Le palmarès des entraîneurs de Mouscron et de Charleroi est long comme un week-end sans football. Hugo Broos a trusté les récompenses en tant que joueur (4 titres, 5 Coupes de Belgique) puis comme entraîneur (2 titres, 2 Coupes, 2 consécrations d'Entraîneur de l'Année); Enzo Scifo attend de s'affirmer dans le monde des coaches après avoir remporté 4 titres, une Coupe d'Italie, un Soulier d'Or et un trophée de Joueur Pro de l'Année. Les deux hommes totalisent aussi plus d'une centaine de sélections chez les Diables et cinq phases finales de Coupe du Monde!
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Le palmarès des entraîneurs de Mouscron et de Charleroi est long comme un week-end sans football. Hugo Broos a trusté les récompenses en tant que joueur (4 titres, 5 Coupes de Belgique) puis comme entraîneur (2 titres, 2 Coupes, 2 consécrations d'Entraîneur de l'Année); Enzo Scifo attend de s'affirmer dans le monde des coaches après avoir remporté 4 titres, une Coupe d'Italie, un Soulier d'Or et un trophée de Joueur Pro de l'Année. Les deux hommes totalisent aussi plus d'une centaine de sélections chez les Diables et cinq phases finales de Coupe du Monde!Il y aura donc une fameuse dose de prestige sur les bancs du Mambourg le week-end prochain. Broos donne d'emblée le ton en envoyant une bonne tape dans le dos de Scifo.Hugo Broos: Hé alors, ça te plaît le nouveau métier, fieu? Enzo Scifo: Je ne pensais pas que c'était aussi stressant. J'étais beaucoup plus cool quand je jouais. Broos: C'est clair que le joueur ne doit penser qu'à son petit match. S'il a été bon, on lui fichera la paix. Pour l'entraîneur, c'est beaucoup plus compliqué. Scifo: Je commence à m'en rendre compte. Michel Preud'homme aussi, apparemment. Quand je l'ai vu pour la première fois aux cours d'entraîneur, trois jours après la victoire du Standard à La Louvière, il m'a dit: -C'est super. Je m'amuse vraiment bien. Il avait une autre tête le lendemain du match nul à Alost : il était tout blanc (il se marre). J'ai ressenti exactement les mêmes choses depuis que j'entraîne Charleroi. Au début, tout s'est très bien passé. Depuis le début du mois de janvier, c'est moins évident. Que peut-on encore apprendre à l'Ecole du Heysel quand on a travaillé avec Trapattoni, Jacquet et Guy Roux?Scifo: Je ne suis pas convaincu par tout ce que les professeurs nous disent, mais le but est de faire le tri. Je ne retiens que ce qui me semble intéressant pour la suite de ma carrière. A chaque cours, je me dis: -Tiens, ce qu'il me raconte est vrai, mais je n'y avais pas pensé. Je ne retiens pas en fonction du prestige de celui qui m'enseigne, mais en fonction de ma philosophie du football. J'apprends des choses intéressantes au Heysel alors que Trapattoni m'a fait faire des exercices dont je ne suis pas convaincu de l'utilité. Il faut aussi tenir compte du club dans lequel on travaille. Comment vivez-vous votre premier passage à vide en tant qu'entraîneur?Scifo: Je ne réfléchis pas tellement au fait que ce soit le premier. Je me dis plutôt que ce n'est sûrement pas le dernier (il rit). Tous les entraîneurs connaissent des problèmes un jour ou l'autre. Je ne ferai pas exception. Dès le début, j'ai demandé qu'on ne me juge pas trop vite. A la limite, j'étais plus inquiet quand ça allait bien car je me demandais comment on allait me décrire dès que l'équipe connaîtrait un creux. Je savais qu'il viendrait tôt ou tard. J'attendais. Anxieusement. J'ai suffisamment d'expérience de joueur pour savoir qu'un passage difficile succède inévitablement à une période faste. Ce n'est pas trop difficile à gérer pour un footballeur, mais c'est beaucoup plus compliqué pour un entraîneur car il prend alors tous les coups. Broos: Ne t'inquiète pas, ça changera. Avec l'expérience, je ne dis pas qu'un entraîneur se sent moins concerné, mais il est plus serein. Faites-vous partie des entraîneurs qui pensent au football vingt-quatre heures sur vingt-quatre?Scifo: Ça ne m'arrange pas du tout, mais je dors mal. A la fin de ma carrière de joueur, mes nuits étaient déjà perturbées par mes douleurs à la hanche. Je me demandais comment allait évoluer ma blessure. Au début de cette saison, j'aurais dû passer un examen comme je le faisais chaque année depuis l'apparition de mes problèmes. Mais je n'ai pas voulu y aller parce que je craignais le verdict des médecins. J'ai fait l'autruche. Jusqu'au