J ean Nicolay traverse en notre compagnie les entrailles du stade de Sclessin. Il nous fait transiter par le vestiaire 5 étoiles des Standardmen. " Incroyable ", lance-t-il. " Quand je me remémore les installations dans lesquelles j'ai fait ma carrière, je me dis que ce n'est plus le même monde, plus le même sport. Nous avions un vestiaire minuscule, avec seulement deux douches. Les anciens avaient évidemment priorité pour se laver : une fois qu'ils y étaient passés, il n'y avait plus d'eau chaude pour les gamins. La pièce était chauffée par un vieux poêle à charbon que nous devions recharger nous-mêmes. Et les vieux s'installaient bien sûr tout près du feu. Les jeunes, eux, caillaient dans le coin ".

Il marche toujours d'un bon pas, le Nico. Il va fêter ses 66 ans dans quelques jours mais garde la forme. De multiples passages sur le billard l'ont bien retapé. Il y eut cet infarctus dans lequel il faillit laisser la vie, il y a quelques années. " Si ma femme et mon fils n'avaient pas appelé immédiatement un médecin, je ne serais plus là pour vous en parler. J'étais inconscient quand l'ambulance m'a transporté à l'hôpital et je suis resté trois jours en soins intensifs. Vous savez ce qui a provoqué ce pépin cardiaque ? La faillite de Seraing, où je venais de passer quelques belles années comme entraîneur des gardiens. J'ai été fort marqué par ces événements ".

L'ancien gardien de légende porte aussi une hanche artificielle. Et, bientôt, il visitera à nouveau les chirurgiens pour la pose d'une prothèse du genou. Toutes des infirmités qu'il met sur le compte de sa carrière.

" Il fallait voir sur quel genre de terrains on s'entraînait. Ici, au Standard, on ne pouvait même pas parler de pelouse. C'était la fameuse cendrée. Et une atmosphère irrespirable. Les fumées de Cockerill nous obligeaient à nous entraîner en plein brouillard de poussière. Je mériterais une pension de mineur. A 4 heures de l'après-midi, en plein été, il fallait allumer les spots. Je collectionnais les bandages. Avec Geza Kalocsay, pas de cadeaux. Quand cet entraîneur avait jugé de me faire travailler mes sorties, je pouvais me préparer au pire. Il me demandait de glisser sur un côté pendant une après-midi complète. En rentrant au vestiaire, j'avais une fesse en sang. Je ne vous dis pas le calvaire, le lendemain, quand j'essayais de défaire des bandages qui collaient à la plaie. Un jour, quand je suis arrivé au stade, Kalocsay a quand même eu l'élégance de me demander si ma fesse abîmée la veille allait mieux. Je lui ai dit que ce n'était qu'une question de temps, que ça finirait bien par guérir. Il m'a alors lancé : -Et l'autre, comment elle va ? Pas de problème. Et il m'a annoncé qu'on allait travailler mes sorties sur l'autre côté... "

Roger Petit co-responsable d'un drame familial

Geza Kalocsay est l'entraîneur qui a véritablement lancé Jean Nicolay dans la cage du Standard. Avant son arrivée, Nico avait déjà conquis un titre sous André Riou, mais il était simplement dans le noyau et n'avait pas disputé un seul match de ce championnat. Dans le but, il y avait alors Toussaint Nicolay, le frère de Jean. Les Nicolay et le Standard, c'est une très longue histoire. Entre 1941 et 1969, il y a toujours eu un des trois frères en équipe Première ! L'aîné, Adolphe, était un attaquant percutant qui joua dans l'équipe liégeoise avec Roger Petit.

" Plus fort que Jef Mermans ", estime Jean Nicolay. " S'il ne s'était pas cassé la jambe à 26 ans, il aurait fait un parcours extraordinaire. Mais à l'époque, une fracture pareille était synonyme de fin de carrière. Adolphe était aux portes de l'équipe nationale, il avait même été repris dans le noyau et joué quelques matches amicaux, mais jamais de rencontre officielle ".

