Quelle pression ! Il faut voir Johan Vande Lanotte en action pour réaliser à quel point son agenda est chargé. Il déboule au Versluys Dôme, le port d'attache du BC Ostende, le champion de Belgique, à neuf heures du matin, par un lundi ensoleillé. Il avale un café et quelques croissants, passe des coups de fil puis s'installe à table avec Sport/Foot Magazine et Dario Gjergja (44 ans), l'entraîneur du BCO, pour un entretien d'une heure sur le passé, le présent et l'avenir du club. Il faut faire vite, signale l'ancien ministre, actuel informateur du roi : il doit former un gouvernement fédéral.
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Quelle pression ! Il faut voir Johan Vande Lanotte en action pour réaliser à quel point son agenda est chargé. Il déboule au Versluys Dôme, le port d'attache du BC Ostende, le champion de Belgique, à neuf heures du matin, par un lundi ensoleillé. Il avale un café et quelques croissants, passe des coups de fil puis s'installe à table avec Sport/Foot Magazine et Dario Gjergja (44 ans), l'entraîneur du BCO, pour un entretien d'une heure sur le passé, le présent et l'avenir du club. Il faut faire vite, signale l'ancien ministre, actuel informateur du roi : il doit former un gouvernement fédéral. Comment décririez-vous vos liens ? JOHAN VANDE LANOTTE : On forme une sorte de couple italien. On n'arrête pas de discuter mais on est inséparable. ( Rires) DARIO GJERGJA : Il n'y a pas de place pour l'ego ni le négativisme dans nos discussions. Sometimes we agree to disagree. Nos divergences concernent souvent des joueurs. La décision de limoger le manager sportif Philip Debaere après 14 années de succès a-t-elle suscité des discussions ? VANDE LANOTTE : Il n'est évidemment pas agréable de devoir renvoyer quelqu'un d'aussi compétent mais tout le monde sait que la situation financière du basket belge n'est pas rose. Cette saison, notre noyau ne compte d'ailleurs que onze joueurs au lieu de douze. On ne le fait pas par plaisir. J'ai intégré le basket en 1999. Le BCO avait alors pas mal de dettes, ce qui est inévitable quand on prend des engagements qu'on ne peut pas tenir. On doit éviter ça à l'avenir. GJERGJA : Philip était surtout un partenaire, un modérateur. Il réfléchissait avec moi à la composition du staff technique et servait de pare-feu dans les discussions avec les arbitres, la ligue ou les clubs rivaux. Il va nous manquer. Mais son départ ne changera pas grand-chose à la gestion des transferts. Johan et moi nous en occupions déjà. VANDE LANOTTE : Je veux profiter de l'occasion pour mettre en valeur une personne qui le mérite vraiment : Jonathan Givony, notre scout sur le marché américain. Il nous aide depuis des années à effectuer les bons transferts. Lui, Dario, Thierry Declercq, l'entraîneur adjoint et moi-même prenons la décision finale. La réussite des transferts est une des clefs du succès de ces dernières saisons. Apparemment, vous êtes surtout attentifs aux qualités défensives ? VANDE LANOTTE : Marquer vingt points par match ne suffit pas. On juge aussi les qualités athlétiques d'un joueur et la manière dont il gère sa vie. L'essentiel est qu'il soit prêt à fonctionner au sein d'une équipe. Peut-il se satisfaire de jouer vingt minutes par match au lieu de 35 ? Sinon, aussi bon soit-il, on ne l'embauche pas. C'est la base de la philosophie de Dario : tout le monde fonctionne au sein du système. Beaucoup de clubs font le contraire et adaptent le système aux joueurs. GJERGJA : Les joueurs qui rejoignent Ostende sont quasi certains de progresser. Ils sont aspirés par le système très exigeant et l'éthique de travail que prônent les plus chevronnés. C'est ce qui rend quelqu'un comme Dusan Djordjevic si important : il est constamment compétitif, jour après jour. Jean-Marc Mwema reprend progressivement son rôle. Un groupe aussi jeune que le nôtre a besoin de locomotives comme eux. VANDE LANOTTE : On compose notre noyau avec minutie. Si on enrôle Amar Sylla, un joueur prometteur qui doit encore gagner