NICKY DEGRENDELE: " C'est bizarre mais je ne me rappelle pas bien de cette finale du keirin au Championnat du monde. Tout ce que je sais, c'est qu'au dernier tour, je me suis dit : maintenant, faut y aller. C'était tout ou rien ! Dans les derniers mètres, j'ai regardé sous mon bras et je n'ai vu personne. J'avais deux longueurs d'avance. Ça, c'était in-des-crip-tible. Je ne sentais même pas la douleur, j'aurais encore pu sprinter pendant un tour. Mais je n'y ai vraiment cru que quand j'ai vu le résultat sur l'écran géant et quand Kristina Vogel, la favorite, est venue me féliciter.
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NICKY DEGRENDELE: " C'est bizarre mais je ne me rappelle pas bien de cette finale du keirin au Championnat du monde. Tout ce que je sais, c'est qu'au dernier tour, je me suis dit : maintenant, faut y aller. C'était tout ou rien ! Dans les derniers mètres, j'ai regardé sous mon bras et je n'ai vu personne. J'avais deux longueurs d'avance. Ça, c'était in-des-crip-tible. Je ne sentais même pas la douleur, j'aurais encore pu sprinter pendant un tour. Mais je n'y ai vraiment cru que quand j'ai vu le résultat sur l'écran géant et quand Kristina Vogel, la favorite, est venue me féliciter. " La cérémonie protocolaire, c'était fantastique aussi. Jolien D'hoore m'avait dit : Profites-en car ça ne dure pas longtemps. Je l'ai écoutée, j'ai vraiment savouré. On aurait dit qu'une fleur s'ouvrait dans mon coeur. Que du bonheur. Et de la fierté : je suis championne du monde alors que certains doutaient de moi. Qui ? Je préfère ne pas le dire mais j'ai fait ce que je voulais faire et j'ai prouvé à ces gens qu'ils avaient tort. Et je suis surtout reconnaissante aux gens qui m'ont soutenu. C'est pourquoi je veux remettre le couvert. " " J'ai toujours eu une mentalité de gagneuse. J'ai fait de la gymnastique pendant six ans et je voulais exécuter chaque figure à la perfection, dans l'espoir d'aller aux Jeux Olympiques. A 15 ans, j'ai commencé à faire de la piste. Comme j'étais assez forte et que j'aimais ça, j'ai voulu en faire mon métier et aller loin. J'ai été championne du monde juniors mais ça ne représentait rien. Je voulais briller en élites ! Quand on est athlète, on doit un peu être obsédé, ne penser qu'au sport. C'est pourquoi je n'ai pas poursuivi mes études. J'ai un peu essayé - en diététique - mais combiner l'entraînement et les études à distance (depuis 2016, Degrendele s'entraîne une bonne partie de l'année à l' UCI Cycling Center d'Aigle, en Suisse, ndlr), c'était trop dur. Après les entraînements, j'étais trop fatiguée pour étudier et me concentrer. Maintenant, je n'ai plus qu'un objectif : les Jeux de Tokyo. Je reprendrai peut-être des études par la suite mais je ne sais pas dans quel domaine. C'est aussi en partie pour ça que je n'ai pas de copain. Je ne suis pas contre - si ça doit arriver, ça arrivera - mais je n'ai pas le temps d'aller vers les autres. De plus, tous les hommes n'acceptent pas de ne pas être au centre des attentions. Il faudrait quelqu'un que mes séjours fréquents à Aigle ne dérangent pas. Je suis une solitaire. Au début, c'était difficile car je n'aimais pas partir de chez moi. Aujourd'hui, ce n'est plus un sacrifice pour moi. J'aime aller à Aigle ou ailleurs. Je sais que je m'y entraîne mieux qu'en Belgique, parce que j'y ai un coach et des collègues. Je peux me concentrer sur le vélo, les repas et le repos. Ça me motive. Bien sûr, ma famille me manque. Je savoure d'autant plus les moments que je passe avec elle, comme à Noël. " " Pourquoi je mène cette vie d'ascète ? Pas tellement pour le titre olympique ou mondial car tout peut arriver. Mais je veux sans cesse progresser. Je me donne parfois tellement à fond que je vomis. Il y a quelques années, ça me faisait peur. Maintenant plus. Parce que je sais que c'est nécessaire pour arriver au sommet. Le sommet, ce n'est pas un résultat spécifique ou un record, c'est le sentiment qu'on a sur le vélo. J'aime