Nous sommes le samedi 24 juin, peu avant 22 heures. Toni Kroos vient de marquer contre la Suède, offrant in extremis la victoire à l'Allemagne. Dans le nord de l'Italie, des dizaines d'hommes portant le maillot frappé de l'aigle s'embrassent et hurlent de joie dans un local où les serveurs ont dû mal à suivre les commandes de chopes.
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Nous sommes le samedi 24 juin, peu avant 22 heures. Toni Kroos vient de marquer contre la Suède, offrant in extremis la victoire à l'Allemagne. Dans le nord de l'Italie, des dizaines d'hommes portant le maillot frappé de l'aigle s'embrassent et hurlent de joie dans un local où les serveurs ont dû mal à suivre les commandes de chopes. Au Biergarten de la Brasserie Forst, près du village de Meran, la Mannschaft de Joachim Löw joue à domicile. C'est le local du noyau dur du fan club de la DFB Sud-Tirol, la région du nord de l'Italie qui parle allemand. Les armoires à glace qui sont ici sont les seuls détenteurs d'un passeport italien à faire la fête. Les autres tentent d'oublier que, pour la première fois en soixante ans, la Coupe du monde se joue sans la Squadra Azzurra. " Une Coupe du monde sans l'Italie, c'est aussi impensable qu'un Grand Prix de Formule 1 sans Ferrari ", dit Claudio Gentile, un des héros de la victoire italienne en 1982. Peu après l'élimination face à la Suède, le gardien Gianluigi Buffon, héros de la Coupe du monde 2006, avait dit que, pendant la Coupe du monde, il resterait sous l'eau avec un tuba et ne remonterait à la surface qu'après la finale. Cet été, les Italiens doivent donc se passer de la voix du reporter de la RAI Francesco Repice, qui commente les matches de l'équipe nationale depuis l'Euro 2000. Les habitants de la Botte n'ont pas la chair de poule lorsque les hymnes nationaux retentissent, ils ne perdent pas de temps dans des discussions sans fin à propos des matches et n'accrochent pas leur drapeau au balcon. Dans plusieurs années, ils ne se souviendront d'aucun moment, d'aucune victoire, d'aucun but ni même d'aucune défaite de la Coupe du monde 2018. En Italie, le football est bien plus qu'un jeu. Le calcio est le ciment social d'un pays souvent en proie aux divisions entre le nord, industrialisé, et le sud, appauvri, mais qui parvient toujours à se réunir dès que l'équipe nationale monte sur le terrain. Les victoires en Coupe du monde en 1934, 1938, 1982 et 2006 sont gravées dans la mémoire collective, tout comme la finale du Mondial 1970, perdue face au Brésil après une victoire (4-3) sur l'Allemagne de l'Ouest dans ce que le journaliste Gianni Brera avait appelé le match du siècle. Les Italiens se souviennent aussi comme si c'était hier des penalties de 1990, 1994 et 1998. Mais depuis une dizaine d'année, les choses vont moins bien. Lors des deux dernières Coupes du monde, l'Italie a été renvoyée chez elle après le premier tour. Et cette fois, elle ne s'est même pas qualifiée : lors des barrages, elle n'est pas parvenue à inscrire le moindre but en 180 minutes. En 2006, le reporter de la RAI Marco Civoli avait perdu la voix lorsque son pays avait été sacré Champion du monde à Berlin. Douze ans plus tard, dans son bureau de Milan, c'est avec nostalgie qu'il se remémore cette soirée et d'autres nuits magiques, comme celles de 1990, lorsque Gianna Nannini chantait l'ode à la coupe du monde organisée par l'Italie. Selon Civoli, si l'Italie n'est pas de la fête cette fois, c'est avant tout dû à la mentalité des joueurs. " Les héros des années septante - Gianni Rivera, Sandro Mazzola, Luigi Riva - étaient des enfants de la Deuxième Guerre mondiale, ils avaient eu faim et le montraient sur le terrain. Les champions du monde de 2006 étaient non seulement très talentueux mais ils avaient également beaucoup de personnalité, comme Buffon et Fabio Cannavaro. " Il estime que les joueurs actuels, issus de la génération PlayStation, ne manquent pas seulement de talent. " Ciro Immobile a joué à Dortmund et à Séville mais il n'a marqué qu'en Italie. " Pour lui, ce qui fait défaut à ces jeunes, c'est l'envie de mettre chaque adversaire en difficulté (" dare fastidio a tutti "), qui caractérise pourtant le football italien. A la rédaction de La Gazzetta dello Sport, un journal de 122 ans qui reste la bible des amateurs de sport italiens, on tente d'oublier l'absence de l'Italie à la Coupe du monde en faisant preuve d'humour. Avant le Mondial, une équipe est partie en reportage en Islande afin d'en ramener de belles histoires et d'inciter les Italiens à supporter ces Bleus-là, les Azzurri du nord. Mais ça n'a pas marché, cette équipe adoptive ne procurant aucun plaisir aux Italiens et se faisant éliminer au premier tour. Au lendemain du triomphe de la Squadra à Berlin, la Gazzetta s'était vendue à 2,3 millions d'exemplaires, soit dix fois le tirage