jour où la douleur est devenue insupportable. Aujourd'hui, je ne souffre plus mais je me réveille encore souvent en pensant à l'entraînement du lendemain. Broos: J'ai toujours dit que le jour où le football m'empêcherait de dormir, j'arrêterais. Pour moi, la nuit, c'est la nuit. Je me réserve régulièrement des plages où j'oublie complètement le football. Parfois, ma femme doit me rappeler à l'ordre. Elle voit que j'ai les idées au club, me prend par le bras, me secoue et me dit: -Hé, Hugo, tu es à la maison, pas à Mouscron. Je pense au football dès que je quitte mon lit et je n'ai que ça en tête quand je suis sur la route ou au Canonnier. C'est bien assez. Je me force dès lors à oublier mon métier quand je rentre à la maison. Il y a même des moments où il ne faut absolument pas me parler de foot. Entre Noël et le Nouvel An, par exemple, interdiction de m'ennuyer avec ça. Lors de ma première année à Mouscron, le président Detremmerie m'a appelé plusieurs fois pendant la période des fêtes. Il a dû comprendre à ma voix que cela ne me plaisait pas du tout (il rit). Depuis, il me fiche la paix en fin d'année... Jouez-vous encore au mini-foot pour meubler vos loisirs?Broos: J'ai arrêté l'année dernière. Ça devenait difficile de quitter mon fauteuil à 9 heures du soir pour aller jouer. Je vais avoir 49 ans et je le sens! Le lendemain des matches, j'éprouvais de plus en plus de difficultés à sortir de mon lit. Je disputais un petit championnat régional et il y avait d'autres anciens professionnels dans mon équipe: Willy Wellens et René Verheyen notamment. Cette compétition était réservée aux joueurs de plus de 35 ans. J'évite de dire les "vétérans"... Nous affrontions parfois des équipes dont tous les joueurs avaient 36, 37 ou 38 ans. C'était terrible car la différence d'âge était là. En plus, tous nos adversaires ne rêvaient que d'une chose: rosser Wellens, Verheyen et Broos. Et les arbitres avaient peur de siffler en notre faveur car on les aurait directement soupçonnés de vouloir nous avantager. Il y a deux mois, on aurait présenté Charleroi-Mouscron comme un match pour l'Europe. La donne a changé...Broos: Il est trop tôt pour condamner Mouscron. Il y a cinq ou six équipes qui dépendent des résultats de leurs adversaires et qui peuvent encore viser la troisième place. Nous n'avons pas trop bien négocié nos premiers matches du deuxième tour, mais la situation derrière Anderlecht et Bruges peut s'inverser très vite et nous devons continuer à y croire. J'ai dit qu'il fallait tirer certaines conclusions après notre défaite à Alost parce que, quand on est incapable de gagner là-bas, on ne peut que mettre ses ambitions européennes en veilleuse. L'Europe, c'était pourtant une ambition avouée de Mouscron en début de saison?Broos: C'est tout à fait normal quand on a terminé deux années de suite à la quatrième place. Detremmerie voulait donc que ce soit pour cette saison, les joueurs aussi. Mais c'est beaucoup plus difficile d'entamer un championnat quand les attentes sont aussi grandes et concrètes que quand on a simplement l'ambition d'obtenir le meilleur classement possible. Pendant deux ans, l'objectif européen s'est manifesté en cours de saison. Cette fois, il fallait directement y penser. Mes joueurs ont eu du mal à gérer cette pression. Il y a assez de qualités dans mon noyau pour viser l'Europe, mais quelle est l'expérience de mes joueurs? Les Zewlakow n'ont pas un passé extraordinaire, Vidovic n'a pas cinq ans de D1 dans les jambes, idem pour Besengez, Dugardein et plusieurs autres. Quand l'expérience est limitée, on éprouve des difficultés à gérer les critiques. Je l'ai bien vu après notre défaite à Alost. Quand vous avez évolué à un certain niveau pendant une période prolongée, vos prestations sont analysées différemment. Scifo: A Charleroi, il n'était vraiment pas question de qualification européenne en début de saison. Nous avions dû faire notre marché avec une quinzaine de millions. Pour cette somme-là, nous avons transféré six joueurs. Forcément des gars qui avaient été régulièrement blessés ou qui, pour toutes sortes d'autres raisons, n'étaient pas titulaires dans leur ancien club. Théoriquement, on ne va nulle part avec quinze millions. Nous ne visions donc qu'une saison de transition. Mais bon, il a bien fallu penser un peu à l'Europe quand nous étions dans le top 4. Ne pas envisager la Coupe de l'UEFA