Mystère JAUNE
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Mystère JAUNE1968 est une année pas comme les autres et un Tour de France inouï s'inscrit dans un lot de grands événements, d'émotions, de sensations historiques. En mai, les étudiants essayent de trouver la plage sous les pavés de Paris en colère. Les Etats-Unis sont secoués par l'assassinat du pasteur Martin Luther King, adversaire de la ségrégation raciale, le 4 avril à Memphis, et celui de Robert Kennedy le 5 juin à Los Angeles. Un peu plus tard, le 20 août, les troupes du Pacte de Varsovie entrent en Tchécoslovaquie et écrasent le Printemps de Prague. Dans ce magma, le Tour de France cherche un souffle nouveau, tente d'oublier la mort du regretté Tom Simpson en 1967 sur les pentes brûlantes du Ventoux. Le dopage l'a emporté et a déposé un crêpe noir sur le succès final de Roger Pingeon. Il s'agit de redorer le blason du cyclisme. Un jeune coureur casse la baraque lors des classiques et sur les routes du Giro : Eddy Merckx. Le prodige bruxellois décide de reporter d'un an sa chasse au maillot jaune. Une sage décision car il n'a que 23 ans. La Belgique attend un succès final à Paris depuis 1939 quand Sylvère Maes s'était emparé de la dernière tunique bouton d'or. " Pourtant, notre pays occupait une place en vue dans tous les pelotons ", se souvient Ferdinand Bracke aujourd'hui âge de 65 ans. Les classiques forment alors leur domaine de prédilection. Là, ils n'ont personne à craindre. Les Belges collectionnent les étapes et les maillots verts mais la vie en jaune, à Paris, ce n'est pas pour eux. En 1968, la GrandeBoucle se dispute par équipes nationales. Ferdinand Bracke fait partie de l'équipe nationale B dirigée par un ancien champion et directeur sportif au regard toujours gentil : Briek Schotte. " Je n'avais pas trop l'intention de m'aligner au départ de ce Tour de France ", se souvient Ferdinand Bracke. " Rik Van Looy renonça à en prendre le départ et on fit appel à moi afin de prendre une place libérée dans l'équipe nationale B ". Le rouleur hennuyer est alors au sommet de son art. Son premier grand succès date de 1962 quand il remporte le GP des Nations, véritable championnat du monde du contre-la-montre, sans avoir de contrat professionnel en poche. L'équipe Peugeot ne tarde à le prendre sous son aile. Plus tard, il sera deux fois champion du monde de poursuite (1964, 1969), gagne deux fois le Trophée Baracchi avec Eddy Merckx (1966, 1967), obtient le Trophée National du Mérite Sportif en 1967 (en compagnie d'Eddy Merckx), est élu Sportif de l'Année en 1967, etc. En fin de saison 1967, le 30 octobre, il décide de s'attaquer au record du monde de l'Heure sur l'anneau olympique de Rome. Il le fait sans se préparer aux petits oignons. Bracke ne reçoit son vélo de piste ultra léger que le matin de sa tentative. Après un premier essai stoppé par le vent à midi, il se remet en piste à 16 heures. Et là, devant quelques amis et autres amateurs de cyclisme, Ferdinand efface le prestigieux RogerRivière des tablettes et est le premier à franchir le cap des 48 km/heure : 48,093 km, soit 747 m de mieux que l'ancien détenteur du record. Cet exploit lui vaut une grande admiration mais quelques regards jaloux. Du côté français, le clan proche de Jacques Anquetil est rouge de rage : le champion normand a battu le record de Rivière, avant la tentative de Bracke, mais l'UCI (Union cycliste internationale) l'a annulé en raison d'un contrôle antidopage positif. Anquetil dépose plainte en justice, espère gagner sur le tapis vert. L'exploit de Bracke annule les espoirs de Maître Jacques. Un fait anodin ? Pas sûr car une partie du peloton tricolore s'en est probablement souvenu en abordant le Tour de France 68. Pas de cadeaux au grand Ferdinand Bracke ? Peut-être. En tout cas, le vice-champion de Belgique sur route à Mettet, derrière Julien Stevens, est en forme. Le Tour de France 68 est d'abord placé sous le signe du souvenir, un an après la mort de Simpson. " Nous y avons tous beaucoup pensé ", avance Bracke. Puis la course reprend tous ses droits et permet à la France d'oublier les événements de Mai 68. La première semaine est