1 Quelle est la première chose qui vous revient en tête lorsque vous repensez à cette finale ?

SVEN VANDENBROECK : Quelle journée ! Il y a six heures que le match est terminé et je suis toujours très excité. L'Égypte nous a pris à la gorge pendant 25 minutes et a méritoirement ouvert le score. Les Égyptiens trouvaient chaque fois l'homme libre entre notre entrejeu et notre défense. Nous avons alors restructuré notre ligne médiane et repris le contrôle du match. En deuxième mi-temps, nous avons joué avec un bloc de quatre - deux défenseurs centraux et deux médians défensifs - avec des flancs et des arrières latéraux jouant très haut. Nous les avons bousculés et nous avons fait la différence par les ailes. Les statistiques en disent long : 62 % de possession de balle, 15 tirs au but à 4, 6 corners à 0. Lorsque nous avons égalisé, tout le stade était derrière nous. Sur le banc, nous sentions que les Égyptiens souffraient physiquement et nous avons demandé à nos joueurs de continuer à attaquer. Au moment du deuxième but, juste avant le coup de sifflet final, ce fut l'explosion de joie. Tout le monde était sur le terrain. Magnifique ! La remise de la médaille et le tour d'honneur furent des moments magiques.
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SVEN VANDENBROECK : Quelle journée ! Il y a six heures que le match est terminé et je suis toujours très excité. L'Égypte nous a pris à la gorge pendant 25 minutes et a méritoirement ouvert le score. Les Égyptiens trouvaient chaque fois l'homme libre entre notre entrejeu et notre défense. Nous avons alors restructuré notre ligne médiane et repris le contrôle du match. En deuxième mi-temps, nous avons joué avec un bloc de quatre - deux défenseurs centraux et deux médians défensifs - avec des flancs et des arrières latéraux jouant très haut. Nous les avons bousculés et nous avons fait la différence par les ailes. Les statistiques en disent long : 62 % de possession de balle, 15 tirs au but à 4, 6 corners à 0. Lorsque nous avons égalisé, tout le stade était derrière nous. Sur le banc, nous sentions que les Égyptiens souffraient physiquement et nous avons demandé à nos joueurs de continuer à attaquer. Au moment du deuxième but, juste avant le coup de sifflet final, ce fut l'explosion de joie. Tout le monde était sur le terrain. Magnifique ! La remise de la médaille et le tour d'honneur furent des moments magiques. VANDENBROECK : Nous avons renouvelé le noyau. Depuis notre arrivée, en février, il y a 75 % de nouveaux joueurs. Nous étions la deuxième équipe la plus jeune de tout le tournoi. Le Cameroun présentait une équipe vieillissante et statique, nous avons opté pour des joueurs jeunes et dynamiques. Nous avons aussi veillé à ce que s'installe une unité basée sur la confiance mutuelle et nous avons mis en place un système tactique clair : un 4-3-3 avec deux récupérateurs et deux flancs créatifs. C'était vraiment nécessaire. Nous avons pris des risques et nous ne nous sommes pas laissés influencer par les agents ou les dirigeants de la fédération. Cela nous a rendus plus forts auprès des joueurs. Ils ont compris qu'ils n'avaient pas d'autre choix que d'obtenir des résultats. Il semble qu'avant, ce n'était pas toujours le sélectionneur qui faisait l'équipe. Nous avons fait des choix clairs, nous avons écarté les joueurs protégés et opté pour des plus jeunes. Dès la première sélection, nous avons eu le sentiment que les cadres de l'équipe avaient beaucoup à dire. Je me souviens que, lors de notre première rencontre, Hugo a défini les tâches incombant à chaque poste et un joueur a dit : On doit vraiment faire tout ça ? Cette mentalité devait changer et nous y sommes parvenus. VANDENBROECK : Tous ces renoncements nous ont aidés. Nous sommes partis au Gabon avec un groupe jeune mais hyper motivé. Si ces sept joueurs étaient venus, le groupe aurait été plus talentueux mais moins uni. Or, c'est l'homogénéité qui nous a aidés à remporter la CAN. Au Cameroun, sur les réseaux sociaux, la photo des sept absents circule avec un message : merci de ne pas être venus. VANDENBROECK : Tous les joueurs ont été chaque jour sur le terrain. Cela nous a permis de les maintenir en condition et de travailler les automatismes. Nous avions renforcé le staff