préparer les grands rendez-vous, progresser au fil des entraînements puis tout donner en finale. Une de mes plus grandes qualités, c'est de ne pas stresser dans les heures qui précèdent un grand événement. Je suis juste excitée. Mes coaches, Tim Veldt et Craig MacLean, parviennent à me calmer, comme la musique. Il m'arrive souvent de chanter encore quelques minutes avant la course, ce qui énerve mes rivales parce que ça les empêche de se concentrer. Et moi, je rigole avec mon coach (elle rit).Je me fiche de ce que les autres pensent, je fais ce qui me plaît. Le plaisir, c'est très important. Ça me permet aussi de prendre les meilleures décisions en course. À l'instinct car je ne réfléchis pas. J'agis comme je parle : sans demi-mesure. Je n'ai pas de plan de course. Quand mon coach me donne des consignes, je réponds : on verra bien. Bien entendu, je connais les points forts et les points faibles de mes rivales mais le keirin est tellement imprévisible qu'on ne peut rien programmer. En dehors de la piste, je suis très gentille mais sur mon vélo, seule le victoire compte et je suis prête à couper la route à ma meilleure amie. Et si elle fait la même chose, pas de problème pour moi. C'est un petit monde, autant bien s'entendre. Je suis sincère, ce n'est pas le cas de tout le monde et c'est dommage. A l'école à Bruges et à Gand, tout comme à Aigle, j'étais souvent la seule fille dans un groupe de garçons. Et eux sont plus cool, ils font moins d'histoires que les femmes. " " Entre la piste et moi, ce fut un coup de foudre. J'ai pourtant commencé à rouler sur la route mais après trois courses, j'en avais marre : j'avais abandonné une fois parce qu'il faisait trop froid et la deuxième fois, je m'étais cassé le coude en chutant. Lorsque mon père m'a amené sur la piste de Gand et m'a fait rouler tout au-dessus, j'ai adoré. Après quelques courses avec la ligue flamande en octobre/novembre 2011, j'ai été championne de Belgique de sprint en février 2012 et j'ai été invitée aux entraînements de l'équipe juniors sur piste. La même année, l'équipe élite s'est qualifié pour les J.O. de Londres. Voir Jolien D'hoore etc, ça m'a donné des idées. Et quand j'ai vu Chris Hoy remporter la médaille d'or en keirin, j'étais conquise. Incroyable sa victoire sur Max Levy. Alors, quand Hoy est venu me féliciter après mon titre mondial, l'an dernier, j'ai eu la chair de poule. Le soir, nous avons même pris un verre ensemble ! Je n'ai jamais eu d'idole féminine belge mais pourquoi ne pas en devenir une moi-même ? Être une pionnière du sprint et du keirin en Belgique ? J'ai toujours aimé la vitesse, déjà quand je faisais du snowboard et du ski. Quelle adrénaline ! Dommage que je ne puisse plus en faire, d'autant qu'Aigle est entouré de stations. Parfois, je regarde la neige pendant des heures. Je rêve aussi de faire une course de voiture. Pas tellement pour la vitesse mais pour l'expérience, le contrôle. C'est pareil sur mon vélo. Aucune piste n'est pareille, il faut les découvrir. C'est presque un art. " " Je ne suis encore tombée qu'une fois : en octobre de l'an dernier, lors de la manche de Coupe du monde de Saint-Quentin-en-Yvelines. Là, j'ai compris que le keirin était une discipline dangereuse, qu'on prenait des risques en mettant le coude à 60 km/h et en slalomant entre six autres concurrentes. C'est une de mes plus grandes qualité et c'est la raison pour laquelle, à 22 ans, j'ai brillé davantage dans cette discipline qu'en sprint, où on n'est que deux et où la puissance, la maturité physique compte davantage. À Saint-Quentin-en-Yvelines, j'ai tout simplement voulu passer dans un trou trop étroit. C'était ma faute. Heureusement, je n'ai pas eu de fracture mais quand même une commotion et des contractures. J'ai un peu sous-estimé le processus de guérison. Après une nuit à l'hôpital, j'étais déjà sur mon vélo. Je ne sais pas rester sans rien faire et je l'ai payé. Pendant deux mois et demi, j'ai eu des maux de tête, des pertes