Parfois, Dieumerci Mbokani (23 ans) parle à la troisième personne. Comme Jules César. Comme Alain Delon. Comme eux, Mbokani laissera une trace. Dans le grand livre de l'histoire du championnat de Belgique. Pour plein de raisons. Il est sans doute le meilleur attaquant du Standard génération 2000. Il est considéré comme the very best par des finisseurs de légende qui ont marqué notre foot : Erwin Vandenbergh, Johnny Bosman, Marc Degryse,... Il passe malgré cela à côté de tous les trophées individuels : Footballeur Pro, Soulier d'Or, Soulier d'Ebène, classement des buteurs. Le Congolais n'y a jamais ramassé que des cacahuètes. Et il y a aussi ce caractère mystérieux qui participe au côté incompris du personnage. Mbokani à l'interview, c'est un événement rare. Avant tout parce qu'il déteste ce mal nécessaire du métier de footballeur. Par timidité, notamment.
...

Parfois, Dieumerci Mbokani (23 ans) parle à la troisième personne. Comme Jules César. Comme Alain Delon. Comme eux, Mbokani laissera une trace. Dans le grand livre de l'histoire du championnat de Belgique. Pour plein de raisons. Il est sans doute le meilleur attaquant du Standard génération 2000. Il est considéré comme the very best par des finisseurs de légende qui ont marqué notre foot : Erwin Vandenbergh, Johnny Bosman, Marc Degryse,... Il passe malgré cela à côté de tous les trophées individuels : Footballeur Pro, Soulier d'Or, Soulier d'Ebène, classement des buteurs. Le Congolais n'y a jamais ramassé que des cacahuètes. Et il y a aussi ce caractère mystérieux qui participe au côté incompris du personnage. Mbokani à l'interview, c'est un événement rare. Avant tout parce qu'il déteste ce mal nécessaire du métier de footballeur. Par timidité, notamment. Sur une terrasse du c£ur de Liège, il se met à table pour deux bonnes heures. Dieumerci Mbokani : Ce n'est pas mal comme bilan, je le dis moi-même ! Pour que j'améliore encore ma moyenne, il faudrait que j'aie des coéquipiers encore meilleurs. Oui... Deux avec le Tout-Puissant Mazembe en République Démocratique du Congo, un avec Anderlecht, deux avec le Standard. Je suis peut-être un porte-bonheur pour mes équipes ? J'ai aussi terminé meilleur buteur au Congo et j'ai gagné deux Supercoupes ici. Tout cela, c'est extra sur une carte de visite. Mais il y a aussi d'autres choses que je retiens, qui ont autant d'importance à mes yeux : je suis décisif dans quasi tous les très gros matches. Contre Anderlecht, par exemple, je marque presque systématiquement. Dès que le rendez-vous est historique, Mbokani est là ! C'était déjà la même chose en Afrique. Sans doute. Les joueurs ont beau dire ce qu'ils veulent, moi je suis sûr d'une chose : personne, dans notre équipe, n'est aussi bon contre Roulers que contre Anderlecht. Mais je vais bientôt le quitter, ce championnat ! (Il rigole). Peut-être en janvier, plus probablement en juin. Je n'ai plus rien à prouver ici. J'ai fait le tour de la question, je ne peux plus progresser en Belgique. L'année dernière, j'allais le devenir mais je me suis blessé au genou vers la fin de la saison. J'y tenais beaucoup à ce titre, mais dès que je me suis retrouvé à l'infirmerie, j'ai dit que c'était fini pour moi. Jaime Alfonso Ruiz et Tom De Sutter étaient tout près, et eux, ils n'étaient pas blessés. Normalement, j'aurais dû rester un mois sans jouer. J'ai forcé, je suis revenu dans l'équipe après deux matches parce qu'il y avait cette carotte, mais ce fut un tout petit peu trop court. Mais c'est fini, maintenant, de penser au classement des buteurs. C'est un truc que j'ai zappé. J'ai tellement dû m'habituer à perdre dans tous les concours individuels que je n'ai plus aucun objectif. Le Soulier d'Or, le Soulier d'Ebène, le Footballeur Pro, le classement des buteurs : tout m'est passé sous le nez. Aujourd'hui, plus aucun de ces bazars-là ne m'intéresse. J'aurais dû rafler plein de trophées la saison dernière, on n'a voulu m'en donner aucun, c'est la vie, c'est le foot, tant pis pour moi et pour tous ceux qui ont voté. Je joue maintenant pour me faire plaisir, pour faire gagner le Standard et pour préparer mon avenir dans un autre championnat. Mais non, évidemment. Il faut tout analyser. Je donne des bonnes passes à Jovanovic et je provoque des penalties. Il les tire. Et il les marque. Théréau aussi, il tire les penalties pour Charleroi. Tant mieux pour eux s'ils peuvent jouer longtemps le classement des buteurs. D'ailleurs, c'est un des objectifs de ma saison d'offrir ce trophée à Jovanovic. Non. Il y a plein de joueurs qui se battraient pour être désignés, moi je les laisse