"On ne voit bien qu'avec le c£ur ; l'essentiel est invisible pour les yeux. " : ce n'est pas François Sterchele qui a dit cela. Pourtant, cette petite phrase extraite du " Petit Prince " d' Antoine de Saint-Exupéry, le grand auteur et pilote d'avion français, permet de mieux comprendre la personnalité du regretté buteur liégeois.
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"On ne voit bien qu'avec le c£ur ; l'essentiel est invisible pour les yeux. " : ce n'est pas François Sterchele qui a dit cela. Pourtant, cette petite phrase extraite du " Petit Prince " d' Antoine de Saint-Exupéry, le grand auteur et pilote d'avion français, permet de mieux comprendre la personnalité du regretté buteur liégeois. Au Club Bruges et à travers tout le football belge, l'émotion suscitée par sa disparition accidentelle, le 8 mai dernier, est toujours aussi vive. Sterchele avait tout pour devenir un as du football belge. Il était poussé par l'irrésistible envie d'aller plus haut et d'explorer. Comme Saint-Ex', disparu lors d'une mission aérienne de reconnaissance durant la Deuxième Guerre mondiale, François est mort tragiquement. Michel D'Hooghe, le président du Club Bruges, l'a comparé à Tyl Uilenspiegel, personnage farceur, moqueur, espiègle, joyeux et héroïque de Charles De Coster, un écrivain du 19e siècle. " François était un peu tout cela ", lance Youri Selak. " Sa joie de vivre constituait une source de motivation pour tout le monde. En trois ans, il est passé de la Promotion au top du football belge. D'autres peuvent parfaitement l'imiter s'ils le veulent. Son désir de réaliser ses rêves était énorme. Quand François évoquait une aventure à l'étranger, il parlait de l'Italie, bien sûr, mais aussi de la France. Non, il ne rêvait pas de Lyon, de Marseille ou de Bordeaux mais bien de Monaco. Pour lui, ce nom était synonyme de soleil, d'élégance, de mode, de jet set, de jolies filles, de bateaux et de vitesse. Nous en discutions souvent entre nous. C'était un objectif pour plus tard, après avoir réalisé ses ambitions au Club Bruges où il se sentait si bien. Le 7 mai, à 22 heures, Nicolas Dervisaj, avec qui je travaille, a reçu un coup de fil des Monégasques. Ils ne cachaient pas leur intérêt pour notre joueur. Ils auraient mis le prix pour le salaire. Le transfert ? Il avait encore quatre ans de contrat : cela aurait tourné autour des 10 millions d'euros. François n'en a rien su : il a trouvé la mort quelques heures plus tard... " Youri Selak songeait depuis quelques mois aux prochaines vacances d'été : " Nous avons parcouru beaucoup de chemin ensemble. Je suis Liégeois comme lui mais mes racines se situent en Croatie. J'avais envie de lui montrer Split et les beaux coins de la côte dalmate. Cette découverte lui aurait certainement beaucoup plu. Hélas, cela ne se fera jamais : c'est un de mes grands regrets. " " Il était au début de sa trajectoire sportive ", avance Youri Selak. " François avait découvert la D1 à 23 ans. C'est assez tard finalement. Tout était encore neuf : Charleroi, le titre de meilleur buteur au Kiel, le transfert de rêve au Club de Bruges... Il s'est adapté à tout. Bruges voulait organiser son équipe en fonction de lui la saison prochaine. C'est dire à quel point la satisfaction était grande à son propos. Il vivait au présent. Chaque moment était important mais il ne négligeait personne. A Charleroi, François entretenait des rapports chaleureux avec le responsable du matériel. Au Germinal Beerschot, son meilleur ami était un sans grade : Vincenzo Verhoeven. Son aura lui aurait permis de ne fréquenter que les gens influents : il était ambitieux mais pas arriviste. C'était Sterchele tout craché. Sa bonne humeur, il l'offrait à tout le monde mais d'abord aux modestes à qui personne ne pense. " " C'est à Charleroi qu'il a songé pour la première fois à prononcer son nom de famille à l'italienne. François avait le sens du marketing. Cette idée plaisait à la communauté italienne du Pays Noir. De plus, il savait que " Sterkelé " était plus facile à prononcer que Sterchèlle dans le nord du pays. Oui, il avait même pensé à cela. La communication était son point fort. C'était naturel. Après sa carrière, il se serait probablement tourné vers le relationnel, le métier de consultant dans les médias. A mon avis, il aurait été très fort dans un style situé à mi-chemin entre Benoît Thans et Stéphane Pauwels. Des choses se mettaient en place. Il avait aussi choisi un emplacement à Ans afin d'y ouvrir un restaurant : Pavé 23. C'était signé et il avait des idées pour la gérance. Son frère, Thibaut, termine ses études en hôtellerie. On verra si son projet peut se réaliser sans