à ce moment-là aurait été un manque d'ambition impardonnable. Nous avons pris goût à la victoire. Aujourd'hui, nous ne pensons plus à l'Europe mais nous voulons vivre notre fin de saison à fond. L'Europe sera-t-elle un objectif pour le Sporting la saison prochaine?Scifo: Peut-être. Les joueurs que nous avons amenés en cours de championnat nous apportent de bonnes choses et, l'été prochain, nous pourrons transférer des gars plus chers que ceux qui nous ont rejoints durant l'intersaison. Le but est de progresser pas à pas. Ma référence, c'est Mouscron. Broos: Les joueurs d'équipes comme Mouscron et Charleroi ont besoin de temps pour s'habituer à la pression et aux attentes du public. C'est différent de ce que j'ai connu à Anderlecht et de ce qu'Enzo a vécu au Sporting aussi. J'avais 19 ans quand je suis arrivé en équipe Première, Enzo était encore plus jeune. Dès le début de la saison, nous connaissions les objectifs: le titre, la Coupe de Belgique et au moins les quarts de finale en Coupe d'Europe. Alors qu'à Mouscron, un joueur comme Dugardein a 27 ans mais n'est en D1 que depuis cinq saisons et n'a jamais été obligé de se battre pour une place sur le podium. Scifo: Je remarque à certaines réactions des joueurs de Charleroi qu'ils ne sont pas encore prêts mentalement pour les premiers rôles. Nous avons pris un très bon départ, puis il a suffi de gagner tous les quinze jours, chaque fois que nous jouions à domicile, pour entretenir un bon classement. Certains n'étaient pas inquiets d'aller à Anderlecht car l'équipe n'était pas menacée. Après le 7-2, ils n'étaient pas plus perturbés. A quoi bon, puisque les objectifs n'étaient pas très élevés? Même chose après la lourde défaite à Mouscron: j'ai retrouvé des joueurs très tranquilles à l'entraînement du lendemain. C'est bien de ne pas se laisser abattre après une défaite, mais il faut aussi savoir analyser les échecs. Est-il facile pour un entraîneur de modifier la mentalité de ses joueurs?Scifo: Pour le moment, j'apprends tous les jours. Je sais que je ne changerai pas l'état d'esprit de mes joueurs du jour au lendemain, mais je passe énormément de temps à leur parler en tête à tête. Quand j'étais joueur, c'est avec les entraîneurs qui me consacraient beaucoup de temps que j'ai été le plus performant. J'essaye de le faire à Charleroi, mais ce n'est pas évident de discuter individuellement avec une trentaine de joueurs. Toutefois, je constate déjà des changements positifs depuis que je mène ces petites discussions. Vous étiez démonté après la défaite en match amical à Nancy, il y a dix jours!Scifo: J'avais de bonnes raisons. Quand un coach aligne souvent la même équipe, il n'a pas beaucoup d'occasions de juger ceux qui ne jouent pas. Il n'a que les entraînements et les matches amicaux. A Nancy, j'ai aligné sept ou huit gars qui se plaignaient de ne pas jouer en championnat. Pourtant, il n'y a que les titulaires habituels qui ont affiché une vraie motivation dans ce match... Broos: J'ai déjà rencontré les mêmes problèmes à Mouscron. Quand je lis les interviews en début de saison, tous les joueurs sont soi-disant ravis d'évoluer dans un club où il y a une forte concurrence. Mais ils laissent tomber les bras dès qu'ils ne sont pas titulaires. La saison dernière, j'ai aligné des réservistes en Coupe de la Ligue en espérant qu'ils allaient me démontrer certaines choses. Ce fut un fiasco. Chaque joueur du noyau doit avoir envie de me compliquer la tâche et se dire: -Il ne me fait pas jouer mais je vais lui montrer à la première occasion qu'il ne pourra plus se passer de moi.Scifo: Ce sont parfois les réservistes qui déterminent le résultat d'un match. Ceux que j'ai fait monter à la mi-temps contre Genk l'ont bien compris: ils ont tous les trois donné tout ce qu'ils avaient dans le ventre et nous avons gagné. Je n'arrête pas de dire à mes joueurs que je compte énormément sur mon banc. Le fait d'avoir mis Brogno sur le banc contre Genk n'a pas fait l'unanimité!Scifo (agacé): Celle-là, je m'y attendais... Dante est un ami, mais l'entraîneur qui aligne un joueur pour lui faire plaisir est le plus grand malhonnête. J'estimais que la meilleure solution pour l'équipe était de ne pas titulariser Dante. Il nous a offert la victoire, puis il s'est éclipsé dès la fin du match pour ne pas devoir répondre à la presse. Je n'ai pas compris sa réaction. J'aurais préféré qu'il me dise, en