Le suivant dans la liste fut Toussaint. Un gardien de but. Une légende à Sclessin. Quand il était titulaire, les trois frères Nicolay étaient unis comme les doigts de la main ; une conséquence de la disparition précoce de leur père. Adolphe devint d'ailleurs le tuteur légal de Jean.

" Mon père avait été blessé à la tête pendant la guerre, lors d'un bombardement ", signale Jean. " Des copains l'avaient recousu avec des épingles de sûreté ! Quand il est revenu d'Allemagne, ce n'était plus le même homme. La tête ne suivait plus, il avait perdu la mémoire. Et il est mort quelques mois plus tard. J'avais sept ans et je garde finalement peu de souvenirs concrets de lui. Je me souviens surtout des fessées qu'il me donnait quand je rentrais déjà amoché des parties de foot avec des copains à Droixhe. Aujourd'hui, il y a des buildings là-bas, mais à l'époque, c'était ce qu'on appelait le champ de man£uvres et ça servait notamment aux gamins qui jouaient au foot. Comme je voulais toujours jouer contre les plus grands, je prenais des coups. Ils me tabassaient carrément. Mais ce n'était pas à la maison que je devais espérer du réconfort : mes parents étaient furieux et en remettaient une couche ".

La belle unité entre Toussaint et Jean s'est dégradée quand Kalocsay remplaça le premier par le second, entre les bois du Standard. " Tout se passait bien quand j'étais réserviste de mon frère. Pour le deuxième match européen de l'histoire du club, en 1958, Kalocsay a décidé de me jeter dans la bagarre. Une décision surprenante, car le Standard avait écrasé les Ecossais de Hearts of Midlothian à l'aller : 5-1. Et Toussaint n'avait rien eu à se reprocher ce soir-là. Ma chance a été de signer, entre les deux matches, une prestation 18 carats, sur le terrain d'Arsenal, contre l'équipe militaire anglaise dans laquelle figuraient trois joueurs du grand Manchester United. Trois joueurs qui allaient disparaître quelques mois plus tard dans le crash aérien de Munich ! J'avais été bombardé mais j'avais sorti plein de ballons chauds. Kalocsay le savait et c'est pour cela qu'il m'a titularisé en Coupe d'Europe. Il me trouvait plus costaud que Toussaint et pensait que ça pourrait être utile dans les duels qui nous attendaient en Ecosse. Si j'avais su le drame familial que cela allait provoquer... Du jour au lendemain, la famille a été coupée en deux : les pro-Toussaint et les pro-Jean. Pour tout dire, je ne voyais plus grand monde, car ils avaient presque tous pris le parti de mon frère. Aujourd'hui, je suis même étonné d'avoir vécu ces événements, à l'époque, d'une façon aussi sereine et détachée. Mais bon, j'étais jeune et un peu foufou, je ne pensais qu'à ma place dans l'équipe, à mes entraînements, à mes matches. Tout le reste m'importait très peu. J'en veux à Roger Petit de ne pas être intervenu pour recoller les morceaux. Des dizaines d'années plus tard, on a instauré au Standard une tournante entre Gilbert Bodart et Michel Preud'homme. Pourquoi cela n'avait-il pas été possible avec les deux frères Nicolay ? Je n'ai jamais eu l'impression que Roger Petit se préoccupait de notre cas particulier, il n'a jamais montré qu'il avait envie d'arranger les bidons. Il nous a suffisamment fait comprendre qu'il s'en lavait les mains. Tout ce qu'il savait dire, c'était : -Tout le monde doit respecter les choix de l'entraîneur. De lui, je retiens avant tout l'image d'un homme qui divisait pour régner ".

