1904, Charleroi est au faîte de sa puissance. La révolution industrielle l'a profondément façonnée. Les fumées des usines s'entremêlent sur des kilomètres, le long de la Sambre. Les charbonnages tournent à plein régime. Les 346.000 habitants de la région vivent principalement de ces industries qui ont strié le paysage carolo pour des décennies. Charleroi rivalise avec Liège comme poumon économique de la Belgique et fournit 30 % de la production belge de charbon, 40 % de l'acier et 60 % du verre. 100.000 ouvriers font tourner ces usines ; c'est davantage que partout ailleurs en Belgique. Sept ans plus tard, la ville sera d'ailleurs choisie comme vitrine internationale pour l'exposition industrielle, sorte de pendant économique aux expositions universelles.
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1904, Charleroi est au faîte de sa puissance. La révolution industrielle l'a profondément façonnée. Les fumées des usines s'entremêlent sur des kilomètres, le long de la Sambre. Les charbonnages tournent à plein régime. Les 346.000 habitants de la région vivent principalement de ces industries qui ont strié le paysage carolo pour des décennies. Charleroi rivalise avec Liège comme poumon économique de la Belgique et fournit 30 % de la production belge de charbon, 40 % de l'acier et 60 % du verre. 100.000 ouvriers font tourner ces usines ; c'est davantage que partout ailleurs en Belgique. Sept ans plus tard, la ville sera d'ailleurs choisie comme vitrine internationale pour l'exposition industrielle, sorte de pendant économique aux expositions universelles. C'est dans ce terreau que le Sporting va prendre racine. La ville est alors divisée en deux parties : la ville basse qui s'ouvre sur la gare, est réservée aux commerces, aux banques, aux assurances, aux associations des grandes entreprises, mais également à la presse. C'est là que l'argent circule, que les habitants dépensent leurs sous. La ville haute regroupe les bâtiments administratifs, autour de l'hôtel de ville. On y trouve la justice, la police et les écoles. Mais également certains lieux artistiques. C'est dans cette partie de la ville que le club va trouver refuge. D'abord sur la plaine des manoeuvres de la caserne de police, ensuite près du charbonnage du Mambourg, sur le site d'un cimetière désaffecté. 110 ans plus tard, la ville a bien changé. Les industries se sont tues, l'argent est parti, les terrils ne sont plus parés de noir mais du vert de la végétation. Ils ne sont plus le symbole de la puissance économique mais le lieu de ballades reposantes. Au centre de Charleroi, la ville basse, qui est demeurée la zone de vie durant toutes ces années, est aujourd'hui déserte. Au milieu des gravats du grand chantier du redéploiement du centre-ville, quelques restaurants tentent de survivre. Détruire pour renaître. Quant à la ville haute, elle est demeurée le centre administratif et culturel. Mais, elle aussi, subit actuellement un lifting bienvenu. L'hôpital civil, qui trônait en face du stade est voué à la démolition, suite à son déménagement dans un bâtiment flambant neuf à Jumet. Quant à la police, elle a aussi fait ses cartons pour rallier le nouvel hôtel de police, la Tour Bleue, nouveau phare de la cité carolo, oeuvre de l'architecte Jean Nouvel, déjà auteur de l'Institut du Monde arabe à Paris, ou de la Tour Agbar à Barcelone. KO suite au déclin industriel, Charleroi tente donc de se donner une nouvelle identité. Au milieu de toute cette mutation, une seule institution a tenu bon, traversant 110 ans d'heurs et malheurs en bord de Sambre : le Sporting Charleroi. 110 ans après sa fondation, le Sporting est devenu une référence locale et nationale. Et pourtant, aucun titre ne vient alimenter son histoire, aucun trophée ne vient garnir son armoire. Dans le hall d'entrée, la plaque commémorative, signalant sa finale (perdue) de Coupe de Belgique 1993 fait sourire les visiteurs d'un soir. Mais pour les Carolos, cette plaque, voisine d'une autre en hommage aux Carolos tombés sous les balles lors des deux guerres mondiales, symbolise la place prise par le Sporting dans l'histoire locale du 20e siècle mais également perpétue le souvenir de cette épopée, qui même marquée par la défaite, souleva toute une ville. Pour parler du Sporting et retracer son histoire, une petite rue de Châtelineau, petite