habituel. Cette année, on estime que l'absence de l'Italie va coûter 60 millions d'euros en recettes publicitaires aux médias italiens. Dans la Botte, le prix des droits de retransmission de la Coupe du monde a soudain chuté de moitié. Pour les Italiens, c'est comme si le rendez-vous des meilleurs joueurs du monde avait lieu sur une autre planète. A Rome, les matches ne sont pas retransmis sur écran géant. Sur l'ancienne piste de courses du Circus Maximus, où un demi-million d'Italiens avaient regardé la finale de 2006, on ne trouve cette année que quelques touristes à moitié nus. Pour retrouver la véritable ambiance de Coupe du monde dans la capitale italienne, il faut se rendre dans les quartiers où sont concentrés les étrangers : dans les Irish Pubs ou chez Pascha, au bistrot russe Fortuna, près de la Villa Borghese. Ici, on fête la victoire du pays hôte à la bière russe Baltika. De temps en temps, un Italien passe la tête à l'intérieur mais il disparaît aussi vite. Ce n'est pas drôle de voir les autres faire la fête quand on n'est pas invité. Entre-temps, l'Italien moyen secoue la tête en lisant dans la Gazzetta que le ministre des Sports saoudien Turki al-Sheikh veut organiser la Supercoupe d'Italie à Jeddah. L'Arabie saoudite veut aussi acheter quelques clubs italiens et faire venir quelques grands joueurs comme le champion du monde Daniele De Rossi.Des nouveaux De Rossi, en Italie, il n'y en a pas beaucoup. Le fait que 60 joueurs de Serie A soient présents à la Coupe du monde illustre un autre problème du football italien : avec 58 % de joueurs étrangers, la D1 italienne est, après la Premier League, le deuxième pays d'Europe qui ouvre le plus ses frontières, ce qui fait grimper le prix des jeunes talents locaux, de plus en plus rares. On affirme ainsi que l'attaquant Federico Chiesa (20), fils de l'ex-international Enrico Chiesa, est évalué à 70 millions d'euros, même si la Fiorentina n'a pas envie de le vendre immédiatement. Le fait que la Suède se débrouille beaucoup mieux qu'on le pensait en Coupe du monde ne console pas les Italiens. Dès le tirage au sort des barrages, l'ex-président de la fédération italienne, Carlo Tavecchio (74), avait dit qu'il faudrait se méfier des Suédois mais lui aussi a payé très cher l'élimination. " Chez eux, les Suédois ont marqué sur un auto-but alors qu'un seul Suédois était impliqué dans cette phase, pour cinq Italiens. Avant le match retour, j'aurais misé toute ma fortune sur notre qualification. Jamais je n'ai imaginé que nous serions éliminés. " Peu après l'élimination, en novembre 2017, Tavecchio démissionnait. Quand on lui demande ce qu'il aurait pu faire pour que les choses se passent différemment, il soupire profondément. Il avait supplié le sélectionneur de l'époque, Giampiero Ventura, de se rendre à Nice afin de visionner Mario Balotelli. " A son retour, il m'a dit que des joueurs de Nice avaient eu des problèmes avec Mario. " Lors de la conférence de presse avant le match retour à Milan, le président fédéral avait déclaré que 30.000 fans de Naples devraient venir au match. " Mais je ne pouvais tout de même pas obliger Ventura à aligner Lorenzo Insigne ? Je pouvais tout au plus le lui suggérer et c'est ce que j'ai fait. " Il soupire à nouveau. " Je ne comprends pas qu'il ait opté pour Manolo Gabbiadini, qui avait été absent si longtemps. " Il y a quelques semaines, lors de sa première grande interview depuis l'échec italien, Ventura avait parlé d'assassinat avec préméditation. Pour l'ancien président de la fédération, c'est exagéré. " Il avait carte blanche sur tous les plans et, après la première défaite contre l'Espagne, il a reçu le soutien de tous ceux qui étaient impliqués dans l'équipe. Nous lui avons même proposé un nouveau contrat dès le mois de septembre. " Immédiatement après l'élimination des oeuvres de la Suède, Tavecchio a contacté l'ex-sélectionneur fédéral Arrigo Sacchi pour l'interroger au sujet d'un de ses anciens élèves, Carlo Ancelotti. " Je pensais que Carlo allait accepter le rôle de sauveur de la patrie mais il était beaucoup trop cher. " L'ex-président pense que sa plus grande erreur a été de ne pas donner à Antonio Conte les 2,5 millions de plus qu'il demandait pour rester à la tête de l'équipe nationale. " A l'époque, il gagnait quatre millions par ans. Il en voulait 6,5. " Aujourd'hui, tous les espoirs reposent sur les épaules de Roberto Mancini, un ancien attaquant doué de l'équipe italienne la plus attractive de tous les temps, celle d' Azeglio Vicini qui, de 1988 à 1990, n'a rien gagné mais a conquis le coeur de tous les amateurs de football. Mancini va-t-il résoudre tous les problèmes du foot italien ? Claudio Gentile en doute. Selon lui, le malaise est bien plus profond. " Le football italien est le reflet d'un pays qui a perdu la volonté de se battre et d'entreprendre ", dit-il.