L'idée géniale d'un chapelier liégeois

Toussaint comprit vite que sa place n'était plus au Standard et partit voir ailleurs. Les ponts furent alors complètement coupés entre les deux frères, qui ne se retrouvèrent qu'au moment où leur mère vivait ses dernières heures. Elle avait prié Toussaint de contacter Jean afin de les revoir une dernière fois ensemble. " Après cela, nous nous sommes revus régulièrement et je l'ai accompagné tout au long de la maladie qui l'a conduit jusqu'à la mort. Je lui devais bien cela, après ce que je lui avais fait subir... malgré moi ".

Nico titulaire : l'histoire était en marche. Sa couleur : le noir. Pourquoi, au fait ? " Pour copier Lev Yashin, mon idole. J'ai joué contre les plus grands footballeurs du monde : Pelé, Just Fontaine, Alfredo Di Stefano, FerencPuskas, Franz Beckenbauer, Gerd Müller. Mais je ne me suis jamais retrouvé sur la même pelouse que Yashin et je le regretterai jusqu'à mon dernier jour. J'ai seulement eu la consolation de me rendre à Moscou, en tant qu'entraîneur des gardiens de Seraing, sur le terrain où Yashin avait signé une partie de ses exploits. J'ai beaucoup apprécié ce moment. C'était pour un match de Coupe de l'UEFA avec l'équipe entraînée par Georges Heylens ".

La casquette était un autre signe distinctif de Jean Nicolay. " A cause des fameuses fumées de Cockerill. Il faisait tellement sombre par moments que je prenais plus de ballons dans la figure que dans les mains. Je ne les voyais arriver qu'au tout dernier moment. Un chapelier de Liège a alors eu une idée géniale : il insérait une jambière de l'époque, avec les fameuses lattes en bois, dans ma casquette. C'était une bonne protection. J'ai été touché aux épaules (lors d'un tournoi à Lausanne, je m'en suis déboîté une et on me l'a remise à même le terrain, en tirant dessus un coup sec, puis j'ai repris ma place dans le but !), aux genoux, aux poignets (j'ai joué un match avec 14 points de suture à l'avant-bras, pour remplacer Toussaint qui s'était déjà engueulé avec Kalocsay), mais jamais gravement à la tête. Merci la bonne casquette ! Je la laissais au vestiaire quand je devais jouer contre des attaquants-gentlemen, mais je la prenais avec moi pour affronter les brutes ou les gars dont je ne connaissais rien, en Coupe d'Europe ".

Une bonne casquette, mais rarement les gants, sauf ceux que lui tricotaient sa belle-mère. " J'ai dû attendre de jouer un match contre le Brésilien Gilmar pour comprendre qu'un maillot rembourré pouvait être une bonne chose pour un gardien. Avant cela, je portais une vareuse comme celle des joueurs, et un simple short. Quand je vois les gardiens actuels, ils me font plus penser à des scaphandriers... C'est incroyable : ils sont matelassés des pieds à la tête ".

L'entrée en équipe nationale était une suite logique dans la carrière de Jean Nicolay. Pour lui, tout a cependant très mal commencé chez les Diables. D'abord une défaite 0-2 contre l'Autriche en 1959, puis surtout, lors de son deuxième match, la fameuse raclée de Rotterdam : 9-1. " En quittant ce stade, je me suis lancé trois défis : continuer à me battre pour la place de numéro 1 chez les Diables, ne plus jamais encaisser neuf buts, et ne plus jamais perdre contre les Hollandais. J'ai réussi ces trois paris. Même si j'ai dû patienter un an pour pouvoir rejouer avec les A. C'était en Suède : le tout premier match international de Paul Van Himst. Et je n'ai plus jamais perdu contre les Hollandais, ah ah ah ".

