La Ghelamco Arena offre une vue impressionnante. Michel Louwagie (64 ans), à l'arrière du bâtiment, baigne sous le soleil hivernal. Quand, " il y a des siècles ", il a effectué ses débuts à La Gantoise, comme coordinateur puis comme manager général, jamais il n'aurait imaginé devenir un des hommes les plus puissants du football belge.
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La Ghelamco Arena offre une vue impressionnante. Michel Louwagie (64 ans), à l'arrière du bâtiment, baigne sous le soleil hivernal. Quand, " il y a des siècles ", il a effectué ses débuts à La Gantoise, comme coordinateur puis comme manager général, jamais il n'aurait imaginé devenir un des hommes les plus puissants du football belge. MICHEL LOUWAGIE : Je me rappelle avoir posé ma candidature le 15 novembre 1989 et avoir commencé le 15 février 1990, à 34 ans. Mon prédécesseur avait été footballeur professionnel et possédait un diplôme universitaire en éducation physique et en économie. On ne pouvait rêver meilleur profil pour l'emploi et pourtant, ça n'allait pas. La direction voulait donc que son successeur ne soit pas issu du football. Elle voulait s'en occuper elle-même. Comme notre président Ivan De Witte a coutume de le dire, il ne faut pas trop de cuisiniers en cuisine. Si le jeune Michel Louwagie se retrouvait maintenant à votre place, qu'est-ce qui l'étonnerait le plus ? LOUWAGIE : Bonne question. ( Il réfléchit longuement) À mes débuts, je n'imaginais pas que ça durerait si longtemps. Le stress induit par ce job, la masse de travail, peu de congés, l'impossibilité d'attacher l'importance qu'elle mérite à la vie de famille... Les gens ne voient que les bons côtés, pas les sacrifices consentis. Récemment, en voyant une émission TV sur les entraîneurs, je me suis dit qu'ils devraient se glisser quelques jours dans la vie d'un manager de club... Un entraîneur a encore trois à quatre semaines de vacances. Pas nous. Si je l'avais su à l'avance, je ne sais pas si j'aurais sauté le pas. Pourquoi pas ? LOUWAGIE : Parce que c'est énorme : la charge, le stress, les gens qui sont de plus en plus exigeants et qui réclament. On a réclamé ma démission à cinq reprises. Ça me reste sur le coeur. La première fois, c'était en 1997, la dernière année de Lei Clijsters au poste de coach. Je me rappelle aussi 2006 quand on a vendu Mbark Boussoufa. Et la dernière fois, c'était en octobre 2018, quand nous avons été battus à domicile par Genk, sous la direction d'Yves Vanderhaeghe. Ça a presque provoqué une émeute. Ça touche un homme. Pourtant, vous donnez l'impression d'être au-dessus de ça ? LOUWAGIE : Il le faut si on veut avancer. Il faut aussi comprendre pourquoi les gens réagissent ainsi. Les supporters ne veulent qu'une chose : la victoire. De même que les dirigeants d'entreprise qui viennent au stade le week-end mais qui sont des personnes rationnelles en semaine. Dans un moment d'émotion, ils se moquent bien de l'état financier du club. Je suis fort mentalement mais de toute façon, il faut se ressaisir très vite. Après cette semaine turbulente la saison passée, marquée par la débâcle contre Genk puis par l'Opération Mains Propres, j'ai décidé de partir en voyage une semaine, pour la première fois à cette époque de l'année. Normalement, je ne prends congé qu'entre la Noël et le Nouvel-An. On peut travailler aussi bien qu'on veut, une défaite 5-1 vous vaut une déferlante de critiques. Heureusement que le président a volé à mon secours et s'est adressé aux gens qui exprimaient leurs frustrations. Le président m'a toujours protégé. Mais ça m'a quand même rongé. Si j'avais su, j'aurais peut-être envisagé de changer de métier après dix ans. Vous n'y avez jamais pensé ? LOUWAGIE : Non. Car nous avions toujours un objectif. Ancien sportif de haut niveau, j'en avais déjà. Je voulais battre un record. C'est pareil ici. Nous avons d'abord apuré nos