J ohan Museeuw revient sur sa mise à l'écart et le nouvel avenir qu'il se bâtit en cyclisme. Il n'élude aucun thème et s'exprime sans mettre de gants. Monologue. " Ce qui s'est produit ces dernières années m'a empli d'amertume mais je me suis défait de ce sentiment, simplement parce que maintenant, je peux dire ce que je pense alors qu'avant, je parlais avec le frein à main. Les quatre années durant lesquelles je n'ai pu m'exprimer sur mon dopage ont été terribles. Mes aveux m'ont fait du bien. Je cherche une autre voie dans le cyclisme. Quelque part, j'aspire à être repu mais ce n'est pas encore pour demain. Je pourrais vivre paisiblement mais je n'y parviens pas. Je recherche de nouveaux défis. J'ai une affaire, Museeuw-bikes, avec un autre investisseur car je ne suis pas un homme d'affaires. Il me fallait quelqu'un pour poursuivre l'expansion du commerce, lui donner plus d'assise financière. Nous négocions actuellement pour devenir les constructeurs de l'équipe Tinkoff l'année prochaine. Celle-ci m'a aussi demandé d'exercer une autre fonction au sein de l'équipe. Je ne gamberge pas mais j'aimerais revenir dans le cyclisme, dans un rôle sportif. La tactique de course me manque. En regardant le Tour à la télévision, j'élaborais sans cesse des plans, j'essayais de comprendre la tactique des directeurs sportifs et j'ai admiré la manière dont Bjarne Riis a placé ses pions. D'autres, par contre, sont à côté de la plaque. Voir rouler Cofidis m'énervait. C'était une des plus stupides équipes du Tour. Ses coureurs attaquaient sans ligne de conduite ".
...

J ohan Museeuw revient sur sa mise à l'écart et le nouvel avenir qu'il se bâtit en cyclisme. Il n'élude aucun thème et s'exprime sans mettre de gants. Monologue. " Ce qui s'est produit ces dernières années m'a empli d'amertume mais je me suis défait de ce sentiment, simplement parce que maintenant, je peux dire ce que je pense alors qu'avant, je parlais avec le frein à main. Les quatre années durant lesquelles je n'ai pu m'exprimer sur mon dopage ont été terribles. Mes aveux m'ont fait du bien. Je cherche une autre voie dans le cyclisme. Quelque part, j'aspire à être repu mais ce n'est pas encore pour demain. Je pourrais vivre paisiblement mais je n'y parviens pas. Je recherche de nouveaux défis. J'ai une affaire, Museeuw-bikes, avec un autre investisseur car je ne suis pas un homme d'affaires. Il me fallait quelqu'un pour poursuivre l'expansion du commerce, lui donner plus d'assise financière. Nous négocions actuellement pour devenir les constructeurs de l'équipe Tinkoff l'année prochaine. Celle-ci m'a aussi demandé d'exercer une autre fonction au sein de l'équipe. Je ne gamberge pas mais j'aimerais revenir dans le cyclisme, dans un rôle sportif. La tactique de course me manque. En regardant le Tour à la télévision, j'élaborais sans cesse des plans, j'essayais de comprendre la tactique des directeurs sportifs et j'ai admiré la manière dont Bjarne Riis a placé ses pions. D'autres, par contre, sont à côté de la plaque. Voir rouler Cofidis m'énervait. C'était une des plus stupides équipes du Tour. Ses coureurs attaquaient sans ligne de conduite ". " Je regrette de n'avoir pu transmettre mon expérience au terme de ma carrière mais c'est typique de notre pays. Je ne me voyais pas en directeur sportif mais plutôt en ombudsman d'une équipe cycliste, par exemple pour aider les jeunes qui ont des problèmes. Beaucoup de coureurs viennent me consulter. Comment est-il possible que leur équipe ne les informe pas ? Je parle de braquets, de la pression des pneus à Paris-Roubaix, de leurs vêtements, de choses simples qu'un professionnel actif depuis plusieurs années n'a pas encore apprises. C'est fou ! Les équipes communiquent