L'homme a un seul regret quand il évoque l'équipe nationale. " Je n'ai jamais participé à un grand tournoi. J'étais dans le but pour le test-match à Florence contre la Bulgarie : une victoire nous aurait envoyés à la Coupe du Monde 66 en Angleterre. Mais nous avons été battus 2-1. Quatre ans plus tard, je terminais tranquillement ma carrière au Daring de Bruxelles, en D2. Je n'avais pas perdu grand-chose : en fait, j'étais parti là-bas û après le premier des trois titres de l'ère René Hauss û uniquement pour l'argent, pas parce que je me sentais moins bon. Le public a réclamé ma sélection pour la Coupe du Monde 70, mais je suis sûr que Raymond Goethals a eu peur de mon caractère difficile. Je savais me faire respecter dans un groupe. J'ai rarement été capitaine parce que j'estimais que ce n'était pas le rôle d'un gardien. Pour être un bon capitaine, il faut se trouver dans le feu de l'action, dans le champ. Il faut aussi être diplomate, savoir dégager des compromis quand ça chauffe entre les joueurs et la direction. Ce n'était pas mon truc. Avec moi, c'était blanc ou noir, pas gris. J'étais simplement capitaine... dans le vestiaire ".

Il porta toutefois le brassard à l'occasion d'un match de légende : sur la pelouse du prestigieux Maracana de Rio de Janeiro, en 1965, devant 110.000 spectateurs déchaînés.

" Une idée de Pierre Hanon, un ami d'enfance. Il estimait que c'était une façon de me récompenser pour tout ce que j'avais apporté aux Diables lors de mes 30 premiers matches internationaux. L'Union Belge et Constant Vanden Stock ont accepté. J'étais touché. Mais, sur le terrain, quelle punition : 5-0. Les Brésiliens voulaient venger la raclée qu'ils avaient subie à Bruxelles deux ans plus tôt (5-1 pour les Belges). Il faisait suffocant à Rio. Nous avons tenu le choc pendant toute la première mi-temps. Quand nous sommes rentrés au vestiaire, on nous avait préparé des bonbonnes d'oxygène... mais personne, chez nous, ne savait comment les utiliser. Nous l'avons payé durant les trois derniers quarts d'heure et Pelé s'en est donné à c£ur joie en marquant trois buts. Nous étions complètement déshydratés, incapables d'encore mettre un pied devant l'autre ".

De la cortisone à son insu

C'est une ultime blessure au genou qui a eu raison de la carrière de Jean Nicolay. L'homme était pourtant dur au mal.

" Je me souviens d'une déchirure du ménisque, suite à un contact terriblement violent avec Laurent Verbiest. A l'époque, il y avait des joueurs qui devaient carrément arrêter le foot pour ce problème-là. Moi, j'étais à nouveau dans le but trois semaines plus tard pour un match contre les Pays-Bas ".

Au Daring Bruxelles, on l'a soigné en lui cachant le contenu et les conséquences du traitement qu'on lui faisait suivre.

" J'ai commencé à gonfler alors que je me soignais toujours aussi bien. Je n'y comprenais rien. Je suis allé voir mon médecin traitant. Il m'a dit que les injections qu'on me faisait contenaient sûrement de la cortisone. Bien vu. J'en ai parlé au club, ils n'ont pas démenti et j'ai préféré partir. Et là, chapeau à Michel Verschueren, que j'avais d'abord découvert comme préparateur puis qui était devenu secrétaire. Il m'a payé jusqu'au dernier franc. Je me suis bien amusé, finalement, dans ce club. Nous avons même joué une finale de Coupe de Belgique, contre Bruges. En demis, nous avions éliminé le grand Anderlecht ".

Nicolay resta six mois sans jouer, puis quitta définitivement la scène en dépannant à Tilleur, qui avait perdu ses deux gardiens en pleine saison : " Avec un dernier quart de finale en Coupe, au Standard. Nous avons été battus 4-1 ". Histoire de terminer là où tout avait commencé.

