Valerie Van Cauwenberghe n'a que 41 ans mais vendredi, elle entame déjà son sixième Mondial au rang de jury en gymnastique artistique. La citoyenne d'Ename, en Flandre occidentale, a suivi son premier cours il y a 25 ans et a rapidement gravi les échelons jusqu'au niveau international. Son oeil d'aigle repère ce que ni vous ni moi ne discernons : un genou qui n'est pas complètement étendu, un écart minime entre les jambes, un pas en trop. " Traduire en chiffres la perfection vers laquelle tend un gymnaste me fascine ", raconte-t-elle. "De même que concocter un exercice, en collaboration avec les entraîneurs : déterminer ses éléments, leur succession et leur combinaison afin d'obtenir le meilleur score total. "
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Valerie Van Cauwenberghe n'a que 41 ans mais vendredi, elle entame déjà son sixième Mondial au rang de jury en gymnastique artistique. La citoyenne d'Ename, en Flandre occidentale, a suivi son premier cours il y a 25 ans et a rapidement gravi les échelons jusqu'au niveau international. Son oeil d'aigle repère ce que ni vous ni moi ne discernons : un genou qui n'est pas complètement étendu, un écart minime entre les jambes, un pas en trop. " Traduire en chiffres la perfection vers laquelle tend un gymnaste me fascine ", raconte-t-elle. "De même que concocter un exercice, en collaboration avec les entraîneurs : déterminer ses éléments, leur succession et leur combinaison afin d'obtenir le meilleur score total. " Outre sa fonction de membre de jury, Van Cauwenberghe a également été promue au sein de la fédération flamande de gymnastique. Elle a d'abord entraîné les jeunes, parmi lesquels Gaelle Mys, qui a participé à trois olympiades, et elle est maintenant directrice technique. " Avant, j'assistais souvent aux entraînements des filles afin de juger leurs exercices. Après de nombreuses années de bénévolat, j'ai été employée à temps plein à partir de 2012, à la demande des entraîneurs Yves Kieffer et Marjorie Heuls. " Cette combinaison alourdit son agenda mais ne présente que des avantages, souligne-t-elle. " La fédération internationale de gymnastique place de nouveaux accents à chaque grand tournoi. Quand un élément revient trop souvent, par exemple, on nous demande d'y être particulièrement attentifs et de sanctionner telle faute de x points. Je peux immédiatement transmettre l'information à Yves et Marjorie ainsi qu'à nos gymnastes, puisque je sais qui exécute tel exercice. Ce sont des détails mais ils peuvent être décisifs. Je fais également remarquer les prouesses de nos gymnastes à mes collègues : - Avez-vous vu la belle performance de Nina ? Mais mon influence s'arrête là. Nous ne pouvons absolument pas tricher. Par exemple, nous ne pouvons pas juger une finale à laquelle un compatriote participe. C'est possible en qualifications mais la cotation est surveillée avec sévérité par un jury supplémentaire muni de vidéo. Si mon score dévie trop, y compris dans le jugement de pays amis ou de concurrentes directes, je serai éliminée. Je n'ai jamais été tentée, ceci dit. Le meilleur doit gagner, point à la ligne. On ne doit pas devenir membre du jury si on n'est pas imprégné de ce principe et du sens de l'honneur." Dans l'exercice de cette fonction, Van Cauwenberghe constate que la gymnastique belge, et surtout Nina Derwael, se font une réputation à l'étranger. " Ça joue un rôle indirect auprès du jury. À Rio, Nina aurait pu ou dû disputer la finale mais elle était encore inconnue, y compris du public. Maintenant, les applaudissements éclatent après son exercice. La presse et le milieu parlent beaucoup plus d'elle et de toute l'équipe belge. La fédération internationale nous demande même notre avis, désormais. Nous avons ainsi été invités, avec trois autres pays européens, à une réflexion sur le nouveau code de jugement, destiné au prochain cycle olympique. " Ancien entraîneur et scout de la fédération, Van Cauwenberghe a suivi de près la progression de Nina Derwael. " Je l'ai remarquée dès l'école primaire. Grâce à son énergie, à son naturel, à sa passion. À l'époque déjà, je me suis dit qu'elle pourrait aller loin et certainement quand, à onze ans, elle a quitté son Limbourg natal