Parfois, le hasard n'est pas tout à fait un hasard. Au moment précis où nous abordons la question du système des amendes instauré par Hannes Wolf durant cette longue interview de près de deux heures, l'entraîneur allemand apparaît, sourire aux lèvres, à notre table située au troisième étage de la Luminus Arena. Il nous serre la main, donne une tape sur l'épaule de Paul Onuachu dans un geste paternel, et disparaît de nouveau. Davantage que son prédécesseur Felice Mazzù, plus âgé de 15 ans, le jeune Allemand imprime sa griffe sur le champion sortant.
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Parfois, le hasard n'est pas tout à fait un hasard. Au moment précis où nous abordons la question du système des amendes instauré par Hannes Wolf durant cette longue interview de près de deux heures, l'entraîneur allemand apparaît, sourire aux lèvres, à notre table située au troisième étage de la Luminus Arena. Il nous serre la main, donne une tape sur l'épaule de Paul Onuachu dans un geste paternel, et disparaît de nouveau. Davantage que son prédécesseur Felice Mazzù, plus âgé de 15 ans, le jeune Allemand imprime sa griffe sur le champion sortant. " Il nous pousse constamment, " explique Onuachu. " Il veut que nous soyons plus agressifs, dans le pressing et dans les duels. Parfois, je l'oublie, lorsque je suis fatigué d'exercer un pressing constant. C'est un coach qui aime la discipline et qui est franc. Si vous exécutez un mouvement correctement, il le dit. Mais, si vous commettez une erreur, il le dit aussi. Peu lui importe que vous soyez le capitaine ou le meilleur buteur, ou que vous jouez ici depuis cinq ans. Il est très direct envers chacun. Ça aide l'équipe à avancer. On ne peut pas toujours utiliser la manière douce pour l'apprentissage, il faut parfois se montrer dur ( il rit). " Quelle impression vous a laissée Felice Mazzù ? PAUL ONUACHU : Un homme très amical, avec qui il était toujours agréable de discuter, vraiment un bon gars. Parfois, il se montrait même trop amical vis-à-vis des joueurs, qui avaient alors tendance à tomber dans la facilité. Certains emmenaient même leur téléphone en salle de fitness. Désormais, il faut éteindre tous les portables une demi-heure avant le début de l'entraînement, et les ranger. Dans le cas contraire, on s'expose à une solide amende. Combien d'amendes avez-vous déjà payé ? ONUACHU : Je n'ai pas compté. Mais je ne suis pas le seul à avoir dû mettre la main au portefeuille, tout le monde y est passé. Pour un professionnel, c'est si compliqué de faire ce que le coach demande ? ONUACHU : Ce n'est pas toujours facile de changer certaines habitudes, mais nous sommes sur le bon chemin. Quelles autres règles Wolf a-t-il instaurées ? ONUACHU : Ne pas arriver en retard. Cela vous est arrivé ? ONUACHU : Une fois, pour dix minutes, à l'hôtel, avant un match en déplacement. Pour quelle raison ? ONUACHU : Dans la chambre, Stephen Odey et moi avons oublié l'heure. Nous avions oublié de prendre une photo du programme et nous ne savions plus très bien à quelle heure nous étions attendus en bas. Pour quelle autre raison avez-vous été mis à l'amende ? ONUACHU : À l'entraînement, j'ai un jour oublié de mettre mon gps ( il rit). Lorsque vous êtes arrivé à Genk, l'été dernier, qu'est-ce qui vous a demandé le plus d'adaptation ? ONUACHU : En fait, je n'ai pas eu besoin de beaucoup m'adapter. La nature et le climat sont les mêmes qu'au Danemark. J'ai simplement dû m'adapter au championnat et à l'équipe. En quoi le championnat de Belgique diffère-t-il du championnat du Danemark ? ONUACHU : Le niveau est plus élevé en Belgique. Le jeu est plus rapide et de meilleure qualité. Qu'est-ce que cela