rentrant au vestiaire: -Mais enfin, connard, pourquoi ne m'as-tu pas fait jouer dès le début?... Broos (lui aussi agacé): Pourquoi les journalistes vont-ils toujours voir les réservistes? Si je mets Jestrovic sur le banc dès qu'il aura soigné sa blessure, on va dire: -Il est fou, ce Broos! Il ne fait même pas jouer son meilleur buteur. Pour juger les décisions d'un sélectionneur, il faudrait assister à tous les entraînements. Mais non, on préfère donner la parole aux mécontents du noyau. Sans prendre la peine de recouper s'ils démolissent leur entraîneur. C'est parfois très embêtant à accepter. Il y a quelques années, Eykelkamp m'a assassiné dans la presse après avoir quitté Bruges pour le PSV. Pendant deux ans, il ne m'avait jamais rien reproché. Il aurait même pu me remercier parce que, lors de sa première saison, je le maintenais dans l'équipe alors qu'il ne faisait pas l'unanimité. Une fois de retour en Hollande, il a déclaré que mes entraînements ne valaient rien. Aucun journaliste ne m'a proposé de réagir. Deux semaines plus tard, Eykelkamp en a remis une couche dans un autre journal. Et on ne m'a toujours pas donné la parole pour que je me défende. Ce n'est pas honnête. Comment réagissez-vous à l'afflux de joueurs étrangers dans notre championnat?Broos: Il ne faut pas être aveugle: la formation est meilleure dans les autres pays, point à la ligne. Et la mentalité des joueurs belges est une autre explication. Je ne retrouve pas la culture du professionnalisme qui existe dans la plupart des pays d'Europe. Un professionnel italien ou français connaît ses devoirs; pas le Belge. Ici, si vous n'obligez pas les blessés à venir aux soins, ils restent chez eux. Scifo: Je ne veux pas passer pour un donneur de leçons, mais j'essaye de faire comprendre à mes joueurs qu'ils exercent un métier extraordinaire. Je sais qu'ils rigolent parfois de moi quand je leur parle comme ça. Pour certains, le football n'est rien d'autre qu'un amusement: si l'entraînement est trop long ou trop dur, ils râlent. De mon côté, je me casse, chaque soir, à préparer des séances de top niveau. Broos:Nous n'avons pas de vrais formateurs et de structures dignes de ce nom pour les jeunes. Il ne faut pas avoir joué à l'Inter pour faire progresser des Scolaires. Enzo a beau entraîner les Scolaires de Charleroi pendant 150 ans, ils n'arriveront à rien si le reste ne suit pas. Le directeur du centre de formation de Metz est un homme extraordinaire, mais je ne sais même pas s'il a joué à un niveau convenable. Il a d'autres qualités, indispensables pour travailler avec les jeunes. Ici, on entend les mêmes discours depuis des années, mais rien ne bouge. Pourquoi y a-t-il une école française et une école hollandaise, mais pas d'école belge? En France, tous les attaquants sont techniques et rapides. Et certains sont plus forts que d'autres de la tête, s'ils sont plus grands. Ils sont faits dans le même moule. Mais que forme-t-on ici? Où est la continuité? Deflandre est très différent de Gerets comme back droit. Là aussi, je ne vois aucun prolongement dans la formation. A qui la faute? Aux clubs ou seulement à la fédération?Broos: La fédération a une responsabilité énorme. Les Français ont fait leur autocritique après avoir remarqué qu'ils ne réussissaient rien de valable dans les grands tournois. Les pichenettes et les ailes de pigeon, c'était bien beau, mais ça ne servait à rien. Ils se sont alors mis sérieusement au travail. Ils ont commis des bêtises énormes, mais leur obstination a fini par payer. Ils ont gagné l'EURO 84 et sont montés sur le podium à la Coupe du Monde 86, puis ils ont connu un nouvel échec en 88 et se sont à nouveau posé des questions. Ils ont adapté leurs programmes, et aujourd'hui, ils sont champions d'Europe et du monde. Le système scolaire belge est aussi en cause...Broos: Et comment! Mon fils de 17 ans part à l'école à 7h45 et ne rentre qu'à 17h30, tout cela parce qu'il suit des cours approfondis d'informatique. Imaginons qu'il soit doué au foot: comment pourrait-il encore caser quatre entraînements par semaine dans son programme? Impossible. N'a-t-on pas le droit d'être un bon footballeur parce qu'on aime l'informatique? Il faut condenser les cours indispensables durant la matinée, et consacrer l'après-midi à ce que les étudiants savent faire de mieux: du théâtre, de la musique ou du sport. Pierre Danvoye et Daniel Devos