dettes puis construit un stade. Le troisième objectif était de jouer le titre, le quatrième d'aller le plus loin possible en coupe d'Europe. Une fois, en 2008, j'ai été envahi par le doute et je me suis demandé si nous allions jamais terminer plus haut que la troisième ou quatrième place. Nous avons franchi ce cap avec Preud'homme, en terminant deuxièmes en 2010. Il faut un objectif mais il faut encore davantage avoir une forte personnalité et ne pas en montrer toutes les facettes à tout le monde. C'est pour ça que les gens pensent que rien ne me touche. Je ne m'expose pas, sauf aux personnes qui me connaissent bien. Avec l'âge, je porte un regard différent sur les choses. On peut tout supporter à 34 ans, comme à 40. Mais j'ai 64 ans. Et perdre à Ostende durant une bonne saison équivaut à un coup de poing en pleine figure. Vraiment ? LOUWAGIE : On peut perdre à l'Antwerp et à Bruges mais si c'est à Ostende, ça fait mal plusieurs jours. D'ailleurs, si ça ne fait plus rien, autant arrêter. Ma réaction doit rendre de l'énergie à chacun au sein du club. Bref, ce travail n'est pas à la portée de tout le monde ? LOUWAGIE : ( convaincu) Certainement pas. On travaille du matin au soir en semaine, sans récupérer le week-end, puisqu'il y a match. Je ne peux pas intervenir mais je suis sous pression. Chaque semaine, le président et moi avons aussi un entretien approfondi avec l'entraîneur. Bien que le milieu n'accepte pas toujours la contradiction. Parce que vous n'avez pas de passé en football ? LOUWAGIE : Oui. J'ai progressé très lentement. J'ai atterri dans un milieu auquel on n'a pas accès si on n'en est pas issu. Pendant des années, j'ai répété que le football était un milieu incestueux. C'est moins le cas maintenant mais avant, entraîneurs et managers étaient toujours issus du football. Vous étiez un intrus. LOUWAGIE : Et je le sentais. Jan Boskamp m'appelait le maître-nageur. J'ai commencé par du travail purement administratif et commercial. Je sursaute parfois en entendant de jeunes collègues en poste depuis un an. Vous avez forcé votre crédit. LOUWAGIE : Tranquillement, pas à pas. Vers 2005, le président m'a conseillé ceci : " Michel, tu dois être davantage présent dans la presse. " Après quinze ans de service ! Pour moi, la presse était l'apanage du président et de l'entraîneur. Mon ambition consistait à bien faire mon travail et à atteindre des objectifs. Je ne trouvais plus aucune satisfaction en natation ni à l'université. Je trouvais mon univers trop restreint, il me fallait un nouveau défi. En football, en plus du sport, il y a les volets commerciaux, administratifs, juridiques et maintenant, par exemple, toute cette discussion à propos de la sécurité sociale. Le football offre tant de défis... Chaque jour il y a un nouveau problème à résoudre. Ça reste passionnant. C'est ce qui me garde en forme. Je peux continuer grâce aux changements. Notre club n'est plus un simple club de football mais une entreprise avec trois complexes et 400 événements par an. Ce travail m'a énormément enrichi. Je ne pense pas que j'aurais développé la vision globale que j'ai dans une autre fonction. Encore faut-il pouvoir maîtriser toutes ces facettes ? LOUWAGIE : Il faut surtout connaître sa place. Avec le président, je connais mes responsabilités exactes. Tout est très clair. Je peux faire beaucoup de choses mais je sais aussi quand je dois effectuer un pas en arrière et laisser faire le président. Sans ça, nous n'aurions pas fonctionné vingt ans ensemble. Quel a été votre premier transfert ? LOUWAGIE : Ceux de Bryan Ruiz et de Randall Azofeifa. Je suis allé négocier au Costa Rica en 2006. Ivan est devenu président en 1999 et nous avons dû trouver nos marques. Ça a pris quelques années. Vous dirigez des gens et vous avez la réputation d'être très dur. LOUWAGIE : Je pense être devenu plus souple. Il m'arrive de fermer les yeux alors