signifie, pour un attaquant ? ONUACHU : Il faut être plus affûté physiquement et plus malin. Car, si le jeu va plus vite, il faut aussi réfléchir plus vite. Cela demande une certaine adaptation, mais je suis capable de m'adapter au style de jeu préconisé par différents entraîneurs. Je pense aussi que mon style de jeu peut convenir à chaque équipe. Si quelqu'un souhaite que je me lance plus en profondeur, j'en suis capable. Mais je suis davantage un target-man. Désormais, chacun sait également que je suis capable d'utiliser mes pieds. J'oserais même dire que vous êtes meilleur avec les pieds qu'avec la tête. ONUACHU : Je suis très bon de la tête aussi, regardez le but que j'ai inscrit à l'Antwerp. Mais je dois encore améliorer mon timing. Au Danemark, je marquais souvent de la tête. Dans quelle mesure votre jeu a-t-il changé avec l'arrivée du nouveau coach ? ONUACHU : Il n'a pas changé tant que cela. Mazzù demandait que je me déplace davantage et que je ne me contente pas d'attendre les centres. J'ai essayé d'intégrer ça dans mon jeu. Mes principaux atouts restent cependant de conserver le ballon dos au but, de jouer en un temps ou en deux temps, et puis d'être présent dans le rectangle afin de conclure de la tête ou du pied. L'une des différences, c'est que Mazzù demandait aux ailiers d'élargir le jeu et donc de rester collés à leur ligne, alors que Wolf leur demande de rentrer dans le terrain afin de créer de l'espace pour les montées des arrières latéraux. Ces montées des arrières latéraux ne provoquent-elles pas plus de mouvement pour vous ? ONUACHU : Oui, et ça me rend la tâche un peu plus facile. Vous n'avez pas pensé qu'Ally Samatta partirait déjà pendant l'été ? ONUACHU : Non. Mais je savais qu'un jour, un club viendrait le chercher, parce qu'il livrait de bonnes prestations ici et que les journaux évoquaient constamment un intérêt de l'étranger. La manière dont les choses se sont déroulées me convenait parfaitement, j'ai bénéficié de plus de temps pour m'adapter. Vous avez coûté six millions d'euros. Vous avez ressenti la pression, lorsque vous jouiez peu en début de saison ? ONUACHU : Lorsque je suis venu voir le match contre Anderlecht en août, quelqu'un m'a déjà fait comprendre que, pour ce prix, j'avais intérêt à prester sur le terrain. Je peux le comprendre. Le football, ça reste un défi. Mais que pouvez-vous faire lorsque des critiques se font entendre ? Se réfugier chez soi, et se cacher dans son lit ? Ça ne fait qu'empirer la situation. J'ai appris que, dans ces conditions, le mieux était encore de persévérer, même si l'on ne parvient pas à trouver une seule fois le chemin des filets en dix matches. C'est la vie d'un attaquant. Parfois, on enfile les buts, et en d'autres circonstances, on ne parvient pas à pousser le ballon au fond et l'on se dit : shit, qu'est-ce qui m'arrive ? Les gens en parlent, critiquent parfois, et il arrive que ces critiques vous touchent, mais il ne faut pas le montrer. Votre foi vous aide-t-elle à surmonter ces périodes difficiles ? ONUACHU : Oui. Je prie, j'ai foi en Dieu, et ça me donne de la confiance et un bon sentiment pour commencer les matches, mais ça n'empêche pas de devoir travailler. Pour moi, tout tourne autour de l'entraînement et du repos. Je dois être détendu, concentré et jouer. Je ne suis pas un sorteur. Vous utilisez les services du psychologue ? ONUACHU : Je pense qu'un psychologue peut être utile à chacun. Pour entendre pourquoi certaines choses se produisent, ce que l'on peut améliorer, comment gérer ses émotions et définir ses objectifs. J'apprécie ce genre de conversation. Avec notre entraîneur actuel, le psychologue est quasiment présent au