Quand il parcourt son album, Nico en ressort une année faste : 1963. " J'ai été le premier gardien de but à remporter le Soulier d'Or. Le premier Wallon, aussi. La même année, je me suis marié et j'ai été champion avec le Standard. Difficile de faire mieux, hein ! "

Pierre Danvoye

" Les gardiens actuels me font penser à DES SCAPHANDRIERS "

J ean Nicolay traverse en notre compagnie les entrailles du stade de Sclessin. Il nous fait transiter par le vestiaire 5 étoiles des Standardmen. " Incroyable ", lance-t-il. " Quand je me remémore les installations dans lesquelles j'ai fait ma carrière, je me dis que ce n'est plus le même monde, plus le même sport. Nous avions un vestiaire minuscule, avec seulement deux douches. Les anciens avaient évidemment priorité pour se laver : une fois qu'ils y étaient passés, il n'y avait plus d'eau chaude pour les gamins. La pièce était chauffée par un vieux poêle à charbon que nous devions recharger nous-mêmes. Et les vieux s'installaient bien sûr tout près du feu. Les jeunes, eux, caillaient dans le coin ". Il marche toujours d'un bon pas, le Nico. Il va fêter ses 66 ans dans quelques jours mais garde la forme. De multiples passages sur le billard l'ont bien retapé. Il y eut cet infarctus dans lequel il faillit laisser la vie, il y a quelques années. " Si ma femme et mon fils n'avaient pas appelé immédiatement un médecin, je ne serais plus là pour vous en parler. J'étais inconscient quand l'ambulance m'a transporté à l'hôpital et je suis resté trois jours en soins intensifs. Vous savez ce qui a provoqué ce pépin cardiaque ? La faillite de Seraing, où je venais de passer quelques belles années comme entraîneur des gardiens. J'ai été fort marqué par ces événements ". L'ancien gardien de légende porte aussi une hanche artificielle. Et, bientôt, il visitera à nouveau les chirurgiens pour la pose d'une prothèse du genou. Toutes des infirmités qu'il met sur le compte de sa carrière. " Il fallait voir sur quel genre de terrains on s'entraînait. Ici, au Standard, on ne pouvait même pas parler de pelouse. C'était la fameuse cendrée. Et une atmosphère irrespirable. Les fumées de Cockerill nous obligeaient à nous entraîner en plein brouillard de poussière. Je mériterais une pension de mineur. A 4 heures de l'après-midi, en plein été, il fallait allumer les spots. Je collectionnais les bandages. Avec Geza Kalocsay, pas de cadeaux. Quand cet entraîneur avait jugé de me faire travailler mes sorties, je pouvais me préparer au pire. Il me demandait de glisser sur un côté pendant une après-midi complète. En rentrant au vestiaire, j'avais une fesse en sang. Je ne vous dis pas le calvaire, le lendemain, quand j'essayais de défaire des bandages qui collaient à la plaie. Un jour, quand je suis arrivé au stade, Kalocsay a quand même eu l'élégance de me demander si ma fesse abîmée la veille allait mieux. Je lui ai dit que ce n'était qu'une question de temps, que ça finirait bien par guérir. Il m'a alors lancé : -Et l'autre, comment elle va ? Pas de problème. Et il m'a annoncé qu'on allait travailler mes sorties sur l'autre côté... " Geza Kalocsay est l'entraîneur qui a véritablement lancé Jean Nicolay dans la cage du Standard. Avant son arrivée, Nico avait déjà conquis un titre sous André Riou, mais il était simplement dans le noyau et n'avait pas disputé un seul match de ce championnat. Dans le but, il y avait alors Toussaint Nicolay, le frère de Jean. Les Nicolay et le Standard, c'est une très longue histoire. Entre 1941 et 1969, il y a toujours eu un des trois frères en équipe Première ! L'aîné, Adolphe, était un attaquant percutant qui joua dans l'équipe liégeoise avec Roger Petit. " Plus fort que Jef Mermans ", estime Jean Nicolay. " S'il