Le cadre est majestueux: la salle de la Commission Exécutive du Comité International Olympique. C'est ici que se prennent de grandes décisions touchant le sport mondial. Le Belge Jacques Rogge (60 ans), président du CIO depuis juillet 2001, s'installe tout au bout d'une table gigantesque d'où il aperçoit de temps à autre un joggeur déroulant ses foulées le long de l'incomparable Lac Léman. Le siège du mouvement olympique est planté dans une oasis de verdure et de calme, à quelques minutes du centre de Lausanne. On devine que les allers-retours vers Gand sont de plus en plus rares pour notre compatriote, dont l'attachée de presse gère l'emploi du temps à la minute près.
...

Le cadre est majestueux: la salle de la Commission Exécutive du Comité International Olympique. C'est ici que se prennent de grandes décisions touchant le sport mondial. Le Belge Jacques Rogge (60 ans), président du CIO depuis juillet 2001, s'installe tout au bout d'une table gigantesque d'où il aperçoit de temps à autre un joggeur déroulant ses foulées le long de l'incomparable Lac Léman. Le siège du mouvement olympique est planté dans une oasis de verdure et de calme, à quelques minutes du centre de Lausanne. On devine que les allers-retours vers Gand sont de plus en plus rares pour notre compatriote, dont l'attachée de presse gère l'emploi du temps à la minute près.Dans l'agenda de ses multiples grands voyages, notre chirurgien orthopédiste a pointé les 26 et 27 novembre prochains: les membres de la Commission Exécutive se retrouveront alors à Mexico pour débattre des réformes initiées par Monsieur Propre. Il y sera notamment question de l'introduction éventuelle de nouvelles disciplines dans le programme olympique. Le rugby, sport dans lequel Rogge fut autrefois international belge, semble posséder de bonnes chances. Jacques Rogge: Nous poursuivrons les réformes entamées en 1999. Nos objectifs n'ont pas changé entre-temps. Nous voulons diminuer le coût des Jeux pour qu'ils soient plus productifs d'un point de vue financier. Cela passe par une diminution de leur taille. Il est trop tard pour prendre de grandes décisions qui s'appliqueraient déjà à Athènes 2004, mais j'ai bon espoir que certaines choses changent d'ici Pékin 2008. Quels sont vos pronostics concernant le programme sportif?Une chose est sûre: le nombre de sports présents aux Jeux n'augmentera plus. Il y en a 28 et on ne peut absolument pas aller plus haut. Ne fût-ce que pour une question de nombre d'athlètes. Certaines disciplines sont menacées et d'autres frappent à la porte du CIO. Mais il n'y aura des entrées qu'en cas de disparitions. Depuis 1948, le nombre de sports n'a cessé d'augmenter, si bien qu'on en est arrivé à un total de 6.000 athlètes aux Jeux. Toutes les augmentations observées depuis une bonne cinquantaine d'années se justifiaient peut-être, vu qu'il y avait de plus en plus d'argent en jeu. Mais le temps est venu de mettre fin à cette escalade.Quels sont les sports qui figurent en tête de liste, s'il y a des disparitions?Le golf et le rugby me semblent bien placés.Quels sont les critères d'admission prioritaires?Le sport qui souhaite entrer aux Jeux doit être populaire et universel. Il y a une nuance importante entre ces deux termes. Par exemple, le football est plus populaire que l'athlétisme mais il est moins universel parce qu'il est peu pratiqué dans un grand pays comme les Etats-Unis. L'accessibilité tant aux femmes qu'aux hommes est un autre critère. Nous voulons aussi nous limiter à des disciplines qui ne nécessitent pas des infrastructures trop coûteuses. Il y a par ailleurs l'aspect dopage: il doit exister un règlement clair dans le sport candidat. Nous ne voulons pas accueillir des athlètes qui mettraient leur santé en danger. Enfin, nous recherchons un équilibre entre sports individuels, collectifs, de combat, pratiqués sur l'eau, etc. Encore une chose: nous ne voulons pas un programme qui comprendrait trop de disciplines inventées par les Anglais (il rit). Vous dites que les sports olympiques doivent être pratiqués par les hommes et les femmes, mais ce n'est pas le cas de la natation synchronisée ou de la gymnastique rythmique sportive!C'est