quotidien. J'ai encore parlé avec lui ce matin. À quel sujet ? ONUACHU : Au sujet du match à domicile contre le Standard. Il voulait savoir comment je me sentais, et ce que j'en pensais. Je lui ai dit, entre autres, que si l'on abordait un match avec l'idée que l'on doit à tout prix marquer et remporter le combat, on perd parfois ses moyens. Car on a alors trop de choses en tête, et on se concentre trop sur l'essentiel et pas assez sur les petits détails. Selon moi, ça fonctionne autrement : si l'on prend conscience des petits détails, on se concentrera aussi sur l'essentiel. Pendant un match, il faut pouvoir rester soi-même. Si c'est le cas, tout se passera bien. Et si ça ne réussit pas ce jour-là, ça réussira au match suivant. C'est de cette manière que je me sens le mieux. Vous travailliez aussi avec un psychologue au FC Midtjylland ? ONUACHU : Oui, mais c'était plus un psychologue de guerre. Le genre de psychologue qui conviendrait parfaitement pour l'entraînement des soldats. Il travaillait surtout la motivation, la faculté de dépasser ses limites. Et ça fonctionnait avec vous ? ONUACHU : Parfois ( il rit) ... et parfois pas. Un jour, il nous a emmené dans une expédition où, le soir, nous devions marcher pendant des heures dans le froid et la neige, chercher certaines choses, puis encore ramer pendant quatre ou cinq heures. Beaucoup de joueurs se sont plaints, et certains se sont même blessés. Moi-même, je me suis retrouvé sur la touche pendant quelques mois à cause d'une blessure au dos. Vous me voyez, avec ma taille, pagayer pendant quatre ou cinq heures dans un kayak ? Ce n'était pas fait pour moi. Mais Midtjylland a cependant été un très bon club pour moi. En six ans, j'ai beaucoup évolué là-bas. Je comprends mieux le jeu, je le lis mieux aussi, je suis devenu plus fort physiquement et mon jeu de tête s'est amélioré. Au début, je pensais que mon jeu au pied était bon, j'essayais de sortir du rectangle, je me déportais même vers les flancs afin d'y tenter une action. Ce n'est évidemment pas fait pour moi, mais à l'époque, j'ignorais encore quel était mon vrai profil. Ils m'ont fait prendre conscience que j'étais capable d'exécuter des gestes avec le ballon, mais que j'étais surtout un joueur de rectangle. Vous avez aussi travaillé avec Jess Thorup, l'entraîneur danois de La Gantoise. ONUACHU : Oui. Il a lui-même été attaquant et m'a appris comment me déplacer, comment se défaire d'un défenseur, comment jouer en un temps et comment surgir dans le rectangle au bon moment. Nous en avons beaucoup discuté. Avec lui, j'ai souvent travaillé la reprise des centres avec un ailier. À la longue, nous avons construit des automatismes. À 18 ans, vous avez quitté l'une des plus grandes villes d'Afrique, Lagos, pour vous installer dans la petite ville provinciale de Herning. Un sacré dépaysement, non ? ONUACHU : Je pensais qu'en Europe, je vivrais au milieu de gratte-ciels, comme aux États-Unis ou à Dubaï. Mais, lorsque nous avons quitté l'aéroport, je n'ai vu que des bois, des arbres et des fermes pendant une demi-heure. Je me suis dit : mon Dieu, il y a un club de football dans ce coin ? Heureusement, j'ai été accueilli dans une famille d'accueil qui était aux petits soins pour moi. Ces gens ont joué un rôle très important dans mon évolution. Grâce à eux, je me suis bien adapté. Mon père danois est d'ailleurs un entraîneur de natation, et il m'a beaucoup parlé durant les moments où ça ne marchait pas très fort dans le football. Durant les périodes où je ne marquais pas, où je ratais des occasions et où j'étais critiqué. J'ai besoin de pouvoir parler de ces choses-là, pour me sentir mieux et m'aider à tourner la page. Des