trop peu en face à face. Elles envoient des mails et des sms. Comment peut-on passer trois semaines avec Stijn Devolder sans connaître ses problèmes qui le conduisent finalement à abandonner ? Stijn est introverti mais je l'étais aussi... Seulement, de mon temps, on parlait. Avec le directeur sportif, le médecin de l'équipe, le soigneur. Celui-ci est d'ailleurs un interlocuteur tout trouvé et il peut faire intervenir qui de droit s'il le faut. Tout le monde savait ce qu'il en retournait avec moi. Pourquoi cela a-t-il changé ? Les liens entre le coureur et son encadrement se sont distendus. Tout tourne autour de l'argent. Il faut gagner le plus vite possible en peu de temps puis c'est au revoir et merci. Nous, le soir, nous buvions une bière à une terrasse, nous parlions de tout. Il s'est passé beaucoup de choses, la peur s'est insinuée dans le cyclisme et il s'est isolé du monde extérieur. J'ai vécu ce changement, la peur qu'un membre de l'équipe ne se soit dopé, cette incertitude permanente. La méfiance s'est installée dans les équipes. C'est nécessaire quand on voit que certains déraillent encore. Nous n'arrivons malheureusement pas à sortir d'un cercle vicieux. Les contrôles sont plus efficaces mais il y a quand même eu quatre cas positifs au Tour... C'est plus que l'année dernière. En plus, quelques poissons échappent toujours aux filets. La mentalité des jeunes semblait avoir changé. Je ne veux pas parler de la génération qui s'était accoutumée à l'EPO car c'est différent : tout le monde sait que tous les coureurs étaient dans le même sac. Mais maintenant, on aurait pu s'attendre à un changement de mentalité. RiccardoRiccò ne l'a pas subi. C'est alarmant. Cela montre qu'on ne délivrera jamais le cyclisme du dopage, même si je sais que 95 % des jeunes s'en distancient. Il reste 5 %. " " Je suis délivré depuis que j'ai avoué, il y a un an et demi. Le livre qui paraît sur moi en automne explique pourquoi je n'ai pas parlé. C'était une erreur. Ces quatre ans ont été terribles. Je me cachais et en course, je me demandais ce que les gens pensaient de moi. Je ne pouvais plus parler normalement aux journalistes. La moitié des gens me conseillaient de parler, l'autre moitié de me taire. J'étais pris entre deux feux. J'ai aussi tenté de respecter la stratégie adoptée par les avocats. Le politicien Jean-Marie Dedecker a fait déborder la coupe en montrant un mail à la presse. Là, j'ai décidé que je m'étais tu assez longtemps. Mon affaire passe le 23 septembre. J'espère pouvoir clôturer ce chapitre de cinq ans. En plus, j'estime avoir été suffisamment puni. Je me suis sanctionné moi-même en me taisant. Pendant quatre ans, je n'ai plus été le bienvenu nulle part. Depuis lors, on a appris que d'autres coureurs étaient dans le même cas. Je me suis fondé sur mon expérience pour donner un conseil à Tom Boonen dans une lettre ouvert parue dans Het Laatste Nieuws : je lui ai dit de parler... J'ai longtemps hésité à travailler pour un quotidien qui m'avait traîné dans la boue mais chacun mérite une seconde chance. J'ai commis des erreurs, le journal aussi. J'ai donc écrit mon tout premier éditorial. Je voulais émettre un signal avec cette lettre à Tom : les champions ne doivent pas se faire du mal comme je l'ai fait. En interne, cela n'a pas été bien pris mais ce n'est pas mon problème. Je me suis adressé à Boonen mais aussi à ses parents. Quand je vois à quel point les miens ont souffert... Ils n'arrivent toujours pas à assister à une course. Je le leur demande régulièrement mais ils ne veulent pas. Ils ont pris un coup terrible. J'ignore si on a conseillé à Tom de se taire, je constate que pour le moment, il n'y a aucune clarté dans cette affaire. Du coup, les rumeurs