vrai, et vous pouvez y ajouter la boxe. Nous voulons des sports pratiqués par les deux sexes mais nous continuerons à tolérer quelques exceptions.Il est question de l'entrée du rugby à 7 dans la programme olympique. Pourquoi n'y préférez-vous pas le rugby à 15, qui est quand même beaucoup plus populaire?Il est effectivement plus populaire, mais difficile à caser dans le programme. A cause des contacts générés par ce sport, les athlètes ont besoin d'un long délai de récupération après chaque match. Ce n'est pas le cas du jeu à 7 ou du football, par exemple, où les joueurs sont habitués à disputer huit ou dix matches par mois. Et il y a une autre raison pour laquelle nous penchons pour le rugby à 7: il est plus universel que le jeu à 15, j'entends par là qu'il y a davantage d'équipes de valeur plus ou moins équivalente. En rugby à 15, il y a six ou sept grands pays dans le monde, puis un trou énorme entre ceux-là et le reste."Notre tournoi de foot a d'autres attraits que la Coupe du Monde"C'est évidemment un sport important pour le CIO à partir du moment où c'est le plus populaire du monde. C'est aussi celui qui nous envoie le plus grand nombre d'athlètes. Mais le foot n'est pas la discipline numéro 1 aux Jeux Olympiques. L'athlétisme reste en tête. Dans le contexte des Jeux, il est toujours plus populaire que le football.C'est quand même le football qui vous rapporte le plus d'argent en ticketing, non?Les recettes spectateurs générées par le football et l'athlétisme sont équivalentes. Mais ce n'est pas un argument prioritaire à nos yeux car le ticketing n'est qu'un petit poste dans le budget de Jeux Olympiques. Par rapport à l'argent qui nous est versé par les chaînes de télévision et les sponsors, c'est insignifiant.Ne regrettez-vous pas que l'on ne retrouve pas les meilleurs footballeurs du monde aux Jeux? Pourrait-on y parvenir un jour?A mes yeux, ce n'est pas si important. Je sais de toute façon qu'il y aura toujours un clash entre les Jeux d'une part, les compétitions nationales et internationales d'autre part. Au moment des J.O., les footballeurs européens sortent d'un EURO. Ils sont fatigués, voire blessés, et ils ont besoin de congés. En plus de cela, certains doivent déjà se concentrer sur les tours préliminaires des coupes d'Europe.Mon prédécesseur, Juan Antonio Samaranch, rêvait d'amener aux Jeux les meilleurs footballeurs du monde. Cela me plairait aussi d'assister, lors des J.O., à un tournoi du niveau de la Coupe du Monde. Mais je reste réaliste. Et je me dis que le tournoi olympique a d'autres attraits que le Mondial. Il permet par exemple à d'autres continents que l'Europe et l'Amérique du Sud de jouer la victoire. Le Cameroun l'a de nouveau prouvé en remportant la médaille d'or à Sydney. Nous permettons aussi aux équipes féminines de s'illustrer, et cet aspect est important dans la philosophie olympique.Que vous inspire la lutte antidopage menée par la FIFA?Nous avons demandé à ses patrons d'apporter des modifications dans leur réglementation. Lors d'une réunion récente avec Sepp Blatter et Michel D'Hooghe, je leur ai signalé que la FIFA commettait des erreurs sur ce plan-là. Cette discussion a été fort constructive et je pense que la situation va évoluer.Comment avez-vous vécu les luttes intestines qui ont récemment secoué la FIFA?Le Comité International Olympique a déjà connu le même genre de problèmes dans le passé. Mais, au terme des discussions, Juan Antonio Samaranch parvenait toujours à remettre tous les membres sur la même longueur d'onde. Et la paix était rétablie au moment où tout le monde quittait la table, si bien que le fonctionnement général du CIO n'en souffrait pas. A la FIFA, on a assisté à une guerre entre deux clans, mais je suis certain que Sepp Blatter va consacrer toute son énergie à un rapprochement entre ces deux mouvances."J'ai fait tripler le nombre de contrôles à Salt Lake City"(Il rit). Je ne suis pas un personnage providentiel ou un leader. Je ne suis que le membre d'une équipe. Ce n'est pas mon style de chercher à me mettre en avant. J'ai travaillé durant de nombreuses années aux côtés de Juan Antonio Samaranch et je m'efforce de poursuivre son