dominée par les sprinters avant que les Pyrénées et les Alpes ne fassent leur £uvre. " Contrairement à ce qu'on pourrait penser, dans un bon jour, je ne me débrouillais pas mal dans la montagne ". Bracke tient le coup dans les Pyrénées où GeorgesVandenberghe s'empare du maillot jaune. Puis, Herman Vanspringel en fera autant dans les Alpes. Bracke s'y montre, chasse, revient mais chute aussi dans la descente d'un col, à trois jours de l'arrivée, ce qui le handicape fortement dans les dernières étapes. L'aisance des Belges dérange. Elle est à inscrire dans un Tour de France qui se dispute pour la dernière fois avec des teams nationaux. Ceux-ci sont dirigés par des personnages en vue durant le restant de la saison : les directeurs sportifs des équipes de marques. Ainsi, certains ont des coureurs à eux dans plusieurs formations nationales. A cette époque, on devine que la grande équipe Pelforth va mettre la clef sous le paillasson à la fin de la saison. Maurice Demuer, son directeur sportif et personnage très influent, a probablement déjà entamé les négociations avec Bic, leader mondial du stylo à bille. N'est-il pas infiniment plus intéressant de lancer une nouvelle équipe française avec, en son sein, le dernier vainqueur de la GrandeBoucle ? " Maurice Demuer savait certainement y faire ", précise Bracke. " C'était un homme qui comptait. Même Gaston Plaud, mon directeur sportif chez Peugeot n'avait pas ce profil. Et, on peut évidemment en dire autant pour Briek Schotte qui dirigeait l'équipe nationale B ". Avec Guillaume Driessens à la place de Briek Schotte, les choses se seraient passées différemment. Il n'aurait pas été roulé dans la farine et savait trouver des alliés dans le peloton. Herman Vanspringel dira la même chose ( Les stars du cyclisme, Tome 2, par Claude Degauquier, Editions Coups de Pédales) : " J'éprouve le sentiment d'avoir été grugé par la compétence plus que limitée de mon directeur sportif, Frans Cools. Avec un Peter Post à sa place, j'enlevais cette édition du Tour de France ". Le Tour avance et la presse française n'est pas tendre à l'égard du taciturne Herman Vanspringel. Pour beaucoup, certainement pour les organisateurs, il n'a pas une allure de vainqueur de la Grande Boucle et cet antihéros ne parle pas français, etc. Herman Vanspringel ne possède pas encore de palmarès ronflant. L'entreprise de démolition est engagée. La veille de l'arrivée, une échappée se dessine entre Besançon et Auxerre. André Poppe se glisse parmi les évadés afin d'y défendre les intérêts du maillot jaune. Chemin faisant, ces courageux se forgent une avance de 15 minutes. " Poppe était virtuel leader de l'épreuve ", raconte Ferdinand Bracke. " La course était sur le point de basculer ". Poppe, inconnu au bataillon, allait-il imiter Roger Walkowiak qui, en 1956, s'était glissé dans une échappée au long cours avant de défendre son acquis dans la montagne face à Charly Gaul ? Avec André Poppe en jaune, Vanspringel deuxième et Ferdinand Bracke en embuscade avant le contre-la-montre du dernier jour, les deux équipes belges jouaient sur du velours. " Félix Lévitan, le directeur du Tour de France, ne l'a pas entendu de cette oreille ", raconte Bracke. " L'échappée fonçait vers un écart qui aurait pu être historique. Lévitan s'adressa à tous les directeurs sportifs : - Voulez-vous tuer mon Tour de France ? " Ce n'était pas une question mais un ordre. Attitude condamnable et antisportive. Félix Lévitan sortait de son rôle. Pourquoi André Poppe n'aurait-il pas eu le droit de gagner le Tour de France ? Eric Leman s'imposa finalement à Auxerre mais l'éthique en avait pris un coup. " Moi, en tout cas, je n'ai pas chassé derrière André Poppe ", reconnaît Ferdinand Bracke. " J'avais décidé de passer une étape tranquille afin de bien préparer le contre-la-montre du lendemain après-midi ". André Poppe battu par le rappel à l'ordre de la direction, Herman Vanspringel et Ferdinand Bracke mal vus par les huiles : que pouvait-il encore se passer ? Tout. La demi-étape du matin ne compte que pour du beurre. Il reste alors un contre-la-montre de 54, 5 km à se mettre sous la dent. Au classement général, les positions