lui. Ce serait une belle façon de lui rendre hommage. " " Il aidait sa maman en lui donnant une rente. Cela lui a permis de s'installer à Momalle peu avant l'accident. Il nourrissait un projet immobilier dans la région liégeoise. L'idée consistait à ériger un immeuble avec sept ou huit appartements. Le destin en a décidé autrement. Il n'a pas eu le temps de se barder d'assurances. Je lui en avais parlé. François a souri. Plus tard, plus tard. J'aurais préféré aussi qu'il opte pour une Mercedes, marque avec qui le Club de Bruges a un accord. Je lui avais conseillé un 4x4. François a préféré un bolide. Il avait 26 ans, c'était son rêve, son choix d'homme libre. Je pouvais lui donner mon avis, rien de plus. "" François est parti comme il a vécu. Je n'ai pas vu l'endroit de l'accident. A quoi bon ? Mais je sais que l'impensable s'est produit à 2 h 15. Il voulait être chez lui à 3 h, pas plus tard. François aurait largement eu le temps de se reposer avant l'entraînement. Il était sorti à Anvers et déposa une jeune fille à Lierre, avant de rentrer à Knokke. Tout était normal, banal : la vie quoi. François avait même trouvé un nouvel équilibre depuis qu'il avait rencontré Joke Vandevelde, une ancienne Miss Belgique. S'est-il assoupi au volant avant de quitter la route ? Je l'ignore. C'était son destin. Pour nous, pour sa maman, son frère, sa s£ur Marine qui est enceinte, pour moi et ses connaissances, c'est terrible. Sa s£ur accouchera en septembre. Si c'est un garçon, je suis sûr qu'il s'appellera François. " " Nous n'avons pas vu son corps. Plein de dynamisme, il n'aurait pas supporté d'en sortir vivant mais infirme. Il y a quelques mois, François avait dit qu'il désirait être incinéré en cas de décès. La famille a respecté son souhait. On a demandé des vêtements avant ce dernier voyage. Il est finalement parti avec un jeans de son frère. Là-haut, il se sera bien marré en constatant notre erreur. L'immense vague de sympathie venue de tout le pays a fait un bien fou à sa maman : cela l'aide beaucoup. Elle n'oubliera jamais ce que le Club Bruges a fait pour elle. Maintenant, le plus dur, le travail de deuil commence pour elle mais oublier François, c'est impossible. " Né le dimanche 14 mars 1982 à 12 h 05, Sterchele croyait à sa bonne étoile et était du signe du poisson, ascendant gémeaux. Si on en croit les secrets de l'astrologie, ces heureux élus sont des artistes, des créatifs, des communicateurs. Sensible, François Sterchele n'a-t-il pas été prisonnier de son étiquette de golden boy ? L'élégance jusqu'au bout des ongles et l'obligation de plaire n'étaient-elles pas des pièges ? Dans quelle mesure cette griserie ne lui a-t-elle pas joué un tour ? " Je ne crois pas ", dit Selak. " François était déjà un séducteur quand il jouait en Provinciales. A La Calamine, il lui suffisait de sourire pour plaire aux autres. François était déjà bien habillé mais c'est d'abord son charme et ses certitudes qui jouaient. Quand il fallait convaincre, il le faisait tout de suite. A Bruges, il se distinguait aussi par son goût pour les beaux vêtements, et alors ? C'était le cas aussi d' Ivan Leko. D'autres se piquaient doucement au jeu. François a introduit l'élégance à Bruges. Mais il ne faudrait pas croire que le succès est arrivé par hasard dans sa vie. Il a mérité son ascension car tout ne fut pas rose tous les jours. A la fin de son séjour à Louvain, sa maman a dû faire face à un gros problème de santé. Marleen combinait trois emplois afin de subvenir aux besoins de ses trois enfants. Ils ne manquaient de rien car elle bossait dur. C'est après y avoir perdu connaissance que des examens ont révélé la nature du mal. La suite, ce fut l'hôpital, le cancer, les soins, la chimio, le courage. C'est aussi pour elle qu'il a réussi à Charleroi, sa première étape en D1. " Sterchele a fait la connaissance de Selak un peu par hasard. Ce dernier avait eu un long parcours d'arrière central en D3 et dans les séries promotionnaires : Romsée, Hannut, CS Verviers, Andrimont, La Calamine, etc. Au hasard des clubs, il fut entraîné par Helmut Graf, Jacques Dodémont, ChristianPiot, etc. En 1998, Selak décroche sa licence d'agent de joueurs. Un peu plus tard, un ami lui parle d'une dame dont le fils, François, casse la baraque à La Calamine. " Je l'ai vu pour la première fois à l'£uvre à Bas-Oha ", affirme Selak. " François avait signé un match normal. Puis, huit jours plus tard, j'ai suivi La Calamine-Union Hutoise. En arrivant au stade, je suis tombé sur Roger Henrotay qui m'a affirmé : - Je suis venu pour faire plaisir à des amis. C'était faux : il avait entendu parler d'un attaquant de La Calamine qui jouait