Outre-Manche, le football, c'est du business. Prenez Derby, une petite ville selon les normes britanniques, avec un peu plus de 200.000 âmes, une rivière, un peu de verdure, un passé hanté par les fantômes et une marque célèbre de porcelaine (Derby Crown).
...

Outre-Manche, le football, c'est du business. Prenez Derby, une petite ville selon les normes britanniques, avec un peu plus de 200.000 âmes, une rivière, un peu de verdure, un passé hanté par les fantômes et une marque célèbre de porcelaine (Derby Crown).L'équipe locale évolue parmi l'élite depuis 1996. The Rams jouent à Pride Park, appelé non par fierté mais parce que c'est le nom du site. Pourtant, le club peut en être fier et c'est d'ailleurs le seul stade à avoir été inauguré officiellement par la reine. Initialement, il devait faire partie du Millennium Dome, que la puissante capitale a gagné. En fin de compte, Derby s'en réjouit : alors que les Londoniens se demandent quoi faire de l'encombrant bâtiment, le Pride Park accueille 30.000 supporters tous les quinze jours et des activités commerciales quotidiennes permettent de rentabiliser le complexe de 1,6 milliard. L'intérêt des Belges pour Branko Strupar a donné une idée à Derby County : organiser des navettes avec un accueil spécial. La première a eu lieu il y a dix jours. Las, l'ancienne star de Genk a beau être guérie, elle manque de rythme et d'explosivité. Strupar rate deux occasions de buts en cinq minutes. Toutefois, dos au but, il excelle. Sur un long centre de Taribo West, il dévie le ballon vers Deon Burton. Fauché par un défenseur adverse avant d'avoir pu armer son tir, il convertit le penalty, inscrivant le seul but du match. Ces trois points sont vitaux pour le club, qui lutte contre la relégation. Strupar est remplacé au repos, quand Derby se contente de repousser les assauts adverses. C'est un football de combat, de survie que vous jouez...Branko Strupar : Nous manquons de confiance. Nous alignons des internationaux mais il n'en sort rien. L'essentiel reste de ne pas encaisser de buts et tant mieux si on parvient à en marquer. Vous avez acheté une maison. Etes-vous plus heureux qu'il y a six mois?Oui. Je devais m'adapter : la langue, la culture, tout était différent de la Belgique. Là aussi, j'avais dû m'intégrer mais j'avais oublié ce que ça impliquait, depuis le temps. Maintenant, je me rappelle ma première saison quand j'habitais avec Besnik Hasi. Comme un couple! C'était difficile. J'ai écrit des centaines de lettres. A ma femme, à mes amis, à mes parents. Tous les jours. Et j'étais heureux comme un gosse quand je trouvais une réponse dans ma boîte aux lettres, après l'entraînement. La guerre était finie et je pouvais téléphoner mais c'était cher. Je n'avais pas assez d'argent pour tout raconter. Alors, j'écrivais.Et votre début ici?Difficile. J'étais seul à l'hôtel, je devais me débrouiller et Derby était avant-dernier. Maintenant, je maîtrise l'anglais, j'ai une maison. Savez-vous où j'ai appris l'anglais? Avec les trois kinésithérapeutes, dans la salle de soins. A l'école, j'avais choisi l'allemand et je ne connaissais pas un mot d'anglais. je devais demander le sens de chaque mot.Et la conduite à gauche?Une catastrophe au début! Combien d'accidents n'a-je pas failli provoquer avec ma Toyota Celica. Je n'arrivais pas à passer les vitesses. Les gens étaient toujours furieux. Aux carrefours, je regardais à gauche, pas à droite. En plus, je n'avais pas la tête à conduire, je me demandais où j'étais tombé. J'étais incapable de me concentrer. Je pensais sans cesse à ma femme, à mon bébé, à Genk, que je trouvais mieux qu'ici. Tout est tellement différent. Un exemple? J'adore le chocolat Bueno. J'en trouvais en Croatie comme en Belgique, partout, sauf ici. Puis, récemment, j'ai vu une campagne publicitaire dans une grande surface: Nouveau, Bueno. Nous le répétons tous les jours: c'était autre chose en Belgique. Un jour, impossible de trouver du thé à la camomille pour Dora. Ma femme a profité d'une visite en Belgique pour en ramener. Ou nous téléphonons à des amis qui nous en envoient. Je reçois toujours beaucoup de lettres de Belgique. Etes-vous heureux de voir 200 à 300 Belges se déplacer pour vous?C'est fantastique! Toute une journée dans le car pour voir un match et me parler quelques minutes... Je suis heureux de passer saluer mes supporters après le match, vraiment. La saison passée, six cars ont fait le trajet depuis Genk. Je suis monté dans