en puissance, on le poste à côté d'un élément costaud et expérimenté comme l'Irlandais Kyle McIntosh. On a pourtant souvent affirmé que vous recrutiez trop sur base des statistiques. VANDE LANOTTE : J'ai sans doute exagéré dans le passé. Je continue à trouver les statistiques très importantes mais je les interprète différemment. Si un basketteur joue plus de 25 minutes par match malgré une moyenne médiocre, ça veut dire qu'il apporte autre chose à son équipe et qu'il satisfait son entraîneur. Monsieur Vande Lanotte, vous avez déclaré qu'Ostende n'était pas favori au titre cette saison. N'est-ce pas bizarre pour un club qui vient de rafler huit titres d'affilée ? VANDE LANOTTE : Nous sommes candidats au titre mais pas favoris, non. Parce qu'on a lancé un nouveau projet cet été : thetalent factory. Nos espoirs ont été champion de D2 en 2018. Soit on les casait ailleurs pour qu'ils acquièrent de l'expérience soit on leur offrait la chance de s'épanouir au sein de notre équipe première. Servaas Buysschaert, Simon Buysse et Kaye van der Vuurst de Vries ont reçu cette opportunité. Il faut donc tenir compte d'une certaine irrégularité. Dans ce contexte, nous proclamer favoris aurait été un signe d'arrogance. Le dernier titre est celui qui nous a fait le plus plaisir car il a été le plus difficile. C'est la preuve qu'on peut rester le meilleur en travaillant beaucoup. Cette saison sera plutôt une aventure qui va déterminer l'identité du club : être un vivier. Je suis très enthousiaste. Dario, un faiseur de champions est-il aussi enthousiaste à l'idée d'effectuer un pas en arrière ? GJERGJA : ( ferme) Je ne parle jamais de pas en arrière ! On a un problème quand on est confronté à des jeunes fainéants et dépourvus de talent mais c'est tout le contraire avec le groupe actuel. Je dois concéder une chose : j'ai été très frustré ces dernières années. Différents médias m'ont attaqué personnellement. Ils ont créé de moi une image face à laquelle je suis impuissant. That hurt me a lot. VANDE LANOTTE : Je travaille en politique depuis trente ans et j'ai la peau dure. Je sais ce qu'on ressent quand on est étiqueté. Pour un homme normal, c'est difficile à gérer. Je pense que les critiques adressées à Dario sont provoquées par la jalousie. N'est-il pas normal que la presse, comme les amateurs neutres de basket, soient contents qu'Ostende perde un peu de sa domination ? VANDE LANOTTE : Je le comprends mais ça ne peut pas devenir une affaire personnelle comme dans le cas de Dario. La saison passée, le comportement de certains médias m'a irrité. Quand je vois l'intérêt porté par Sporza au Brussels, à Alost et surtout à l'Antwerp, je me demande si Ostende est trop loin de Bruxelles. Une chaîne financée par l'État ne peut pas se focaliser sur quelques équipes. GJERGJA : D'autre part, ça nous a motivés. On a voulu prouver qu'on développait toujours le meilleur basket. Je trouve trop facile de n'être jugé que sur les quelques heures de match que voient les journalistes. Venez suivre le club une semaine avant de donner votre avis sur mon fonctionnement. On ne peut juger de l'extérieur ma gestion du staff et des joueurs. Je vois beaucoup de collègues qui gueulent sur les arbitres ou les joueurs, bien plus que moi, mais on ne dit rien. Il y a deux ans, Ostende a perdu son sponsor principal, Telenet, qui a préféré l'Antwerp. Depuis, vous vous serrez la ceinture. Il n'est quand même pas normal que le champion en titre doive diminuer son budget ? VANDE LANOTTE : C'est symptomatique de l'état de notre compétition. Selon moi, c'est en partie dû à son format : dix équipes qui se rencontrent quatre fois en championnat régulier puis encore en play-offs. C'est aussi lié aux résultats de l'équipe nationale. Le succès d'une compétition va souvent de pair avec celui de l'équipe nationale. Prenez le hockey belge. Nos Belgian Lions font de leur mieux mais ils ont du pain sur la planche. Le basket-ball belge a des problèmes. Je sais que d'autres clubs de D1 ont de sérieuses