qu'avant je m'énervais quand quelqu'un arrivait avec une minute de retard. Parfois, je me dis que je ne suis plus assez proche de tout, notamment parce que l'entreprise est devenue beaucoup plus grande, avec trois complexes. Vous pensez être un patron difficile ? LOUWAGIE : Chien qui aboie ne mord pas. C'est le président qui peut et doit mordre. C'est la bonne approche à mon poste. Mais j'aboie de moins en moins. Celui qui le fait reçoit vite l'étiquette de mauvais. Dans le passé, j'ai peut-être été un patron difficile mais j'essaie de conserver le plus longtemps possible les bons employés. En prévision du nouveau stade, nous avons engagé une volée de personnes. Après six ans, seule une personne nous a quittés. Avant, personne n'aimait frapper à votre porte. LOUWAGIE : Même si ce n'est pas amusant, il faut bien que quelqu'un apporte le message. Je n'ai pas de problème à dire les choses telles qu'elles sont. J'essaie de les habiller différemment. Le président et moi nous sommes toujours occupés ensemble de l'entraîneur car il est l'homme le plus important dans un club. Vous le pensez ? LOUWAGIE : Absolument. Quand le volet sportif tourne, nous sommes tranquilles. Jouer contre l'AS Rome fait bouger les choses dans tous les départements. Encore faut-il réussir sur le plan sportif. Si l'entraîneur ne trouve pas la bonne formule, tous les départements sont perturbés. Et il n'est pas facile de trouver de bons entraîneurs. Ça a toujours été votre spécialité. LOUWAGIE : Beaucoup d'entraîneurs étrangers ne viennent pas en Belgique parce qu'ils pensent, à tort, que notre football ne représente rien. On ne trouve pas facilement un entraîneur bien formé. La préparation physique est mon dada. Ma formation me permet d'en parler. Mais quand je vois ce que certains font... Je me suis posé des questions en débarquant dans le milieu. J'ai été très déçu de l'aspect sportif, d'autant que des montants énormes circulent en football, surtout en comparaison avec les autres sports. En natation, on procédait à des tests de lactate depuis 1972. Avant même qu'on n'en parle en football... Maintenant, les entraîneurs parlent de gros moteurs mais personne ne s'en souciait jusqu'aux années '90. Je m'attendais à ce que la préparation physique soit plus pointue. Pendant des années, on n'a parlé que de technique. Le mental et le physique n'ont été pris en compte qu'il y a dix ans. En tant que président de la fédération de natation, vous n'appréciez pas non plus les contrats en football, sachant combien gagnent les athlètes de sports olympiques. LOUWAGIE : La présidence de cette fédération, de 1998 à 2018, m'a permis de me défouler. Me rendre une fois par mois au COIB à Bruxelles, m'occuper d'autre chose m'a donné de l'énergie. C'était un retour au sport pur, sans glamour ni paillettes, un monde où les gens se lèvent à cinq heures du matin pour faire des longueurs de bassin. Comment vous changez-vous les idées maintenant ? LOUWAGIE : Je pars un peu plus souvent en voyage, je prends quelques week-ends et je fais du jogging le plus souvent possible. Mais j'aime toujours venir ici tous les jours, même si je ne siffle pas en arrivant quand nous avons été battus à Ostende. Vous vivez une belle saison. LOUWAGIE : Nous avons fait de bons transferts avec un budget limité. Nous avions plus de moyens après la Ligue des Champions mais nos transferts ont été mauvais. Un moment donné, je ne voyais plus de différence de qualité entre un joueur d'un million et un de trois. En tant que manager de club, vous vivez dans un monde qui a de l'argent. LOUWAGIE : Correction : il n'y avait jamais trop d'argent à Gand. Il a fallu attendre janvier 2008 pour enrôler un joueur avec nos fonds : le Slovène Zlatan Ljubijankic. Savez-vous ce que ça veut dire ? Pendant 18 ans, le club a dû se rendre à la banque pour pouvoir acheter un footballeur. Ça n'a changé qu'il y a onze ans. Je ne