ville dans les environs de Charleroi, constitue un passage obligé. Les caves et le grenier de la maison d'André Daubresse sont pris d'assaut par les fardes en carton, les coupures de presse, les livres. Toute l'histoire du Sporting repose dans la maison de ce passionné, fervent supporter, qui a usé sa retraite à pister la moindre trace des Zèbres dans les archives communales ou de presse. Pour le moment, une seule date lui échappe encore : le jour de la création de son Sporting. " Je sais que cela s'est passé en 1904, vraisemblablement en octobre ; je connais le lieu (au café Horst de l'hôtel Rimbaud, aujourd'hui démoli) mais il me manque le jour exact. Je ne désespère pas le trouver avant ma mort ", explique cet alerte septuagénaire (" j'aurai bientôt 80 ans "). Une discussion avec cet homme nous replonge dans un siècle d'histoire. Il sort livres, coupures de journaux, blasons. Et il raconte. Son Sporting. Les charbonnages et les verreries de 1904, les premières années, la construction d'un stade sur fonds propres, le déménagement au Mambourg en 1939 sur le lieu d'un cimetière. " Lors de la rénovation pour l'Euro 2000, on a encore découvert des ossements ", ajoute-t-il. A la grande histoire du Sporting se mêlent les souvenirs personnels. " Je me souviens de mon premier match au Sporting en 1947. Charleroi avait battu l'Antwerp 2-1. A l'époque, on jouait à 15 h 00 le dimanche. Le match fini, on descendait à la ville basse et on passait devant un café qui affichait les résultats des autres matches. " Il évoque la première année en série nationale (1923-1924), le premier cercle de supporters baptisé les Zèbres, surnom qui sera repris pour les joueurs, la montée en division d'honneur (l'équivalent de la D1) en 1947. Des noms sortent comme celui du Roi René, René Thirifays (deuxième meilleur buteur de l'histoire du Sporting en D1, et premier international carolo), ou Jules Henriet, élu Zèbre du siècle par La Nouvelle Gazette en 1999 et lui aussi un des hommes du fameux Sporting 32, cette équipe qui demeura invaincue durant 32 matches entre septembre 1946 et septembre 1947. A cette époque, le football n'est pas un sport de riches. Cependant, une opposition de classes sociales oppose les deux clubs de la ville. L'Olympic qui a son stade à Montignies-sur-Sambre, à moins d'un kilomètre de celui du Sporting, est considéré comme le club des ouvriers ; le Sporting celui des bourgeois. " Au fil du temps, cette différence va s'estomper ", explique André Daubresse. " Dans les années 50, la rivalité entre les deux clubs est féroce et il n'était pas rare que le Sporting prenne des casquettes face à l'Olympic, plus fort et plus populaire. Les résultats et l'élan populaire vont commencer à basculer en faveur du Sporting à partir du titre de vice-champion en 1968-1969. " Car c'est cela aussi Charleroi. Sans palmarès, on se donne des titres pour les deuxièmes places ! Vous n'entendrez personne dans la cité carolo parler de la 2e place de 1969. Ici, on parle du " titre de vice-champion ". C'était la folle époque de Georget Bertoncello, Tony Tosini ou René Delchambre. Petit à petit, les rayures zébrées (le noir et le blanc sont les couleurs de la ville) prennent de l'espace dans la ville. Des statues s'en parent (comme celle de Boule et Bill devant le stade), des cafés peignent le Zèbre sur leur façade. C'est dans l'un de ces troquets que nous rencontrons Marc Monetti qui occupa la présidence de l'Amicale des Supporters pendant 15 ans (1996-2011). Les jours de match, Le Royal Nord est bondé. En semaine, il accueille les joueurs de belote et voit passer les supporters qui ne savent pas attendre le prochain match pour débattre des dernières nouvelles de leur Sporting. " J'ai vu mon premier match en 1967 ", explique-t-il. " A l'époque, je prenais le tram à Lodelinsart. On buvait un verre et puis on allait au Sporting. C'était la sortie de la semaine. Un événement. L'année du titre de vice-champion, on s'entassait comme des sardines dans le stade. Il y avait des gens sur le toit et les pylônes. Pendant des années, le club a su préserver son âme. Jean-Pol Spaute (président de 1982 à 1999) avait su faire évoluer doucement le club, sans le détruire. Il fut un des premiers à penser aux business-seats et il les façonna de manière à ce que le foot reste au centre du