aussi très bien au futsal. Henrotay a quitté le stade au repos. François avait été discret avant de faire très fort après le repos. J'étais séduit : il avait du potentiel. Je me souviens de notre première rencontre : il est venu vers moi avec son fameux sourire. Le courant passa tout de suite entre nous. François appréciait qu'un agent de joueurs s'intéresse enfin à lui. J'étais certain qu'il pouvait progresser. A Liège, on l'avait estimé trop frêle. Il a pris du coffre plus tard, à La Calamine. Grâce à lui, ce club est monté en Promotion. C'était un pas dans la bonne direction. " En 2004, La Calamine maitrise son sujet, Sterchele marque de plus en plus de buts. François suit des études d'éducateur. Il veut être animateur mais le football brouille les cartes. " Cette année-là, la D1 s'intéresse enfin à lui. ", rappelle Selak. " Il a été cité à Genk, Westerlo, Lokeren, Cercle de Bruges, La Louvière. Tubize, Eupen et Visé étaient sur la balle aussi. Il en a été question à Genk. Paul Theunis l'estimait intéressant mais comme la concurrence y était très forte, il en parla à OH Louvain. OHL venait d'accéder à la D3 comme La Calamine. Après mûres réflexions, son choix s'est porté sur Louvain qui l'avait suivi avec soin. Ce club savait tout sur lui et lui a proposé un bon cadre de travail. François passait de trois à cinq entraînements par semaine. Liège n'était pas loin : il ne devait pas traverser tout le pays. Cette fois, c'était parti. En début de saison, Louvain se mesure traditionnellement à Anderlecht. Ce fut le cas en 2004 après un jour d'entraînement. Il a réalisé un grand match et ce jour-là, j'ai compris qu'il était de taille à jouer bientôt en D1, au top, à Anderlecht ou ailleurs. Personne ne l'a peut-être compris ou aperçu mais François est né contre Anderlecht. J'étais fier et après le match, il m'a dit : -Tu as vu ? Chez eux, il y avait Pär Zetterberg et le reste. Le Suédois était au-dessus du lot : la classe. Mais je n'ai rien à envier aux autres. J'y arriverai, c'est une évidence. Cette fois, il pouvait mettre le grand braquet : François n'allait pas rester longtemps en D3. " Après quelques semaines, Selak constate que le chef scout des Zèbres Raymond Mommens suit de plus en plus régulièrement Louvain. Il se renseigne : les Carolos ont Jeroen Simaeys dans leur collimateur. Selak ne fait ni une ni deux et téléphone au directeur général Mogi Bayat. Il lui parle de son buteur et Mogi est séduit : " Combien de buts a-t-il marqués ? 85 en 4 ans ? Tu viens, tu me le présentes, on signe. Je ne l'ai pas vu mais ce n'est pas grave : je te fais confiance. " Je suppose qu'il aura consulté Mommens avant l'entretien... François avait déjà 23 ans mais ce n'était pas un problème. Le contrat a été signé en octobre 2004. C'était une offre de D1, pas question de la refuser ou de faire les difficiles. Bayat l'a vu pour la première fois contre Woluwé en Coupe de Belgique, bien après son engagement. Le secret fut gardé jusqu'à fin janvier 2005. En guise de cadeau à Louvain, François a solidement aidé Louvain qui accéda à la D2. " A Charleroi, il monta progressivement en puissance. Le succès était au rendez-vous avec un transfert lucratif au Kiel en juin 2006. Au Mambourg, il portait le maillot frappé du numéro 9. Au Beerschot, il restait quelques tenues disponibles. A la signature du contrat à Anvers, Mogi Bayat lui recommanda le 23 : " C'était le numéro d' Eduardo. Il a réussi à Toulouse après avoir quitté les Zèbres. " Mogi Bayat a joué un très grand rôle dans sa carrière. Je dois aussi citer Jacky Mathijssen, Marc Brijs, etc. Il a éprouvé plus de peine afin de convaincre René Vandereycken... " L'été passé fut marqué par le feuilleton du transfert de Sterchele. " Il avait une priorité : le Standard ", signifie Selak. " Milan Jovanovic est resté et le Standard, n'a pas pu s'aligner sur le montant demandé par le Beerschot. François a claqué la porte à Anderlecht car la confiance à son égard n'était pas totale. Au Club par contre, ce fut tout de suite le coup de foudre. " La suite, ce fut une grande saison : François Sterchele s'est totalement identifié à son club. Il est né un 14 mars comme Nicolas Anelka, Albert de Monaco ou Quincy Jones. Le destin l'a emporté un 8 mai comme Gilles Villeneuve, grand pilote de Formule 1. Il adorait une petite phrase : " Rêve comme si la vie était éternelle ; vis comme si demain était ton dernier jour ". Lors de ses funérailles, il a réuni toute la Belgique autour de lui. François en est fier là-haut et il aura souri quand une dame fit le geste qu'il avait pris à Luca Toni. Tout le monde l'a ensuite imité... par pierre bilic - photos : reporters