dettes, de l'ordre de trois ou quatre millions. Nous avons toujours adapté l'équipe au budget. La différence est énorme, en dix ans. Les salaires ont diminué de moitié. Dario, si vous restez en Belgique, c'est aussi pour la sécurité financière dont vous bénéficiez. Si vous la perdez, remettrez-vous cet avenir en question ? GJERGJA : Naturellement. Je suis ambitieux mais indépendamment du contrat, j'attache de l'importance à la qualité de vie. Je me sens chez moi à Ostende, comme ma famille. Je ne partirai pas si je n'ai pas de meilleures options. Pour moi, seules l'Espagne, la France, l'Allemagne et la Russie sont intéressantes. Dans quelle mesure attachez-vous de l'importance au fait d'écrire une page d'histoire ? GJERGJA : Je n'y songe pas une seconde. Ma petite personne ne compte pas. VANDE LANOTTE : Aucun entraîneur n'a eu autant de succès que Dario en Belgique. Il a l'avantage d'avoir un passé universitaire. Il possède un diplôme en éducation physique, ce qui veut dire qu'il connaît parfaitement le fonctionnement du corps. Un exemple : Jean Salumu avait mal au dos parce qu'en été, il avait fait des exercices sans consulter le club. Après quelques mois, Jean a estimé être prêt mais Dario ne l'a presque pas utilisé. Je me suis demandé pourquoi mais Dario avait raison : en tempérant Jean, il lui a permis de retrouver son meilleur niveau après le Nouvel An. Ce sont des choses comme celle-là qui font de lui un grand entraîneur. Dario, c'est la passion et la perfection. Il est peut être content après un titre. Jusqu'au lendemain matin. Il pense ensuite au prochain défi. Il est exigeant, il fait travailler ses joueurs et bosse car il veut montrer l'exemple mais il les fait progresser. Vous avez entamé votre carrière belge au poste d'adjoint au Spirou Charleroi, à l'époque dorée de la présidence d'Eric Somme. Vous êtes surpris par la dégringolade de Charleroi, depuis ? GJERGJA : Oui car même après le départ de Somme, Charleroi a enrôlé des joueurs à 400.000 euros par an. Mais tout dépend de la manière dont on compose son équipe. Les joueurs plus âgés, dotés de contrats de longue durée, ont perdu leur ambition. C'est pour ça que j'aime tant les joueurs modèles, qui connaissent leur rôle. Chaque basketteur doit accomplir sa tâche sous peine de faire banquette. Hier encore, j'ai qualifié un de mes joueurs de " pire défenseur de l'histoire du basket-ball ". C'est ce que je dis quand quelqu'un ne travaille pas. VANDE LANOTTE : On n'achète plus de stars depuis longtemps. Je pense que Matt Lojeski a dû être le dernier, en 2009. Trop de dirigeants de Charleroi voulaient avoir leur mot à dire. Or, il faut que tous les nez pointent dans une seule direction. Ostende possède cette continuité. Quel rôle joue Johan Vande Lanotte au BC Ostende ? Ce n'est pas toujours très clair. GJERGJA : Il est très important, ne serait-ce que pour boucler le budget. En fin de saison passée, il a réuni les fonds nécessaires au transfert de Braian Angola, avec deux autres dirigeants. Monsieur Vande Lanotte, on s'interroge sur le conflit d'intérêt qui peut naître de votre poste de politicien et de vos occupations au BC Ostende. La N-VA vous accuse notamment d'avoir fait passer plus de deux millions d'euros des caisses de la ville au club, en dix ans. VANDE LANOTTE : Ça a été immédiatement infirmé. Ces vingt dernières années, la ville n'a fourni d'aide que pour la réception des adversaires européens et la mise à disposition d'un terrain pour la construction de cette salle. Il n'y a pas eu le moindre soutien financier. J'ai toujours été surpris de l'émoi suscité à Ostende à ce propos alors qu'Anvers est même un des sponsors officiels des Antwerp Giants. Non que ça me pose problème, pour être clair, je suis content qu'Anvers investisse dans le basket. J'ai fait des dons de ma poche au club, ici et là. Je ne trouve pas correct qu'on critique le club pour ça. D'autre part, dans ce pays, plus on a de pouvoir, plus on est critiqué. Donc, ne pas être critiqué est plutôt mauvais signe.