Les jours de beau temps, la vue sur l'île paradisiaque de Bongoyo, échouée à trois bons kilomètres du large, est imprenable. Au milieu d'un quartier balnéaire quelque peu excentré, l'hôtel Ramada ne permet pas spécialement de se faire une idée claire du vrai Dar Es Salaam, la capitale de la Tanzanie.
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Les jours de beau temps, la vue sur l'île paradisiaque de Bongoyo, échouée à trois bons kilomètres du large, est imprenable. Au milieu d'un quartier balnéaire quelque peu excentré, l'hôtel Ramada ne permet pas spécialement de se faire une idée claire du vrai Dar Es Salaam, la capitale de la Tanzanie. Heureusement, il y a le personnel. En fin de journée, la plage et la piscine désertées, l'endroit fait plutôt vide. À la télévision du bar, la rediffusion des matchs de Premier League du week-end précédent n'intéresse pas grand monde. Soir d'Europa League oblige, c'est surtout l'alerte mobile qui fait son boulot en signalant chacun des buts de Genk-Brondby, au troisième tour de qualifications pour l'Europa League. Derrière son comptoir, le barman discute avec un client à voix audible : " Samatta a déjà marqué deux fois ", lance-t-il, enjoué. Le verre vide constitue alors l'occasion parfaite pour entamer une conversation foot que Jones Ambrose maîtrise plutôt bien. " Je ne connais que Genk en Belgique ", confie toutefois le serveur, la quarantaine assumée. " J'essaie de suivre au maximum l'évolution de Samatta, je suis persuadé qu'il va pouvoir aller encore plus haut. " Il est loin d'être le seul, manifestement. Au nord de la capitale tanzanienne, les affiches géantes représentant des joueurs de Premier League se succèdent de manière impressionnante. Hazard, Kane, mais surtout Pogba ou Lukaku, Manchester United étant le club n°1 en Afrique de l'Est. Logé à la même enseigne que ces stars planétaires, Mbwana Aly Samatta dégage un certain charisme sur sa pancarte vantant les mérites d'une boisson énergisante. " C'est très cher de placer quelqu'un sur des publicités ", affirme Michael Mophat, journaliste pour Sikia Sauti Tv. " Mais avec Samatta, la réussite est assurée : rien qu'à le voir shooter dans un ballon sur une affiche, les gens sont fiers de lui. " De quoi attiser les convoitises pour la marque Samatta. En juin 2017, au lendemain de son but décisif face au Lesotho en qualif pour la CAN 2019 (1-1), la banque DTB, fort active en Afrique de l'Est, fait de l'attaquant du Racing Genk son ambassadeur pour six mois. Contrat, photos, campagne d'affichage, tout y passe. À ce moment précis, le rappeur tanzanien Darassa ignore encore que son clip " Muziki ", dans lequel il encourage les jeunes à avancer dans la vie " comme Samatta ", va dépasser les 12 millions de vues. Un engouement qui ne faiblit pas avec le temps. Nommé coach de Simba SC il y a quelques semaines, le Belge Patrick Aussems tire également un bénéfice des bonnes prestations de Samatta. " J'évoque sa réussite pour faire comprendre à mes joueurs que certains d'entre eux ont autant de qualités et qu'il suffit qu'un club étranger leur fasse confiance pour qu'ils puissent espérer vivre la même chose. " Pour les stars du pays, la carrière de Samatta est un véritable exemple à suivre. Pour le marketing de Genk aussi, d'ailleurs. Au printemps 2017, le directeur commercial Stephan Poelmans parle ainsi de quelques 5000 maillots de Samatta vendus depuis son arrivée, quelques mois plus tôt. Une popularité facilement expliquée par les locaux en Tanzanie. " Mbwana Samatta possède un charisme immense, est un leader pour les jeunes talents et est une personne humble. Nous avons collaboré avec lui pour diffuser notre slogan " GoodBank, Safe Bank, My Bank " pour montrer que notre banque supporte les gens talentueux, qu'on peut compter sur elle et qu'elle aime le football. " Porte-parole de la DTB Bank, Karibu Sana n'y va pas par quatre chemins pour expliquer les raisons de la collaboration avec l'attaquant tanzanien. Sportivement, le gaillard a aussi un sacré background. Quadruple champion de RDC, vainqueur et meilleur buteur de la Ligue des champions africaine en 2015 avec le TP Mazembe, Samatta est élu Meilleur joueur africain évoluant sur le continent la même année. Cette récompense lui vaut d'ailleurs un cadeau du Président tanzanien, fan de foot, qui lui offre un lopin de terre avec villa grand luxe. Premier Tanzanien à se produire dans une ligue professionnelle européenne, le Genkois subjugue dans un pays où le foot a une valeur inestimable. Et l'homme sait soigner ses sorties. " Quand il revient en Tanzanie, il n'est pas du genre à frimer comme certains font régulièrement quand leur carrière prend un petit envol ", soutient Michael Mophat. " Par le passé, la Tanzanie a eu Mrisho Ngasa. Il était bon, il a d'ailleurs fait un test avec les Seattle Sounders et a même disputé un amical contre Manchester United. Mais il avait des soucis de comportement. Dès qu'il était en vacances, il sortait en boîte, voyait des filles et provoquait beaucoup de tapages. Il est fini, maintenant. " Samatta connaît cette histoire et ne veut pas connaître le même sort. Il n'y a pas de scandale avec Aly. " Pour beaucoup, Samatta est plus qu'un footballeur, c'est une icône, un héros national ", encense Wallace Karia, le président de la Fédération de foot tanzanienne. " Nous sommes sûrs que ses performances vont avoir un grand impact sur le pays : on a prouvé que les Tanzaniens pouvaient briller en dehors de l'Afrique et nous travaillons main dans la main avec Samagoal pour inspirer les jeunes générations. " À Dar es Salaam, comme pour lui manifester son respect, le récent Tanzania National Main Stadium tend encore la main à son prédécesseur, l'Uhuru Stadium. Inauguré en 2007, le stade national de 60.000 places (officielles) accueillera dans quelques mois la CAN U17. En cette fin du mois d'août, une partie du comité d'organisation fait d'ailleurs le tour de l'infrastructure. L'objectif du moment ne semble pas insurmontable puisqu'il s'agit de décider quelle est la meilleure manière d'orienter la Coupe sur son socle lors de l'entrée des joueurs sur le terrain. Fourré dans son taxi, celui qui se fait appeler Ramjunior ne prête pas attention à l'édifice. Dans un anglais très approximatif, il se contente de répéter tel un laïus appris par coeur qu'il aime Samatta. Passées les raisons sportives de cette adoration, le taximan se montre un rien plus précis : " Il donne de l'argent aux petites équipes de Tanzanie. " Talentueux et philanthrope, Samatta ? Lors de ses dernières vacances au pays, le Genkois a en tout cas organisé un match avec des personnalités et des amis dont les revenus étaient destinés à " l'éducation et au développement du pays. " " Même si nous voulons aider le gouvernement dans ses efforts d'élévation des standards d'éducation, nous cherchons aussi à divertir les fans présents au match ", lance alors Samatta. Sur les réseaux sociaux, il revendique aussi sa fierté d'être ambassadeur des personnes atteintes d'albinisme . " Je suis prêt à les protéger et invite les autres à faire de même ", écrit-il sur Instagram. Un joli geste pour sensibiliser la population d'un pays où la vente de membres d'albinos au profit de pratiques occultes censées apporter richesse et pouvoir est un fléau séculaire.