ne s'était pas cassé la jambe à 26 ans, il aurait fait un parcours extraordinaire. Mais à l'époque, une fracture pareille était synonyme de fin de carrière. Adolphe était aux portes de l'équipe nationale, il avait même été repris dans le noyau et joué quelques matches amicaux, mais jamais de rencontre officielle ". Le suivant dans la liste fut Toussaint. Un gardien de but. Une légende à Sclessin. Quand il était titulaire, les trois frères Nicolay étaient unis comme les doigts de la main ; une conséquence de la disparition précoce de leur père. Adolphe devint d'ailleurs le tuteur légal de Jean. " Mon père avait été blessé à la tête pendant la guerre, lors d'un bombardement ", signale Jean. " Des copains l'avaient recousu avec des épingles de sûreté ! Quand il est revenu d'Allemagne, ce n'était plus le même homme. La tête ne suivait plus, il avait perdu la mémoire. Et il est mort quelques mois plus tard. J'avais sept ans et je garde finalement peu de souvenirs concrets de lui. Je me souviens surtout des fessées qu'il me donnait quand je rentrais déjà amoché des parties de foot avec des copains à Droixhe. Aujourd'hui, il y a des buildings là-bas, mais à l'époque, c'était ce qu'on appelait le champ de man£uvres et ça servait notamment aux gamins qui jouaient au foot. Comme je voulais toujours jouer contre les plus grands, je prenais des coups. Ils me tabassaient carrément. Mais ce n'était pas à la maison que je devais espérer du réconfort : mes parents étaient furieux et en remettaient une couche ". La belle unité entre Toussaint et Jean s'est dégradée quand Kalocsay remplaça le premier par le second, entre les bois du Standard. " Tout se passait bien quand j'étais réserviste de mon frère. Pour le deuxième match européen de l'histoire du club, en 1958, Kalocsay a décidé de me jeter dans la bagarre. Une décision surprenante, car le Standard avait écrasé les Ecossais de Hearts of Midlothian à l'aller : 5-1. Et Toussaint n'avait rien eu à se reprocher ce soir-là. Ma chance a été de signer, entre les deux matches, une prestation 18 carats, sur le terrain d'Arsenal, contre l'équipe militaire anglaise dans laquelle figuraient trois joueurs du grand Manchester United. Trois joueurs qui allaient disparaître quelques mois plus tard dans le crash aérien de Munich ! J'avais été bombardé mais j'avais sorti plein de ballons chauds. Kalocsay le savait et c'est pour cela qu'il m'a titularisé en Coupe d'Europe. Il me trouvait plus costaud que Toussaint et pensait que ça pourrait être utile dans les duels qui nous attendaient en Ecosse. Si j'avais su le drame familial que cela allait provoquer... Du jour au lendemain, la famille a été coupée en deux : les pro-Toussaint et les pro-Jean. Pour tout dire, je ne voyais plus grand monde, car ils avaient presque tous pris le parti de mon frère. Aujourd'hui, je suis même étonné d'avoir vécu ces événements, à l'époque, d'une façon aussi sereine et détachée. Mais bon, j'étais jeune et un peu foufou, je ne pensais qu'à ma place dans l'équipe, à mes entraînements, à mes matches. Tout le reste m'importait très peu. J'en veux à Roger Petit de ne pas être intervenu pour recoller les morceaux. Des dizaines d'années plus tard, on a instauré au Standard une tournante entre Gilbert Bodart et Michel Preud'homme. Pourquoi cela n'avait-il pas été possible avec les deux frères Nicolay ? Je n'ai jamais eu l'impression que Roger Petit se préoccupait de notre cas particulier, il n'a jamais montré qu'il avait envie d'arranger les bidons. Il nous a suffisamment fait comprendre qu'il s'en lavait les mains. Tout ce qu'il savait dire, c'était : -Tout le monde doit respecter les choix de l'entraîneur. De lui, je retiens avant tout l'image d'un homme