pour l'école de sport de haut niveau de Gand. Le véritable moment-clef s'est produit à quinze ans, pendant le festival olympique européen de la jeunesse en 2015. Axelle Klinckaert et Nina ont gagné des médailles à presque tous les engins. À partir de ce moment, tous les espoirs étaient permis. " Malheureusement, Klinckaert a été handicapée par une blessure au genou avant les Jeux de Rio. Après avoir loupé de justesse la finale olympique, Derwael a rejoint l'élite, remportant deux titres européens en 2017-2018 et un Mmondial en 2018, aux barres asymétriques. " Ce qui la rend aussi bonne ? Sa taille ( elle mesure 1m68 et est beaucoup plus grande que ses concurrentes, ndlr) confère plus de grâce à ses mouvements ", explique Van Cauwenberghe. " Mais ce qui fait la différence, c'est son feeling. Elle sent parfaitement tout ce qu'elle accomplit. Après chaque exercice, elle sait : Oui, je n'ai pas tendu mes jambes assez, là, j'ai laissé mes épaules en arrière. Elle peut même dire immédiatement combien de points de pénalité elle va avoir. En fait, elle n'a pas besoin de jury, elle pourrait se coter elle-même. Et si elle doute, elle va me poser des questions très détaillées quand je lui montrerai mes cotes. " " Nina est très perfectionniste, elle a de l'assurance et est très motivée. Depuis toujours : elle suit la voie qu'elle s'est tracée. Elle gère très bien la pression et conserve sa concentration en toutes circonstances. Elle a un mental en béton. Le plus bel exemple ? Aux derniers Jeux européens, en juin, elle est tombée durant son exercice, aux barres. Sa spécialité. Mais elle s'est immédiatement ressaisie et peu après, elle a gagné la médaille d'or à la poutre. Avec un calme olympien. Je lui ai dit : Nina, tu es une fameuse madame. " Van Cauwenberghe ne serait pas directrice technique si elle ne soulignait pas le rôle des coaches de Derwael. " Yves et Marjorie sont hyper professionnels. Ils possèdent des connaissances biomécaniques inouïes à chaque engin. Ce n'est pas un hasard si tant d'entraîneurs étrangers organisent des stages ici, pour apprendre à leur contact. Yves et Marjorie disposent en plus d'un encadrement composé des meilleurs spécialistes de Belgique : un kiné, un ostéopathe, un nutritionniste, le psychologue Jef Brouwers, les docteurs Johan Bellemans et Guy Briffoz, le physiologue du sport Peter Hespel... Cette équipe se concerte régulièrement afin que chacun sache parfaitement où en est chaque gymnaste. Toute l'équipe belge a donc pu progresser, pas seulement Nina." Van Cauwenberghe insiste : tout ne tourne pas autour de Derwael, qui ne serait pas arrivée à ce niveau sans ses compatriotes. " Nina est très sociable. C'est une leader naturelle et elle aime vivre en groupe. Elle ne pourrait pas conserver sa motivation si elle devait constamment s'entraîner seule. " La prestation du Team BelGym sera la priorité numéro un à Stuttgart, en prévision de Tokyo 2020. " Les douze premières nations sont qualifiées pour les Jeux ", explique Van Cauwenberghe. " Pour le moment, le top huit n'est pas à notre portée mais derrière, beaucoup de nations se tiennent de près. La qualification de l'équipe est très importante car nous pourrons alors déléguer quatre gymnastes à Tokyo. Nous pourrons alors composer nous-mêmes l'équipe et miser sur d'éventuelles chances de médailles individuelles. Si l'équipe ne se qualifie pas, les gymnastes devront le faire individuellement, ce qui est plus difficile. En plus, nous ne pourrons pas déterminer qui ira à Tokyo puisque la sélection sera nominative. " " Nous avons un inconvénient : nous partons à Stuttgart avec quelques nouvelles, qui vont découvrir les championnats du monde. J'espère qu'Axelle Klinckaert sera rétablie à temps de son opération au genou. Elle doit piloter les néophytes, avec Nina et la capitaine Senna Deriks. " Derwael peut viser une médaille aux barres. Mais elle ne sait pas encore quel exercice elle va réaliser ni avec quelle valeur de départ : celui de 6.5, comme au Mondial 2018, qu'elle a remporté ? Ou son nouveau, plus difficile encore, un 6.7, comme aux Jeux européens de Minsk, où elle a chuté ? " Nina va probablement miser sur la sécurité car plus le mouvement est difficile, plus elle