l'ai pas oublié. Tous les matins, je passe les factures en revue avant paiement. Le club peut être fier de ses résultats financiers. Il ne perd plus d'argent. Actuellement, l'éthique, ou plutôt son absence en football, est un thème brûlant. Quelles sont vos limites ? LOUWAGIE : Je trouve abominable d'enrôler des gamins de douze ans. Parfois, on ne peut plus stimuler ses joueurs avec l'argent. En tant qu'administrateur du COIB, je sais quelles sont les primes pour l'obtention d'une médaille aux JO et quand je pense à ce que touche un sportif par rapport à ce que gagnent nos joueurs, je me dis : mamma mia. J'ai aussi un problème en comparant ce que touche l'entraîneur d'un athlète médaillé d'or au salaire d'un entraîneur de division un. Il faut suivre le mouvement pour une série de choses alors qu'on se demande sans cesse si c'est bien possible. Les managers ont toujours été les bienvenus à Gand. Comprenez-vous que les gens froncent les sourcils ? LOUWAGIE : À 100%. C'est pour ça que je suis content qu'on mette sur pied la clearing house, de sorte qu'un agent ne puisse plus passer deux fois à la caisse. Nous sommes enfin en train d'avancer et pas seulement en Belgique. La FIFA bouge aussi. Vous trouvez difficile de travailler avec quelqu'un comme Mogi Bayat ? LOUWAGIE : Depuis un an, je me suis évidemment demandé pourquoi il avait passé 49 jours en prison. J'ai travaillé avec lui très étroitement pendant trois ans car il était notamment le manager de Hein Vanhaezebrouck et de Sven Kums. Mogi a deux défauts : il est trop cher et il était trop présent dans la presse. Mais c'est un négociateur intelligent, doté d'une grande connaissance. Pour moi, il est l'un des meilleurs. Dommage que nous n'en ayons pas dix comme lui en Belgique. Mais il n'a jamais obtenu la clef de mon bureau et il ne l'aura jamais. J'ai également été interrogé à Hasselt dans le cadre de l'Opération Mains Propres. Mais on ne m'a pas posé une seule question sur Mogi Bayat. Et sur Dejan Veljkovic ? LOUWAGIE : Il ne me convenait pas. Nous n'avons reçu que trois factures de lui : pour le transfert d'Ervin Zukanovic de Courtrai, dans un dossier partagé avec Bayat et pour Brecht Dejaegere. Combien de temps allez-vous continuer ? LOUWAGIE : Aucune idée mais pas jusqu'à 70 ans. Le président voudrait aussi continuer un moment. Je ne peux pas m'en aller maintenant alors que nous avons fait un si long chemin ensemble. Et je suis encore en pleine forme. Vous n'avez jamais envisagé de quitter Gand ? LOUWAGIE : Non, même pendant les années financièrement difficiles, de 1989 à début 2000, le banquier du club, Frans Verheeke, patron de VDK, m'a toujours dit : continue comme ça. On ne peut pas abandonner les gens qui vous aident. Ce n'est pas le genre de propos qu'on attend de vous. LOUWAGIE : Les gens ne connaissent pas cet aspect de ma personnalité. C'est pour ça que j'aboie mais ne mords pas. Je ne vire pas les gens, je les corrige et je les garde. Je suis très loyal envers ceux qui m'ont fait confiance et m'ont offert des chances. Je ne peux pas décevoir ces personnes. Vous n'avez jamais eu envie d'aller à Anderlecht ou au Club ? LOUWAGIE : Jamais. Pour un Brugeois... LOUWAGIE : Je suis venu à Gand en 1974 pour étudier. Je suis régulièrement retourné à Bruges dans les dernières années de vie de mes parents mais je ne me sens plus Brugeois. Qu'avez-vous dû apprendre, en tant que Brugeois, pour fonctionner ici ? LOUWAGIE : Les débuts n'ont pas été faciles, d'autant que le Club Bruges était le grand rival, l'ennemi. J'ai donc sciemment fait profil bas. Il fallait que les gens apprennent à m'apprécier. La langue est un autre facteur. Un Brugeois pur sang parle brugeois. À mon arrivée ici, j'admirais les gens d'autres régions de Flandre qui communiquaient si facilement avec des gens qui ne parlaient pas leur dialecte. Désormais, je fois me forcer pour parler brugeois.