qui divisait pour régner ". Toussaint comprit vite que sa place n'était plus au Standard et partit voir ailleurs. Les ponts furent alors complètement coupés entre les deux frères, qui ne se retrouvèrent qu'au moment où leur mère vivait ses dernières heures. Elle avait prié Toussaint de contacter Jean afin de les revoir une dernière fois ensemble. " Après cela, nous nous sommes revus régulièrement et je l'ai accompagné tout au long de la maladie qui l'a conduit jusqu'à la mort. Je lui devais bien cela, après ce que je lui avais fait subir... malgré moi ". Nico titulaire : l'histoire était en marche. Sa couleur : le noir. Pourquoi, au fait ? " Pour copier Lev Yashin, mon idole. J'ai joué contre les plus grands footballeurs du monde : Pelé, Just Fontaine, Alfredo Di Stefano, FerencPuskas, Franz Beckenbauer, Gerd Müller. Mais je ne me suis jamais retrouvé sur la même pelouse que Yashin et je le regretterai jusqu'à mon dernier jour. J'ai seulement eu la consolation de me rendre à Moscou, en tant qu'entraîneur des gardiens de Seraing, sur le terrain où Yashin avait signé une partie de ses exploits. J'ai beaucoup apprécié ce moment. C'était pour un match de Coupe de l'UEFA avec l'équipe entraînée par Georges Heylens ". La casquette était un autre signe distinctif de Jean Nicolay. " A cause des fameuses fumées de Cockerill. Il faisait tellement sombre par moments que je prenais plus de ballons dans la figure que dans les mains. Je ne les voyais arriver qu'au tout dernier moment. Un chapelier de Liège a alors eu une idée géniale : il insérait une jambière de l'époque, avec les fameuses lattes en bois, dans ma casquette. C'était une bonne protection. J'ai été touché aux épaules (lors d'un tournoi à Lausanne, je m'en suis déboîté une et on me l'a remise à même le terrain, en tirant dessus un coup sec, puis j'ai repris ma place dans le but !), aux genoux, aux poignets (j'ai joué un match avec 14 points de suture à l'avant-bras, pour remplacer Toussaint qui s'était déjà engueulé avec Kalocsay), mais jamais gravement à la tête. Merci la bonne casquette ! Je la laissais au vestiaire quand je devais jouer contre des attaquants-gentlemen, mais je la prenais avec moi pour affronter les brutes ou les gars dont je ne connaissais rien, en Coupe d'Europe ". Une bonne casquette, mais rarement les gants, sauf ceux que lui tricotaient sa belle-mère. " J'ai dû attendre de jouer un match contre le Brésilien Gilmar pour comprendre qu'un maillot rembourré pouvait être une bonne chose pour un gardien. Avant cela, je portais une vareuse comme celle des joueurs, et un simple short. Quand je vois les gardiens actuels, ils me font plus penser à des scaphandriers... C'est incroyable : ils sont matelassés des pieds à la tête ". L'entrée en équipe nationale était une suite logique dans la carrière de Jean Nicolay. Pour lui, tout a cependant très mal commencé chez les Diables. D'abord une défaite 0-2 contre l'Autriche en 1959, puis surtout, lors de son deuxième match, la fameuse raclée de Rotterdam : 9-1. " En quittant ce stade, je me suis lancé trois défis : continuer à me battre pour la place de numéro 1 chez les Diables, ne plus jamais encaisser neuf buts, et ne plus jamais perdre contre les Hollandais. J'ai réussi ces trois paris. Même si j'ai dû patienter un an pour pouvoir rejouer avec les A. C'était en Suède : le tout premier match international de Paul Van Himst. Et je n'ai plus jamais perdu contre les Hollandais, ah ah ah ". L'homme a un seul regret quand il évoque l'équipe nationale. " Je n'ai jamais participé à un grand tournoi. J'étais dans le but pour le test-match à Florence contre la Bulgarie : une victoire nous aurait envoyés à la Coupe du Monde 66 en Angleterre. Mais nous