vont bon train et la presse fouine. C'est ce qui m'est arrivé. Attention, je ne juge pas les journalistes. Je suis désormais un peu de leur côté et je trouve que les coureurs devraient aller voir une fois dans quelles conditions les journalistes travaillent au Tour, dans ces salles de presse, comment ils doivent courir après les cyclistes et mendier une déclaration. Je le sais par expérience : tant qu'on n'avoue pas, cela n'arrête pas. D'où cette lettre car la conférence de presse a été très vague. Ce n'était pas le style de Patrick Lefevere. Je l'ai connu sous un autre jour. Il a toujours été un maître pour moi, quelqu'un de dominant. Là, il ne l'était pas. Il était réservé. Je m'attendais à ce qu'on clarifie la situation. La cocaïne est un problème de société. On en trouve partout quand on sort. Il ne faut pas prendre ça à la légère. Je ne critique pas, je m'exprime, en homme libre. En ne disant rien, on agrandit la zone sombre qui entoure le cyclisme. On peut avoir été trompé, même si cela me semble invraisemblable mais il faut parler. Tournez ça comme vous voulez mais le contrôle a bel et bien été positif. Le cyclisme s'est lui-même détruit en n'étant pas ouvert. Rien ne change. Prenez l'affaire Michael Rasmussen l'année dernière. Erik Zabel et Rolf Aldag ont avoué s'être dopés mais tout le monde sait qu'il s'agissait d'une autre époque. Ceux qui sont dans leurs petits souliers parlent, les autres se taisent. Ceci dit, les aveux sur le passé n'ont plus aucun sens, cela ne résout pas le problème ". " Je n'ai plus guère de contacts avec les gens de Quick Step. Au Tour, quand je suis arrivé près du bus de l'équipe, on m'a signifié que je ne pouvais franchir une certaine ligne. Le matin, je ne pouvais pas y boire un café. Je me rendais chez Silence-Lotto. C'est grave, non ? Quand je désire une accréditation pour une relation d'affaires, je ne peux plus me tourner vers Quick Step. C'est triste. Nous avons vécu et souffert ensemble pendant seize ans. J'ai perdu un père et un frère. On n'a pas d'amis parmi l'élite mais Wilfried Peeters en était un et j'ai travaillé si longtemps avec Lefevere que je le considérais comme un second père. Que dire quand je lis qu'il me considérait comme un employé ? Une personne plus raisonnable que moi a dit qu'ils n'étaient pas dignes d'un commentaire. C'est moi qui ai fait la grandeur de cette équipe. Elle m'a aidé, dirigé mais ce sont les coureurs qui roulent. Pour le moment, Quick Step est une grande équipe grâce à Boonen. On l'a constaté au Tour : il n'y avait presque personne aux alentours du bus alors que c'est noir de monde quand Boonen court. Quand vous quittez une entreprise, vous n'avez plus de contacts avec elle mais je ne considérais pas l'équipe comme une société. C'est une équipe d'amis. A deux reprises, j'ai été aux soins intensifs. Ils étaient tous à mon chevet. On n'agit pas ainsi avec un simple employé, pas plus qu'on ne passe ses vacances avec lui. Je me trompe ? Le contact avec Quick Step s'est progressivement détérioré. Je n'ai pas immédiatement senti que je n'étais plus le bienvenu. Je n'ai compris que quelque chose coinçait qu'après un moment. J'ai posé la question, on ne m'a pas répondu. Avant le Tour, j'ai téléphoné au soigneur de l'équipe que je connaissais hyper bien, Dirk Nachtergaele, pour savoir comment me comporter près du bus de Quick Step. Il m'a dit des banalités, il a tourné autour du pot. Mais ensuite, on m'a fait comprendre qu'il valait mieux éviter le bus. Je peux l'accepter s'il y a un motif valable mais je n'en discerne aucun. Le fait que j'ai avoué ? En tout cas, je ne me sens pas coupable. C'est typique du cyclisme : ceux qui se sont dopés doivent tirer leur plan tout seuls. On oublie ce