oeuvre. Ce qui ne m'a pas empêché de prendre l'une ou l'autre mesure spectaculaire depuis mon arrivée à la présidence. A Salt Lake City, j'ai fait tripler le nombre de contrôles antidopage, par exemple. On devine que vous ne vous faites pas que des amis quand vous décidez de renforcer la lutte contre les tricheurs?Je n'ai pas été élu pour sombrer dans l'immobilisme ou le conservatisme. J'avais un programme et on m'a porté à la présidence pour que je le mette en oeuvre. J'avais annoncé qu'en cas d'élection, je me battrais contre le dopage, pour des Jeux plus petits, pour une révision du programme des Jeux et pour d'autres réformes. C'est ce que je fais depuis l'année dernière. Si j'avais voulu mener une petite vie tranquille, j'aurais mis tous les dossiers délicats à la poubelle...Je sais que je serai suivi par certains, mais que d'autres n'apprécient pas mes idées. J'assume.Ne pensez-vous pas que, face au dopage, la partie est perdue d'avance pour le CIO?Je sais que nous ne gagnerons pas la guerre. Il y aura toujours du dopage, comme il y aura toujours de la criminalité dans notre société. Mais je veux réduire le plus possible le taux de tricheurs, parce que le pourcentage actuel est inacceptable. Nous luttons pour améliorer la prévention, la recherche scientifique, la répression et l'harmonisation des législations. Si nous ne faisons rien, il y aura deux conséquences graves: une perte de crédibilité... et des morts.Comment jugez-vous les critiques nées suite à la désignation de Pékin pour les Jeux de 2008? Le problème des droits de l'homme vous interpelle-t-il?Je suis optimiste parce que je sais que les Chinois sont des gens sensés. Ils veulent que ces Jeux soient un succès et ils savent qu'ils auront le soutien du monde entier s'ils décident d'agir pour que les droits de l'homme soient mieux respectés sur leur territoire. En tout cas, il est beaucoup trop tôt pour les condamner. Attendons 2008.La Chine, c'est plus d'un milliard d'habitants, et donc de supporters potentiels. Les arbitres des compétitions olympiques ne risquent-ils pas d'être sous pression et ainsi de prendre de mauvaises décisions?Je ne m'en fais pas. Souvenez-vous de Moscou 1980. A cause du boycott, il y avait 90% de supporters russes dans les tribunes. Tout s'est bien passé. Evidemment, ces gens faisaient plus de bruit quand il y avait un Russe en tête plutôt qu'un Belge (il rit). Je sais que les Chinois seront fair-play. Et, même s'il y a plus d'un milliard d'habitants dans ce pays, on ne pourra quand même en faire rentrer qu'un maximum de 80.000 dans le stade d'athlétisme...Il y aura aussi un certain pourcentage de billets réservés aux spectateurs étrangers. Mais on a vu pendant la Coupe du Monde de football, en Corée du Sud, que le public pouvait avoir une fameuse influence sur les arbitres!Je ne peux pas juger parce que je n'y étais pas."L'Afrique est peut-être prête pour un Mondial de foot, mais pas pour des Jeux"Un pays comme l'Allemagne a de bonnes chances parce qu'il répond à des critères prioritaires: un grand territoire, une économie et un système politique stables, de bonnes infrastructures. Mais d'autres nations ont les mêmes atouts: l'Espagne, les Etats-Unis, la Russie.Peut-on imaginer un retour des Jeux en Europe seulement huit ans après Athènes?Cela ne me poserait aucun problème.Et l'Afrique?Des Jeux sur ce continent, ce serait sympa. Mais l'Afrique n'est pas encore prête. Elle possède peut-être déjà le potentiel pour organiser une Coupe du Monde. Le football, ce sont 600 athlètes, 64 matches et une seule discipline. Mais, pour les Jeux, il faut tout multiplier: beaucoup plus de sportifs, de spectateurs, de journalistes, de compétitions, etc. Je veux réduire la taille des Jeux et cela devrait jouer en faveur de l'Afrique, qui a aussi le mérite de posséder des infrastructures de plus en plus convenables. Donc, je pense qu'il ne faut pas exclure la possibilité de voir des Jeux se dérouler là-bas à l'avenir. Sans doute pas pendant mon mandat, mais, j'espère, pendant que je serai en vie (il rit). Pierre Danvoye, envoyé spécial à Lausanne"J'aimerais voir les meilleurs footballeurs du monde aux Jeux, mais je suis réaliste"