chacun d'eux. Nous avions perdu 0-2 mais ils m'ont encouragé: -Branko, tu as bien joué mais ça ne te convient pas, reviens. J'étais très déçu, à l'époque. Mon monde avait changé. Je me sentais dans la peau d'une victime. Les bus sont partis et je me suis retrouvé seul. Je ne pourrais plus vivre une telle épreuve. Je suis ainsi fait. Je sais que certains se moquent de moi, que des gens ne me croient pas parce que j'ai signé un gros contrat mais je suis émotif. Vous avez traversé un moment difficile lors de la remise du Soulier d'Or.Il s'y passe toujours quelque chose de poignant. D'abord mon élection, puis le film du voyage de Besnik au Kosovo, où il revoit des membres de sa famille pour la première fois depuis des années et cette fois, ce moment avec Luc Nilis. Les images de sa fracture m'ont terriblement secoué. Je lui ai téléphoné immédiatement mais je ne l'ai eu que le lundi. Il était à plat mais il m'a demandé comment j'allais. Incroyable. Il a bien mérité l'ovation reçue à Ostende. Beaucoup de gens ont eu les larmes aux yeux. Je crois qu'on commence à respecter l'émotion des gens. Il m'est difficile de mesurer l'ampleur de ma popularité mais je sais que je représente quelque chose pour beaucoup de gens. Je réponds à toutes les lettres que je reçois de Belgique, avec une photo et une signature. Je suis un client attitré du bureau de poste pour les timbres.Genk est en proie à des problèmes.Ça me fait de la peine pour les supporters, ces gens qui continuent à suivre leur club et qui veulent voir quelque chose. Champion, vainqueur de la Coupe, dans le Top 3 et maintenant... Je ne peux pas accepter que le club ait vendu tant de joueurs et obtienne de si piètres résultats.Qu'est-ce qui ne va pas?Mon départ a été difficile, je préfère me taire.Avez-vous recommandé Thordur Gudjonsson à Derby?J'ai chanté ses louanges quand Jim Smith, notre manager, m'a demandé quel genre de joueur il était. J'ai répondu: -Le meilleur. Smith a rigolé. Lorsqu'il me questionne sur des joueurs croates ou des belges, je réponds invariablement: -Ce sont les meilleurs. Le manager me répond par un juron quand je suis élogieux. Vous pourriez peut-être faire un geste pour Besnik, qui est sur une voie de garage à Anderlecht.Il est très déçu mais il contrôle ses sentiments. Je crois qu'il pourrait jouer en Angleterre.Gudjonsson est moins bien placé. Avec Oularé, nous formions un bon trio. Il est très intelligent et rapide avec le ballon. J'ai dit à Jim Smith qu'il inscrivait dix à douze buts par an, ce qui est excellent pour un médian.Vous ne marquez pas facilement.Oui, je ne sais pas pourquoi (il éclate de rire). D'accord, comme ça? Derby a-t-il déjà vu le vrai Strupar?Certainement. En début de saison, avec quatre buts en quatre matches.Au moment de Belgique-Croatie. Vous étiez moins en forme.Non. Ce fut le match le plus difficile de ma carrière. Tout ce que j'ai dit a été déformé : -Si je marque, je ne ferai pas la fête. Paf, un gros titre. J'en avais vraiment marre. Vous commencez à utiliser le vocabulaire de base anglais.Je sais. Vous ne comprenez pas la nuance. Je suis Belge mais aussi Croate. Vous ne pouviez quand même pas vous attendre à ce que je veuille humilier les autres. Sauf Blazevic. Mais les journaux m'ont mal compris. En fait, notre relation s'est gâchée plus tôt, pendant l'EURO 2000. Jusque-là, j'ai toujours été soutenu puis il y a eu un revirement. D'un coup, le Croate hypersensible est devenu un problème.Vous n'avez pas bien joué contre la Croatie. Etre remplacé n'est pas amusant mais la qualification était en jeu.Ce changement m'a fait très mal. Parce que c'était contre la Croatie et que je sentais que je pouvais encore marquer. J'étais vraiment furieux et si on m'avait posé des questions après la rencontre, j'aurais peut-être dit des choses...Du style : je ne jouerai plus pour la Belgique?Oui. Ça a commencé à l'EURO. On n'a eu de cesse de nous opposer, Nilis et moi, comme pour nous monter l'un contre l'autre. Un journal a même écrit que je voulais lui laisser ma place. Waseige m'a convoqué et m'a demandé ce que je voulais dire. J'étais sans voix. Je voulais me battre pour ma place. Mais c'était le lendemain du match contre l'Italie et les gens pensaient que Nilis devait recevoir sa chance, que moi, j'avais baissé les bras. J'étais tellement las que j'ai donné raison aux gens pour avoir la paix. On m'a pris pour cible sans arrêt. D'abord, ce week-end en Croatie, puis l'affaire avec Nilis. Mais