médical avec l'arrivée de Gert Vandeurzen qui a travaillé pour le compte de Genk pendant des années et qui a joué un rôle très important dans le traitement des blessures et la remise sur pied des joueurs. Notre victoire sur la Guinée Bissau a été cruciale également. Nous devions gagner mais, au repos, nous étions menés au score. En deuxième mi-temps, nous avons déployé énormément de puissance physique pour l'emporter. Cela nous a mis en confiance pour les matches suivants, surtout pour le quart de finale face au Sénégal, le grand favori. VANDENBROECK : Mentalement, ça nous a aidés. Le coach a protégé ses joueurs et leur a trouvé un ennemi commun : ça a encore renforcé l'unité du groupe. Le problème, c'est que ces primes n'avaient jamais été négociées. Le ministère avait décidé de tout et ne nous a fait une proposition qu'à la veille du départ. VANDENBROECK : C'est un sujet qui nous préoccupait mais nous n'avons pas à nous plaindre. Nous avons disputé notre dernier match de poule face au Gabon, le pays organisateur, qui pouvait encore se qualifier pour les quarts de finale. Avant la rencontre, des bruits circulaient. Dans toute l'histoire de la CAN, il n'était encore arrivé que deux fois que le pays organisateur soit éliminé à l'issue de la phase de poules. Le Gabon devait donc passer et l'arbitre lui donnerait un coup de pouce s'il le fallait. Mais c'était un Sud-Africain, Daniel Bennett, et il a été très bon et très correct. C'est vrai que les arbitres africains sortent moins vite le carton jaune qu'en Europe. Et il n'y a eu qu'une seule carte rouge sur l'ensemble du tournoi alors qu'il aurait pu y en avoir plus. VANDENBROECK : Au Gabon, le jeu était très fermé. C'était un autre football qu'à l'EURO mais le niveau était tout de même élevé. La plupart des joueurs ne jouent plus en Afrique et ils disposent d'un bon bagage technique. La différence c'est que, par match, chaque joueur court en moyenne 1,5 km de moins qu'en Europe. Par contre, le nombre de sprints et d'actions explosives est plus élevé. Ici, le football est beaucoup plus intensif. VANDENBROECK : Il n'a pas été évident de mettre sur pied une bonne préparation. Ce n'était pas une période officiellement reconnue par la FIFA et nous ne pouvions jouer des matches amicaux que face aux équipes participant à la CAN. Nous avons décidé de nous préparer en Guinée Équatoriale car les conditions climatiques y sont les mêmes qu'au Gabon mais dix des seize pays sont partis en stage au Maroc et notre fédération a tout fait pour que nous y allions aussi. Hugo a cependant tenu bon. VANDENBROECK : L'atmosphère qui entourait la sélection. Il y avait toujours de la musique. Ambroise Oyongo, arrière gauche de Montréal, se promenait partout avec un grand haut-parleur en main. Ils ont tous grandi en musique, ils ont le rythme dans le sang. Je suis très heureux d'avoir partagé le plaisir qu'ils ont pris d'être ensemble. La politique joue un grand rôle en sélection. Avant chaque match, le ministre des Sports venait nous encourager. Son speech durait une demi-heure. La propagande est partout, ces gens doivent garder leur place. Plus nous allions loin, plus nombreux étaient les gens qui voulaient avoir quelque chose à dire. C'était très bizarre. Les joueurs étaient également très assidus, ils vivaient le tournoi à fond, sur le terrain comme en dehors. VANDENBROECK : Lors de notre premier match de poule, notre ailier, Christian Bassogog, s'est occasionné une petite déchirure au ligament de la cheville. Gert Vandeurzen l'a soigné et lui a placé un tape. Avant la demi-finale, notre médecin lui a dit que s'il marquait, il devait courir vers Gert pour le remercier. Il a fait 2-0 à la dernière minute mais, sous le coup de l'émotion, il a oublié de remercier Gert. Le médecin est alors monté sur le terrain et l'a tiré par le maillot pour l'amener vers Gert qui était dans la tribune à l'autre bout du terrain. Ici, tout est possible et ça a son charme. Le soir, nous avons bien rigolé en regardant les images à la télévision. VANDENBROECK : La CAN m'a confirmé tout ce que j'avais découvert au Cameroun au cours des mois précédents : les Africains profitent de chaque moment et savent se faire plaisir. Dans le bus, pour aller au stade, tout le monde chante et