faire. Hein ? Je n'ai peur de personne ! Laszlo Bölöni m'a déjà encouragé à donner les penalties. Mais je n'en veux pas. Ouais... La saison n'est pas finie. Et dès que j'aurai réglé mes problèmes privés, je recommencerai à marquer beaucoup. J'ai un genou qui me fait mal. Et d'autres trucs qui n'ont rien à voir avec le foot. Je ne veux pas en parler. Même mon entraîneur ne sait pas ce qui me fait souffrir. C'est purement privé. Du côté familial surtout. Ouais, c'est quand même assez grave. Mais je fais tout pour que ça se solutionne vite. C'est indispensable car je ne peux pas être à 100 % sur le terrain quand ça ne va pas tout à fait bien dans ma vie. Tout à fait. Je regarde souvent les résumés des matches belges, j'observe bien tous les attaquants et je me fais régulièrement la même réflexion : je suis un des meilleurs, sans doute le meilleur. Quel autre attaquant est capable de faire la différence tout seul, comme je le fais ? Je n'en vois pas beaucoup. Qui d'autre a ma puissance ? C'est intéressant de comparer le Mbokani actuel avec celui d'Anderlecht. Quand je suis arrivé en Belgique, je n'étais pas un joueur spécialement puissant. Depuis, j'ai bien changé. Mon poids est toujours le même, autour de 80 kg. Mais j'ai beaucoup plus de muscles qu'il y a deux ou trois ans. Tous les joueurs du Standard sont bien d'accord là-dessus : pour m'arrêter dans mon élan, c'est très difficile. Il y en a qui me surnomment lephénomène. Mohamed Sarr et Benjamin Nicaise doivent souvent me tenir à l'entraînement : ils en bavent. Quand je suis arrivé à Anderlecht, il y a un truc qui m'a fasciné : la vitesse de Mémé Tchité. Je l'enviais, c'était beau de le voir filer seul devant. Mais à l'époque, je n'étais pas encore attaquant de pointe. Parce qu'en Afrique, je n'ai jamais été un pur attaquant. Je jouais dans le milieu du jeu, avec un rôle plus ou moins offensif, parfois comme vrai numéro 10. C'est un peu par hasard qu'on m'a donné une chance comme attaquant : Nicolas Frutos était blessé, Tchité s'est aussi fait mal et on m'a lancé devant. J'ai vite marqué, je suis resté titulaire et ma carrière belge démarrait : comme attaquant. Et pourquoi pas ? Drogba, c'est mon exemple. Notamment parce qu'il n'y a pas meilleur que lui pour protéger un ballon. L'autre gars que j'ai longtemps regardé, c'était Ronaldo. Le Brésilien. Il dribblait une défense entière et allait déposer le ballon dans le but. Le genre d'action qui me fait flipper. C'est ça, le foot : ajouter le spectacle à l'efficacité. J'adore. Parfois, j'en fais même un peu trop. Tirer bêtement quand je me retrouve face au but, j'essaye d'éviter. Je préfère y mettre un peu de show, emballer le truc. Cela s'est déjà retourné contre moi : dans le match Standard-Charleroi en début de saison, j'ai essayé de lober Sébastien Chabbert alors que j'aurais eu plus de chances de le tuer en frappant directement. Mon ballon est passé à côté... Bölöni l'a fait... Mais bon, l'entraîneur ne peut pas non plus avoir toutes les responsabilités. Il fait la tactique, c'est le gros de son boulot. L'exécution des mouvements, c'est la tâche des joueurs. Il faut nous laisser une part d'initiatives. Comme un père. Parfois un peu trop sévère. Par exemple, ça m'énerve qu'on fasse autant de mises au vert. Presque chaque semaine. Qu'on le fasse la veille d'un match de Ligue des Champions, OK. Mais pas avant des petites rencontres de championnat. Moi, je n'arrive pas à m'endormir à l'Académie. Souvent, je me retourne dans mon lit jusqu'à 3 ou 4 heures du matin. Ce n'est pas bon. Avec Preud'homme, on avait rendez-vous au stade à 11 heures pour le match du soir et ça se passait bien. Entre 3.000 et 4.000 euros. Un jour, j'ai dû verser 2.500 euros parce que j'étais rentré trop tard d'Afrique. Mais à part ça, je ne prends pas plus d'amendes que les autres. Chaque semaine, il y a des joueurs qui se pointent après l'heure prévue. On n'en parle nulle part. Par contre, quand c'est Mbokani, ça sort dans les journaux. Il y a deux responsables : la Ligue des Champions et le Standard. Pouvoir jouer la grande Coupe d'Europe, ça m'a fait réfléchir. Et le club n'a de toute façon pas voulu me lâcher. Je ne sais pas quel genre d'offre il aurait fallu pour qu'on me laisse partir. Stuttgart a offert 14 millions mais la réponse du Standard a été nette : pas question. Tu sais que si j'avais signé là-bas, j'aurais pu multiplier mon salaire par dix ? Oui, dix... Mais je sais que je partirai au plus tard en juin 2010. Et que j'exploserai. Aussi vite que Fellaini l'a fait en Angleterre. Moins que Jova. Je n'ai que 23 ans et j'ai encore plein de temps pour gagner beaucoup d'argent. Mon cas était aussi plus compliqué que celui de Jova : il n'avait plus qu'une saison de contrat, moi je suis lié au Standard jusqu'en 2014. 