pourquoi? Pourquoi ne pouvais-je pas retourner chez moi, comme tous les autres Diables Rouges? D'accord, le lundi, je suis revenu à Spa avec quelques heures de retard mais je n'ai pas trouvé d'autre correspondance que Zagreb-Francfort puis trois heures en auto. Tout ce qui comptait, c'était ces quelques heures de retard...Etiez-vous en forme pour Belgique-Croatie?Pas complètement. J'ai d'ailleurs passé trois jours aux soins à Genk avant. Je voulais coûte que coûte jouer. Puis il y a eu la préparation, les interviews, l'émotion du moment, ce remplacement... C'en était trop.Vous avez pensé à Josip Weber?Oui. Des amis croates m'avaient prévenu: -Branko, tu sais ce qui est arrivé à Weber. Je ne les ai jamais crus, car ils ignoraient qu'à Genk, on me portait en triomphe. Je ne sais pas ce qui s'est passé pendant le Mondial, pour Weber, mais je n'ai jamais eu de problème avec qui que ce soit dans le groupe. Je sais qu'on a écrit que j'aurais été à la base de problèmes mais Monsieur Waseige m'a immédiatement appelé et il m'a expliqué qu'il savait pertinemment que ce n'était pas le cas et que je devais conserver ma sérénité. J'ai lu ça au petit-déjeuner, juste avant le match contre l'Italie. J'étais très déçu par la tournure des événements. Lire ça avant un match du Championnat d'Europe. C'est un coup de couteau. Je ne comprends pas. Jamais je ne me comporterais ainsi. Je sais qu'on peut perdre sa popularité du jour au lendemain mais je m'accroche à un fait : après plus d'un an, je continue à recevoir des marques de soutien de Belgique. C'est pour ça que je souhaite tant répondre à chaque lettre. Je reçois des faire-parts de naissance de gens qui ont baptisé leur fils Branko. Par respect pour eux, j'écris alors: all the best, Branko for Branko. Ce sont des petites choses mais le monde tient à des détails. Un jour, je me promenais à Genk avec ma petite fille. Brusquement, quelqu'un s'est présenté: -Pouvons-nous voir Dora?. Je trouvais ça bizarre mais on m'a dit: -C'est un bébé en or pour le Soulier d'Or. Comme si Dora était en verre et qu'elle allait se briser. Quelle est la situation actuelle de la Croatie?La classe moyenne a disparu. Vous avez un groupe de gens très riches et beaucoup d'autres qui s'en sortent à peine. L'économie va mal et le football est également en régression. Avant sa mort, le président Tudjman soutenait le Dinamo Zagreb, à l'instar d'autres politiciens. Depuis qu'il a disparu de l'entourage du club, le football ne reçoit plus le moindre soutien. Tout a dégringolé. Ça peut aller très vite. Lorsque je lis les journaux sportifs, je ne découvre que des récits de crise. Plus d'argent depuis des mois... Osijek est actuellement premier mais il est aussi en proie à des problèmes financiers.Etes-vous en contact avec d'autres Croates?Seulement quand je joue contre eux. Viduka parle croate et nous avons échangé nos vareuses. Je l'ai fait avec Suker et avec Stimac. J'attends maintenant Boksic et Biscan, de Liverpool. Suker m'a donné son numéro de téléphone. Je peux l'appeler quand je suis à Londres mais je ne veux pas m'imposer ni le déranger.Avez-vous déjà visité l'Angleterre?J'ai été une fois à Sheffield, pour rendre visite à De Bilde et une fois à Londres pour un examen médical. Nous étions au vert aux environs de Heathrow et nous avons pris le métro jusqu'à l'hôpital de Chelsea. Incroyable! Je n'en revenais pas : des gens en costume-cravate étaient assis à côté de mendiants. Quel monde... J'étais ravi de cette expérience, car j'aime voir comment les gens vivent. Je devrai le montrer à ma femme. J'ai souvent été malheureux ici, je me suis souvent dit: -Un jour de moins, mais tout ça appartient au passé. Je dois maintenant retrouver ma forme et tenter de remonter au classement avec Derby, le plus vite possible. Branko, vous n'irez jamais très loin avec Derby.Que voulez-vous dire?Que Derby est peut-être solide mais qu'il n'a pas assez de qualités pour être au milieu du classement.Vous portez un jugement après un seul match. Vu ainsi, c'est peut-être exact. Mais ici, tout le monde peut surprendre tout le monde à part Manchester United. Il suffit de gagner trois matches pour être en course pour une place européenne.Peut-on en conclure que vous êtes heureux pour la première fois depuis longtemps?Oui. L'année dernière, j'ai appris à relativiser les choses. Tout est possible, rien n'est obligatoire. C'est ma devise. J'ai trouvé ma sérénité. Peter T'Kint, envoyé spécial à Derby.