s'expose à des pénalités. L'essentiel est d'exécuter son numéro sans faute. Si elle y parvient et qu'elle obtient un score total de 15.200 comme lors de l'édition précédente, personne ne pourra la surpasser. Encore qu'on ne sait jamais, en gym. On l'a vu à Minsk. " En Biélorussie, elle a souffert du stress des examens, des bobos physiques et de fatigue. Sa préparation au Mondial a été meilleure. " Après l'année scolaire, Nina a pu se concentrer sur la seule gymnastique. Cette fois, elle sera à nouveau au top, physiquement et mentalement ", assure Van Cauwenberghe, qui lui accorde aussi des chances de médailles à la poutre. " Avec une différence par rapport aux barres : Nina exécute un exercice qui a une des cotes de base les plus basses. Sa constitution l'empêche de réaliser les vrilles et les saltos de Simone Biles, la championne américaine. Par exemple, au dernier Mondial, Biles a effectué un exercice coté 6.2 tandis que celui de Nina ne valait que 5.3 au départ. Elle peut partiellement compenser cette grande différence par une exécution impeccable mais pas complètement. Nina pourrait augmenter la valeur de départ en combinant certains éléments mais pour elle, ça représente un risque élevé. Pour une finale ou une médaille à la poutre, elle dépend donc des fautes commises par ses rivales. C'est aussi le cas au général. D'autre part, Nina a quand même terminé quatrième du dernier Mondial dans les deux disciplines. Elle n'est donc pas loin du podium." Après les championnats du monde de Stuttgart, Nina Derwael se concentrera sur les Jeux de Tokyo mais Van Cauwenberghe ne connaît pas encore les projets ultérieurs de la Trudonnaire. " Pas plus que Nina, probablement. Elle ne doit d'ailleurs pas y penser maintenant, sous peine de se déconcentrer. Tout dépendra de son résultat au Japon : si, après deux sacres européens et peut-être deux Mondiaux, elle remporte l'or olympique, elle pourra arrêter au faite de sa carrière, mentalement rassasiée. Elle ne gagne pas des fortunes avec la gymnastique, loin s'en faut. Nina décidera peut-être de se consacrer à ses études, afin d'assurer son avenir financier. Ceci dit, elle n'aura encore que vingt ans en 2020. Sans blessure grave, elle peut très bien continuer jusqu'à Paris 2024. L'époque des gamines en gymnastique est révolue. Les meilleures gymnastes sont de plus en plus souvent des dames, à l'exception des Chinoises. Et connaissant la motivation de Nina..." Il n'est pas sûr non plus que les entraîneurs français, Yves Kieffer et Marjorie Heuls, prolongent leur contrat, qui arrive à échéance en 2020. De nombreuses grandes nations les convoitent. " Nous avons déjà discuté mais sans résultats concrets. Je ne peux en dire plus pour l'instant. En tout cas, leur décision ne sera pas liée à l'infrastructure ni à l'encadrement. " Van Cauwenberghe souligne le beau bilan de la fédération flamande ces dernières années malgré un budget limité et un vivier nettement plus réduit que les grandes nations comme la Chine, la Russie ou les USA. " Nous allons de l'avant. Nous pensons déjà aux Jeux 2024 et même 2028. Le groupe de Paris est déjà largement sélectionné. Nous nous appuyons sur huit clubs régionaux répartis sur l'ensemble du territoire. Les enfants peuvent s'y entraîner de 16 à 21 heures par semaines, le matin et le soir, à partir de la quatrième année primaire. Nous suivons environ 160 gymnastes à partir de huit ans. En sixième primaire, nous sélectionnons les meilleures filles, qui viennent s'entraîner jusqu'à trente heures par semaine à l'école de sport de haut niveau de Gand, comme Nina." " La sélection de Paris 2024 ne comporte pas de profils semblables à celui de Nina mais nous avons des talents, avec d'autres points forts. On ne peut pas dire à l'avance si ces filles pourront remporter des médailles au niveau international : leur succès dépend de trop de facteurs. C'est aussi pour cela que la qualification de l'équipe belge pour Tokyo 2020 est aussi importante : c'est un modèle pour les jeunes qui rêvent de succès olympiques. Comme Nina s'est inspirée d' Aagje Vanwalleghem aux Jeux. À elle seule, elle est déjà une fameuse locomotive mais le succès de l'équipe rendrait la gymnastique encore plus attractive. "