quatre jeunes joueurs du FC Ebedei qui ont été invités à passer un test à Midtjylland durant l'été 2012, vous êtes le seul à avoir réussi. Pourquoi vous et pas les trois autres ? ONUACHU : Les qualités footballistiques sont importantes, évidemment, mais il y a aussi la personnalité et le comportement. Il faut rester calme, patient, progresser étape par étape, et comprendre qu'il faudra d'abord faire ses preuves chez les jeunes. Je pense que j'ai mieux géré tous ces paramètres. Les autres s'attendaient peut-être à ce que ça aille plus vite et ont été rongés par le stress. Votre motivation provient-elle d'une nécessité économique ? ONUACHU : Non. J'ai joué au football par simple passion pour ce sport. Aussi longtemps que je me souvienne, cette passion a toujours été présente en moi. Contrairement à mes frères, par exemple. Ils aiment aussi le football, mais n'en faisaient pas une obsession, comme moi. Après l'école, je jouais toujours au football dans la rue, pieds nus. À 12 ou 13 ans, mon père m'a offert mes premières chaussures de football, parce que des gens lui ont dit que j'avais le talent nécessaire pour aller jouer en Europe et qu'il devait me soutenir. Mais il a rapidement perdu patience. Deux ou trois ans plus tard, il s'est frustré parce que je ne perçais pas. Il m'a dit : Arrête avec ça, tu nous coûtes de l'argent et tu ne nous rapportes rien. Cherche du travail, pour subvenir à tes besoins et aider ta famille. Il était sur le point de demander à un ami sur le marché si je pouvais travailler pour lui, mais j'ai répondu : C'est inutile, je ne le ferai pas.Mais, si j'avais continué à stagner, j'aurais bien été obligé d'accepter. Heureusement, un entraîneur m'a proposé d'aller passer un test au FC Ebedei, l'académie de Churchill Oliseh qui collabore avec le FC Midtjylland. C'est alors que tout a commencé. Lorsque mon père a commencé à se plaindre, je me suis dit : Paul, tu dois absolument réussir dans le football. Mais, même un an plus tard, lorsque je suis parti à Midtjylland, ce n'est pas à l'argent que j'ai pensé en premier lieu. Je voulais simplement jouer. On a trois mois pour démontrer de quoi on est capable, et si l'évaluation est positive, ils vous offrent un contrat d'un an. Dans le cas contraire, vous rentrez à la maison. J'ai considéré ça comme un défi sportif, et je me suis dit : Si j'ai la chance de poser un pied en Europe, je ne quitterai plus le Vieux Continent. L'un des autres garçons songeait bel et bien à l'argent, mais ce n'est pas possible quand on n'a encore rien prouvé. Il faut d'abord faire ses preuves avec les U19, puis avec l'équipe Réserve, avant de pouvoir se montrer lors de quelques apparitions en équipe Première. C'est ainsi que ça se passe. Lorsque j'ai été prêté pour six mois à Vejle, en deuxième division, afin d'obtenir plus de temps de jeu, j'étais très triste. Le premier mois n'a pas été facile pour moi. Mais lorsque j'ai commencé à jouer, j'étais heureux d'avoir débarqué dans un autre environnement et de découvrir une nouvelle culture. Avec d'autres personnes, d'autres entraîneurs et d'autres stades. Comme j'ai bien joué à Vejle, j'ai pu retourner à Midtjylland. Vous êtes issu d'une famille pauvre ? ONUACHU : Pas d'une famille riche, en tout cas. Mais mes parents ont toujours veillé à ce que j'ai assez à manger. Je ne me suis jamais retrouvé le ventre creux. Mais il est arrivé que j'aille jouer au football en ayant faim. Aujourd'hui, j'envoie tous les mois de l'argent à ma mère, mon père, mes frères et mes soeurs, et aussi à des amis et à des cousins. Votre père ne se plaint plus ? ONUACHU : Non. En fin de compte, il est heureux que je n'ai pas abandonné le football ( il rit).