sont connues : 1er. Herman Vanspringel, 2e Jan Janssen à 16 secondes. Ferdinand Bracke, septième, est pointé à 1'56 mais, compte tenu de ses aptitudes dans l'exercice individuel, ses chances de gagner la Grande Boucle sont intactes. Il est même le favori des puristes. Deux minutes à gommer, c'est plus que jouable pour le recordman du monde de l'Heure. Le Docteur Dumas se rend chez les favoris de l'étape. Il s'adresse à Ferdinand Bracke, à Herman Van Springel et à Jan Janssen en leur signalant que le contrôle antidopage sera organisé avec minutie avant de dire au Hollandais ( JanJanssen, En attendant son Tour, Jean-Pierre Marcuola, Editions Coups de Pédale) : " Tu fais comme tu veux mais si tu rentres parmi les cinq premiers de l'étape, je te fais mettre à poil pour que tu me livres tes urines ". Cet avertissement n'effraye pas Ferdinand Bracke : " Je lui ai dit que je roulais au naturel comme toujours ". Mais la suite ne colle pas avec les paroles de la direction médicale de la Grande Boucle. A Paris, il n'y a finalement pas de contrôle antidopage. Est-ce normal ? Qui le sait ? Qui en tire un profit ? Jan Janssen ? Herman Vanspringel ne dispose pas de son vélo allégé resté à Anvers. Ferdinand Bracke, lui, en a assez de cette Grande Boucle. " A Paris, après le verdict, il n'y eut même pas de podium ", rappelle-t-il. " Cela m'est resté en travers de la gorge. Le deuxième et le troisième du classement final méritaient bien cet honneur ". Pas de podium, pas de contrôle antidopage à Paris. Bizarre ? " Avant le départ de ce contre-la-montre, j'étais certain de ne pas signer un bon temps, donc de gagner l'étape et le Tour de France ", ajoute-t-il. " J'étais las et on ne refait pas un retard de deux minutes en 50 km sur des gars qui mettent la gomme pour le titre. Je n'avais pas le moral et il en fut souvent ainsi au fil de ma carrière. Je n'appréciais pas tout ce stress. Un équipier de talent comprenait bien tout cela et me relançait sans cesse : Walter Godefroot. C'est grâce à lui, d'ailleurs, que j'ai gagné la Vuelta en 1971. Mes jambes étaient lourdes entre Melun et Paris. Je n'ai jamais trouvé le bon rythme ". A mi-parcours, Vanspringel tient le coup. Puis, le vent tourne, Jan Janssen réalise une deuxième partie d'étape de haut vol. " Jan Janssen était probablement tenu au courant des temps intermédiaires ", se souvient Ferdinand Bracke. " Moi pas du tout. Mon directeur sportif n'avait rien prévu afin de régler ce problème. Il suffisait pourtant de poster l'un ou l'autre membre du staff technique le long de la route ou même d'interroger les spectateurs. Rien ne fut fait. J'ai pris connaissance des écarts au passage de la ligne d'arrivée. J'obtenais la troisième place du classement final à 3'03'' de Jan Janssen vainqueur de l'étape avec 55' d'avance sur Herman Vanspringel. A Paris, j'ai rangé mon vélo dans ma voiture et je suis rentré à la maison. Ouf... C'était enfin fini, il n'y avait pas que le cyclisme dans la vie et j'étais heureux de retrouver ma famille ". 36 ans après un Tour de France marqué par des tas de man£uvres assez étranges, Ferdinand Bracke s'occupe des jeunes pistards de l'aile francophone de la LVB. A-t-il l'impression d'être passé à côté de la montre en or ? " On ne refait pas l'histoire ", souligne-t-il. " Mais, avec le recul, gagner le Tour de France, 29 ans après Sylvère Maes, cela aurait été très fort. Il n'y a rien de plus beau que le maillot jaune, le maillot de champion du monde et le record du monde de l'Heure. Eddy Merckx a réglé le problème du Tour de France un an plus tard ". Jan Janssen et une partie de ses équipiers de chez Pelforth étaient alors passés chez Bic avec, à la clef, un retour aux équipes de marques. Maurice Demuer, le directeur sportif, n'avait pas été pris au dépourvu par le retrait de Pelforth. Pour défendre les intérêts du cyclisme français, le véritable vainqueur de la Grande Boucle avait un fameux atout commercial dans sa manche : Jan Janssen, maillot jaune... Pierre Bilic" Voulez-vous TUER MON TOUR de France ?" (Félix Lévitan)" Si tu rentres parmi les cinq premiers, je te fais METTRE à POIL pour que tu me livres tes urines " (le Dr Dumas)