qui s'est passé avant. Pour le dire crûment, à l'époque, il fallait seulement veiller à ne pas être attrapé. Maintenant, prendre des risques est irresponsable, pour le cyclisme, pour tous ces gens qui tentent de redresser ce sport. Je ne comprends pas que des équipes conservent des coureurs qui prennent ces risques, aussi étrange cela puisse-t-il paraître dans ma bouche. Maintenant, je ne le ferais plus. Je me satisferais d'un palmarès moins glorieux. Pourquoi me suis-je dopé, alors ? Parce qu'il était presque impossible de ne pas le faire. J'ai pris un risque à un moment où il était facile de commettre des erreurs et où le milieu faisait semblant de ne rien voir. Il n'y aurait eu aucun problème si on n'avait pas enquêté au sujet de JoséLanduyt ( NDLR : ce vétérinaire avait été arrêté parce qu'il livrait du dopage à des cyclistes) ". " Un athlète vit sur son nuage, il a l'impression d'être supérieur aux autres et nul ne le bouscule. Il se trouve dans une zone dangereuse. J'ai vu Boonen planer sur ce petit nuage. J'aurais pu le mettre en garde contre certaines choses. J'étais la personne idéale pour cela mais on n'avait pas besoin de moi. On adule les champions, personne ne les critique. Ils trouvent ça normal. Bizarrement, ils ne se posent pas la moindre question et continuent à planer. Au terme de leur carrière, c'est différent : ils atterrissent et se demandent dans quel monde ils ont vécu. Si je devais recommencer ma carrière, je referai tout de la même façon. Tout. Si je me frotterais encore à Landuyt ? C'est une faute que j'ai reconnue. J'étais trop curieux et je pensais, comme mes collègues, que nous étions tous sur le même bateau. Si on ne saute pas à l'avant, on se retrouve loin. Je me suis toujours entraîné d'arrache-pied, j'ai toujours frôlé les limites physiologiques. Un moment, j'ai atteint mon plafond en matière d'entraînement et de soins,... à tous points de vue. Puis je me suis usé. Ce ne fut pas facile à accepter. Ma décision a-t-elle été difficile à prendre ? On ne m'a jamais posé la question mais je n'y répondrai que dans mon livre. J'y réponds à toutes les questions. Le livre comporte un long et beau chapitre sur mes parents. Mon père a suivi ma carrière de près. Il m'a vu me battre pour revenir après mes deux accidents. Il n'a toujours pas accepté ce qui s'est produit ensuite mais il est évidemment pénible d'entendre vos enfants critiqués ". " Un champion est entouré d'une nuée de gens mais en fait, il est seul, surtout quand il arrive quelque chose. Alors, l'isolement est drastique. En fait, nous ne sommes que des numéros. Quand nous ne sommes plus utiles, on nous jette et on prend un autre numéro. Il n'y a pas d'amitié en sport, comme j'ai malheureusement dû le constater. Je ne suis pas fâché mais triste, très triste. J'ai beaucoup souffert de cette affaire mais je m'en suis libéré. Je n'aime pas revoir certaines interviews de l'époque : on me pose des questions et je suis arrogant, ce qui n'est pas dans ma nature. Mais quel comportement adopter ? Je ne pouvais rien dire, j'étais dos au mur et la caméra tournait. C'est pour cela que je voudrais parler à Boonen mais nous n'avons aucun contact. Après ma lettre ouverte, je n'ai pas eu de nouvelles, j'ignore comment il a réagi. L'appeler moi-même ? Je n'ai pas son numéro et Quick Step ne me le communiquera pas. Mais je sais que la justice ne laissera pas tomber cette affaire. Entre-temps, dans ses interviews, Boonen va être de moins en moins sympathique, de plus en plus coincé. L'affaire le poursuivra, même si la presse est un peu plus tendre avec lui qu'avec moi à l'époque. Cela ne me gêne pas, d'ailleurs, au contraire : la presse qui m'a démoli avait raison ". par loes geuens et jacques sys