spectacle. Pas question de manger pendant le match. On mange, puis on va s'asseoir dans les fauteuils pour voir les Zèbres. Pour moi, le Sporting résume Charleroi. Même quand Charleroi a été égratigné lors des affaires, on a véhiculé, lors des déplacements, la fierté de notre ville. Le Sporting, ce n'est ni un club huppé, ni un club de baraki mais un club qui vit, où on partage des émotions. " Il évoque les années 70, débutées en fanfare avec une première participation européenne, mais poursuivies dans la morosité avec une rétrogradation, un retour en D1, quelques saisons anonymes, pour se boucler par une première finale de Coupe perdue (1977-1978). Il y a des noms honnis, comme Beveren en 1978, le Standard en 1993. D'autres plus joyeux comme le Racing Malines, adversaire contre lequel la montée fut acquise en 1985, après une faillite en 1982. Et puis, il y a les années Robert Waseige. Symbole d'une ville qui a toujours su fêter les gens qui viennent d'ailleurs. A l'instar de Giovanni Bozzi avec les Spirous voisins, le Sporting doit ses meilleures heures à un Liégeois. Une façon d'éteindre la rivalité entre les deux bassins sidérurgiques ! " La chaleur humaine typiquement carolo m'a marqué ", explique celui qui fut élu entraîneur de l'année lors du centenaire. " Il y a chez eux de la sympathie, de l'empathie conviviale et souriante. Ils sont toujours prêts à aider. Et puis, il y a toujours cette simplicité désarmante. Quand je dis simple, je précise dans le bon sens du terme. Il y a toujours cet accueil et cette ouverture quelle que soit la fonction. J'ai été accueilli par Jean-Pol Spauteet Gaston Colson, des personnalités locales bien placées mais qui ne se prenaient pas la tête. " Waseige va connaître trois passages au Sporting. Deux réussites et un plus amer, de la faute d'un conflit larvé avec Mogi Bayat. " C'est fou comme des relations humaines fortes peuvent être avariées par des gens destructeurs ", lâche laconiquement celui qui fut également coach des Diables Rouges lors de la Coupe du Monde 2002. Mais avant ce divorce, il y eut deux mariages réussis. Le premier en 1993, lorsqu'il reprit l'équipe des mains de Luka Peruzovic. " Je dois quand même dire que j'avais repris une formation physiquement au point. Peruzovic leur en avait fait baver et mes hommes étaient prêts à supporter un régime costaud. " Waseige évoque également Michel Bertinchamps, " un préparateur physique de grande classe ". Une manière élégante de partager les lauriers. Le Sporting de Waseige, c'étaient certes des résultats, une finale de Coupe de Belgique en 1993, trois succès face à Anderlecht en deux semaines la même année, mais c'était surtout une équipe de guindailleurs invétérés. Après chaque succès, la bande à Eric Van Meir, un Flamand très vite mis au parfum des coutumes locales, écumait les bars du centre. " Il faut bien avouer que je n'étais pas toujours au courant de leurs guindailles. Moi, je me bornais à les découvrir le lendemain matin, à l'entraînement. Parfois, il y en avait à la traine. Alors, là, je savais qu'ils étaient sortis la veille. Je poussais alors un bon coup de gueule et ils avaient le bon sens de s'appliquer. Le miracle de ce groupe résidait dans le fait qu'il ne comprenait pas d'enfants gâtés. Quand ton meilleur joueur, Par Zetterberg, n'est jamais lâché au bois ou ne tire jamais la patte malgré son diabète, c'est un plus ! Quand le plus ancien, Raymond Mommens, est également le plus endurant, ça aide ! On n'avait pas l'équipe la plus forte mais on était redouté. Pour les autres, la venue au Mambourg s'apparentait à un voyage vers l'enfer ". Après une période plus compliquée, malgré trois ans de grâce sous Jacky Mathijssen, le deuxième mage du Mambourg, Charleroi tente aujourd'hui de se redonner une identité, de séduire un public plus difficile. " Charleroi a toujours été un public exigeant ", conclut Monetti. " Il n'y a jamais eu la culture de l'abonnement, par exemple, comme c'est le cas à Genk ou au Standard. Nous n'avons jamais eu 15.000 abonnés. " A contrario, quand la ville se donne le mot, on refuse du monde au Mambourg. PAR STÉPHANE VANDE VELDEAu départ, le Sporting était considéré comme le club des bourgeois et l'Olympic celui des ouvriers. " Pour les adversaires, la venue au Mambourg s'apparentait à un voyage vers l'enfer " Robert Waseige