15 millions, peut-être 16. On n'arrête pas de dire que les attaquants doivent être les premiers défenseurs, alors je défends ! Mais les arbitres ne laissent rien passer et il est toujours aussi impossible de dialoguer avec eux. S'ils sifflent contre moi, je n'ai même pas le droit d'aller leur parler, car ils sortent directement un carton. J'ai la conscience tranquille : je mets le pied comme Bölöni me demande de le faire. Et si je suis puni par l'arbitre, tant pis. Je m'en fous complètement. Ce reportage n'a pas vraiment montré l'univers où j'ai grandi. Je ne sors pas de nulle part. Mon père travaillait à la banque centrale du Congo : une très belle place. Il aurait d'ailleurs voulu que j'aille le retrouver là-bas, que je fasse des belles études pour avoir un beau job, bien payé. Le foot, il ne voulait pas en entendre parler. Il n'a craqué qu'au moment où j'ai commencé à faire plein de voyages, en Europe et sur d'autres continents, avec des sélections de jeunes de mon pays. A ce moment-là, il a dit : -C'est le choix de mon enfant, je dois le respecter. Pour en revenir au reportage de la télé... Il montrait des habitations minables, mais quelques mètres plus loin, il y a une très belle maison que je suis occupé à faire construire. On ne l'a pas vue. Non, je ne viens pas d'un milieu si pauvre que ça. Oui, ça va mieux. Mais il me manque toujours quelque chose. Mon père m'appelait avant chacun de mes matches et me disait un petit mot d'encouragement. Cela faisait partie de mon rituel. Maintenant, quand je me prépare, il me manque une étape de mon approche des matches. C'est à l'Académie, pendant les mises au vert, que je souffre le plus : j'y pense systématiquement parce que je n'ai rien d'autre à faire. Pendant des mois, j'ai pleuré à chaque retraite. Maintenant, ça va mieux. Pour donner une interview, il faut que je me sente en confiance par rapport à la personne qui me la demande. Si ce n'est pas le cas, je refuse de m'exprimer. Et c'est quoi, la sanction automatique ? On me critique, on me démolit, on invente n'importe quoi pour me salir. Il y a des joueurs qui font des pieds et des mains pour être proches de la presse, et alors, elle les soigne. Elle leur fait une cote d'enfer. Moi, ça ne m'intéresse pas. Frotter la manche des gens, ce n'est pas pour moi. Mais j'ai du mal quand je lis certaines conneries. Quand on écrit que je n'ai pas envie de jouer un match, que je fais semblant d'être blessé, que je fais un nouveau caprice, que Mbokani fait ce qu'il veut au Standard, ça m'énerve. C'est encore arrivé contre Courtrai. Le médecin avait bien vu que je souffrais du genou mais ce n'était pas encore suffisant pour convaincre certaines personnes qui avaient envie de me faire passer pour le mauvais. Il a fallu que je m'y fasse, c'est comme ça. Je parle peu et on se venge en ne votant pas pour moi au Soulier d'Or alors que tout le monde savait bien que je le méritais : c'est la vie. On m'ignore au Soulier d'Ebène où même le vainqueur, Mbark Boussoufa, me dit que j'aurais dû avoir le trophée les doigts dans le nez : ça aussi, c'est ma vie. Idem au classement du Footballeur Pro. Qu'on m'ignore encore, je n'en ai plus rien à foutre. Je confirme que je n'irai plus jamais à ces cérémonies-là. J'aimerais carrément qu'on me supprime des footballeurs pour lesquels on peut voter ! Je changerai sans doute d'avis quand je jouerai dans un autre pays. Quand tous les compteurs auront été remis à zéro. Ailleurs, il n'y aura pas d'a priori contre Mbokani. Et alors ? Je ne vois pas où était le problème. Dès le lendemain du Soulier d'Or, j'avais dit qu'on ne me verrait plus aux galas. Bien longtemps avant la soirée du Soulier d'Ebène, j'ai signalé aux organisateurs qu'ils ne devaient pas compter sur moi. On ne peut donc rien me reprocher. La communauté congolaise m'en veut ? Je m'en fous. Si elle m'aime, tant mieux. Si elle ne m'aime pas, tant pis. (Il coupe). J'aurais déjà raflé tous les trophées individuels. Sûr. Mais bon, il faut accepter qu'en Belgique, on mélange tout : le foot et l'extra-sportif. par pierre danvoye- photos : reporters / melanie brundseaux"Stuttgart multipliait mon salaire par dix." "Dès que le rendez-vous est historique, Mbokani est là ! C'était déjà la même chose en Afrique.""J'essaye d'emballer le truc parce que je n'aime pas marquer des bêtes buts : ça se retourne parfois contre moi." "Je n'ai plus rien à prouver en Belgique."