danse. C'est leur façon à eux de créer l'unité et de se concentrer. Nous appartient-il de changer ça ? Un coach européen qui débarque là-bas n'a aucun point de repère et il doit donc réfléchir à la façon dont il doit intégrer leur mode de vie à sa gestion du groupe. J'ai eu des équipiers africains à Malines et à Roda. Parfois, certains de leurs comportements m'intriguaient. Le vendredi, ils venaient à l'entraînement avec des vêtements spéciaux et des bijoux en or. Quand il pleuvait, ils faisaient un barbecue à l'intérieur de leur maison et la plupart du temps, ils se garaient n'importe où, si bien qu'ils allaient rechercher leur voiture à la fourrière quatre ou cinq fois par an. Tactiquement, ils n'étaient nulle part. Aujourd'hui, je comprends mieux tout ça et c'est un enrichissement énorme. Ils ne viennent pas en Europe pour progresser mais pour gagner et avoir suffisamment d'argent pour aider tout leur village. VANDENBROECK : Je pense qu'il faisait surtout référence à la patience, au manque de structures, à la pauvreté qui touche la majeure partie de la population et à la hiérarchie, toujours bien présente. Ma femme a passé une semaine au Cameroun avec notre enfant en novembre. Ma petite fille de huit ans ne pouvait pas charger sa tablette n'importe où, elle a vu des enfants plus jeunes qu'elle aller chercher de l'eau à pied par 35 degrés. Elle a aussi été frappée par le chaos et les routes en mauvais état. Elle m'a demandé : Papa, pourquoi tout le monde klaxonne et roule n'importe où ? Elle a compris que la vie était très différente là-bas mais que cela n'empêchait pas les gens de rire et de vivre du mieux qu'ils peuvent. Ils sont heureux avec ce qu'ils ont alors que nous sommes toujours les premiers à nous plaindre. VANDENBROECK : On constate aujourd'hui que les journalistes l'apprécient énormément. Ils mettent en exergue ses choix tactiques, sa cohérence et son calme. Dans l'entourage de l'équipe nationale, on est du même avis mais on estime y être aussi pour quelque chose. C'est le jeu politique auquel il faut prendre part pour gagner en popularité. Ce succès nous donne quelques mois de crédit : jusqu'à la Coupe des Confédérations, en juin. Lorsque nous sommes arrivés, on nous a dit qu'on nous laissait le temps de construire une équipe pour la CAN 2019 qui aura lieu au Cameroun. C'étaient de beaux mots mais nous avons vite compris que tout cela passait tout de même par des victoires alors que ce n'est pas toujours compatible. La seule chose qui compte, pour eux, c'est la victoire car c'est ça qui leur permet de rester en place. VANDENBROECK : Je pense que nous avons surtout progressé sur le plan mental. Les joueurs, les médias et l'entourage pensent à nouveau que le Cameroun est capable de mieux que ce qu'il a montré ces dernières années. Ces dernières années, on ne faisait que critiquer. On racontait n'importe quoi pour discréditer les joueurs. On les ridiculisait et on les traitait de fainéants. Aujourd'hui, ce sont à nouveau des héros qui ont rendu le bonheur au pays. Sur le plan sportif, nous avons mis au point une défense très solide avec Michael Ngadeu du Slavia Prague et Adolphe Teikeu de Sochaux. Devant, nous avons découvert quelques joueurs capables de faire la différence. Comme Bassogog et Aalborg. VANDENBROECK : L'organisation au Gabon n'était pas mauvaise du tout. Le timing a été respecté et tout s'est passé sans encombre. Malheureusement, comme l'équipe locale a été rapidement éliminée, les stades se sont vidés. Nous n'avons également eu que deux jours de repos entre la demi-finale et la finale : c'est trop peu pour récupérer. En 2019, le Cameroun devra surtout veiller à avoir de bonnes infrastructures : les hôtels, les transports publics, les routes. Il faudra réduire les embouteillages à Yaoundé et à Douala et il faudra surtout avoir de meilleurs terrains qu'au Gabon. Enfin, il faudra accorder de l'attention aux villes où le Cameroun ne joue pas afin que les stades soient mieux garnis qu'ils ne l'étaient au Gabon. Le Cameroun n'est pas un pays facile d'accès : les billets d'avion sont chers, il y a peu de liaisons directes et les procédures pour l'obtention d'un visa sont longues. Ça effraye les candidats au voyage. PAR CHRISTIAN VANDENABEELE - PHOTOS BELGAIMAGE