d'équilibre, des problèmes de concentration. Lors de mon premier entraînement sur piste, rien qu'à l'échauffement derrière une moto, j'ai failli tomber trois fois en un quart d'heure. Même les longs trajets en voiture étaient compliqués. Avant Noël, il m'a fallu douze heures au lieu de neuf pour faire Aigle-Varsenare, tellement je m'arrêtais souvent. Mais cette chute ne m'a pas fait peur. Lors de la course qui a suivi, en décembre à Londres, je me suis parfois dit oooohhh mais je ne me suis pas retenue. Je continue à prendre des risques. Peut-être plus en Coupe du monde mais en championnat du monde et aux Jeux, je n'hésiterai pas. Quand on veut gagner, il faut pouvoir faire de l'équilibre. En cas de malchance, on tombe. Et si tout va bien, on se relève. " " Kristina Vogel n'a pas eu cette chance, c'est vrai (l'Allemande est paralysée suite à une chute à l'entraînement, en juin 2018). Je pense souvent à elle mais pas sur le vélo. Avant sa chute, déjà, je savais qu'il y avait des risques mais je ne me suis jamais levée en me disant : Pourvu que je ne tombe pas aujourd'hui. De plus, l'accident de Kristina n'a rien à voir avec le keirin : elle est entrée en collision avec un coureur qui a surgi inopinément sur la piste. C'est le destin et c'est tragique. J'ai mal pour elle car nous sommes amies, on s'appelle souvent. Elle relativise bien. Il y a peu, elle m'a même enguirlandée. Elle avait vu sur une vidéo de l'UCI que, pour aller de l'hôtel à la piste, je ne portais pas de casque. Elle m'a envoyé un message : Nicky, mets ton casque ! Son accident m'a fait comprendre combien j'aimais cette discipline. Et pour le moment, la passion pour le vélo est plus forte que la peur de tomber. Je n'ai pas toujours eu le feu sacré. Quand je suis passée en élites, en 2015, je n'ai rien fait de bon pendant un an. Après mon titre de Championne du monde junior, j'étais nonchalante, je m'entraînais moins... Je n'aime plus trop en parler (elle marque une pause).C'est en 2016, quand je suis partie pour la première fois à Aigle, que j'ai retrouvé le plaisir. Et que j'ai changé, grâce à Scott Bugden, mon coach de l'époque. Il m'a appris à mieux m'occuper de moi, notamment en écrivant les points à améliorer ; à prendre confiance grâce aux progrès effectués, à me dire que l'entraînement allait finir par payer ; à moins m'énerver quand on me disait quelque chose, même si j'étais fatiguée ou frustrée ; à avoir une vie en dehors du vélo, aussi, même si ce n'est pas simple car mes meilleures amies, une Irlandaise et une Australienne, font aussi de la piste. À Aigle, j'ai mûri, j'ai trouvé l'équilibre sur tous les plans et les résultats ont suivi. Avec le titre mondial en guise de cerise sur le gâteau. Les mois qui ont suivi ont été difficiles. Il y a eu les interviews, les cérémonies, les vacances au Mexique pour me relaxer avec ma maman puis il a fallu se rendre à l'évidence : arriver au sommet avait été très dur mais y rester allait l'être plus encore. Je me suis mis de la pression, je voulais me montrer à chaque course. J'en faisais trop, je n'étais plus en paix avec moi-même. Je me disais que je ne pouvais pas décevoir les gens, que je devais faire honneur à mon maillot arc-en-ciel. " " Quand je suis partie au Japon pour trois mois, au début de l'année, j'ai découvert qui j'étais vraiment. La solitude, le changement de culture, le fait de m'entraîner seule... Ce n'était pas facile... Ce n'est qu'avant l'EURO, cet été ( Degrendele y a décroché la médaille d'argent, ndlr), que j'ai retrouvé l'équilibre, que je suis redevenue Nicky et pas Nicky-la-championne-du-monde. Maintenant que ma commotion est derrière moi, je peux m'entraîner à fond mais sans stress, sans me sentir obligée de gagner en Coupe du monde en Nouvelle-Zélande ou à Hong-Kong, même si je donnerai le meilleur de moi-même. Mes vrais objectifs sont le championnat du monde 2019, le championnat du monde 2020 et, surtout, les J.O. de Tokyo. Je vais tout faire pour les atteindre. "