avons été battus 2-1. Quatre ans plus tard, je terminais tranquillement ma carrière au Daring de Bruxelles, en D2. Je n'avais pas perdu grand-chose : en fait, j'étais parti là-bas û après le premier des trois titres de l'ère René Hauss û uniquement pour l'argent, pas parce que je me sentais moins bon. Le public a réclamé ma sélection pour la Coupe du Monde 70, mais je suis sûr que Raymond Goethals a eu peur de mon caractère difficile. Je savais me faire respecter dans un groupe. J'ai rarement été capitaine parce que j'estimais que ce n'était pas le rôle d'un gardien. Pour être un bon capitaine, il faut se trouver dans le feu de l'action, dans le champ. Il faut aussi être diplomate, savoir dégager des compromis quand ça chauffe entre les joueurs et la direction. Ce n'était pas mon truc. Avec moi, c'était blanc ou noir, pas gris. J'étais simplement capitaine... dans le vestiaire ". Il porta toutefois le brassard à l'occasion d'un match de légende : sur la pelouse du prestigieux Maracana de Rio de Janeiro, en 1965, devant 110.000 spectateurs déchaînés. " Une idée de Pierre Hanon, un ami d'enfance. Il estimait que c'était une façon de me récompenser pour tout ce que j'avais apporté aux Diables lors de mes 30 premiers matches internationaux. L'Union Belge et Constant Vanden Stock ont accepté. J'étais touché. Mais, sur le terrain, quelle punition : 5-0. Les Brésiliens voulaient venger la raclée qu'ils avaient subie à Bruxelles deux ans plus tôt (5-1 pour les Belges). Il faisait suffocant à Rio. Nous avons tenu le choc pendant toute la première mi-temps. Quand nous sommes rentrés au vestiaire, on nous avait préparé des bonbonnes d'oxygène... mais personne, chez nous, ne savait comment les utiliser. Nous l'avons payé durant les trois derniers quarts d'heure et Pelé s'en est donné à c£ur joie en marquant trois buts. Nous étions complètement déshydratés, incapables d'encore mettre un pied devant l'autre ". C'est une ultime blessure au genou qui a eu raison de la carrière de Jean Nicolay. L'homme était pourtant dur au mal. " Je me souviens d'une déchirure du ménisque, suite à un contact terriblement violent avec Laurent Verbiest. A l'époque, il y avait des joueurs qui devaient carrément arrêter le foot pour ce problème-là. Moi, j'étais à nouveau dans le but trois semaines plus tard pour un match contre les Pays-Bas ". Au Daring Bruxelles, on l'a soigné en lui cachant le contenu et les conséquences du traitement qu'on lui faisait suivre. " J'ai commencé à gonfler alors que je me soignais toujours aussi bien. Je n'y comprenais rien. Je suis allé voir mon médecin traitant. Il m'a dit que les injections qu'on me faisait contenaient sûrement de la cortisone. Bien vu. J'en ai parlé au club, ils n'ont pas démenti et j'ai préféré partir. Et là, chapeau à Michel Verschueren, que j'avais d'abord découvert comme préparateur puis qui était devenu secrétaire. Il m'a payé jusqu'au dernier franc. Je me suis bien amusé, finalement, dans ce club. Nous avons même joué une finale de Coupe de Belgique, contre Bruges. En demis, nous avions éliminé le grand Anderlecht ". Nicolay resta six mois sans jouer, puis quitta définitivement la scène en dépannant à Tilleur, qui avait perdu ses deux gardiens en pleine saison : " Avec un dernier quart de finale en Coupe, au Standard. Nous avons été battus 4-1 ". Histoire de terminer là où tout avait commencé. Quand il parcourt son album, Nico en ressort une année faste : 1963. " J'ai été le premier gardien de but à remporter le Soulier d'Or. Le premier Wallon, aussi. La même année, je me suis marié et j'ai été champion avec le Standard. Difficile de faire mieux, hein ! " Pierre Danvoye" Les gardiens actuels me font penser à DES SCAPHANDRIERS "