Sucré, salé, acide et amer constituent les quatre saveurs fondamentales de l'art culinaire. Une carrière de footballeur est aussi faite d'accords et de contrastes qui lui donnent du goût. Le Club Bruges s'est offert une gourmandise de 750.000 euros en recrutant Bojan Jorgacevic. Un transfert en cours de saison qui a un côté sucré-salé. Les Buffalos ont fait la grimace. Ils auraient préféré vendre le gardien en Turquie...
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Sucré, salé, acide et amer constituent les quatre saveurs fondamentales de l'art culinaire. Une carrière de footballeur est aussi faite d'accords et de contrastes qui lui donnent du goût. Le Club Bruges s'est offert une gourmandise de 750.000 euros en recrutant Bojan Jorgacevic. Un transfert en cours de saison qui a un côté sucré-salé. Les Buffalos ont fait la grimace. Ils auraient préféré vendre le gardien en Turquie... " Je savais que ce transfert ferait du bruit ", dit Jorgacevic en attaquant un filet pur, de la salade et de l'eau plate (à la fin, il déguste quand même un tiramisu). " Je ne m'attendais pas à vivre certaines choses très décevantes... Il y a eu des chicaneries. Je n'y reviendrai pas car je veux tourner la page et garder tout mon influx pour réussir à Bruges. Je n'oublierai jamais Gand où tout commença pour moi. J'étais arrivé pour rien et j'ai tout donné. A 29 ans, je découvre un grand club mais la direction de Gand ne doit pas faire semblant que mon départ ne l'arrange pas. "Bojan Jorgacevic : Cela peut paraître décalé mais je tenais à Gand, à ce que j'ai vécu là-bas. Et cela, personne ne me le volera. Le lien affectif était très fort en ce qui me concerne. Je me pose des questions, je ne sais pas si cette estime était totalement partagée par le top de la direction gantoise. Il y a eu des signes au début des play-offs de la saison passée. J'avais été touché au genou mais j'estimais pouvoir tenir ma place à Anderlecht. Gand encaissa une défaite (3-2) et le président Ivan De Witte débarqua dans le vestiaire et affirma que je n'aurais pas dû jouer. Là, je me suis dit que le vent tournait : il se passait quelque chose... A Gand, j'ai souvent joué en ayant mal à l'épaule, aux genoux, un peu partout, après avoir reçu des injections : c'est dans ma nature de tout faire pour jouer. J'ai toujours fonctionné comme cela : le travail, c'est sacré. Mais personne n'était jamais descendu dans le vestiaire pour me dire après un succès : - Bojan, je sais que tu avais mal ; merci d'avoir joué pour rendre service à Gand. Non, je ne le demandais pas mais, à Anderlecht, après une défaite, il y a eu ces propos du président. Je n'y ai plus pensé mais le ver était dans le fruit. A ce moment-là, j'imaginais pourtant la suite de ma carrière à Gand. Il me restait un an à prester et il était question d'une prolongation de trois saisons avec une option pour une de plus. Et cela me faisait une garantie de cinq ans au total. Pour moi, à 29 ans, c'était bien mais... ... Michel Louwagie, le manager de Gand, est revenu sur la teneur de nos négociations et il me proposa une prolongation d'un an. La donne changeait et je ne voyais pas où Gand voulait en venir. Oui, je l'ai fait en mai. Après réflexion, je me suis dit que le but était de me vendre rapidement. A mon âge, on veut un projet, de la sécurité et, là, je n'en avais pas. Gand voulait probablement me transférer, réaliser un bénéfice. Je rappelle que j'étais venu pour rien de RAD Belgrade. C'est de bonne guerre mais je n'aimais pas ces man£uvres compliquées. J'étais quand même déçu par tout cela. Tout à fait. Ce club turc entraîné par Fuat Capa, connu en Belgique et aux Pays-Bas, avait un problème de gardien. Le défi était intéressant car ce club se bat chaque année pour accéder à une Coupe d'Europe. Les Grecs d'Olympiacos étaient intéressées aussi mais c'était moins concret que Gençlerbirligi. Pourtant, les choses ont traîné et, à un moment, j'ai dit -Stop ! Je ne pouvais plus patienter. Je devais être tranquille pour jouer à Gand et défendre ma place en équipe de Serbie. Je ne sais pas si ma décision a plu à tout le monde à Gand, mais je l'ai prise car il n'y en avait pas d'autre possibilité à ce moment-là. Oui, car je suis persuadé que le football proposé en Allemagne me convient bien. Là, on apprécie les gardiens robustes qui n'ont pas froid aux yeux. Exact et les Turcs étaient plus précis avec une offre intéressante pour Gand et pour moi. C'est à ce moment-là que j'ai été contacté par le Club Bruges. Là, franchement, je ne m'y attendais pas du tout. J'ai rencontré Vincent Mannaert et mon manager, Dejan Veljkovic, a tout réglé en cinq jours. C'était une offre ferme et le Club me voulait à tout prix. Là, c'est une preuve d'estime, de reconnaissance. C'est Bruges qui était là pour moi, Bruges et son prestige, Bruges et son aura européenne, Bruges et ses projets de développement. Le débat était différent... Je respecte le football turc mais Bruges, c'est plus que tellement de clubs. Il suffit de lire son palmarès européen... Pas du tout. Bruges voulait trouver un accord avec moi pour me faire venir en janvier. Son but était de me proposer une autre solution que la Turquie. A ce moment-là, Bruges disposait toujours, à ma connaissance, de trois gardiens valides. Dans ma tête, c'était une solution pour janvier. Louwagie a été mis au courant. Pour lui, un départ ne posait pas de problème car il avait déjà négocié avec les Turcs. J'avais deux possibilités et cela arrangeait Gand. Donc, j'en conclus que mon départ convenait à Louwagie et à Gand. Dans le cas contraire, Louwagie m'aurait gardé... A partir du moment où il y avait deux offres et que Gand voulait réaliser une affaire, c'était à moi de choisir. Louwagie aurait probablement préféré me voir en Turquie mais il y avait un choix de carrière à faire, ma carrière. Et je n'oublie pas le plus important. De loin même, cela passe avant tout... De ma famille. J'ai deux filles et l'une d'entre elles va à l'école, parle couramment néerlandais. Mon épouse est enceinte et attend un fils pour bientôt. Les miens se sont parfaitement adaptés à la vie en Belgique. Est-ce qu'il était judicieux d'aller à l'étranger et de déraciner ma famille. Ma carrière est importante mais le bonheur des miens aussi. J'en parlé durant des heures avec ma femme : où allait-elle accoucher ? Nous avons tout examiné avant d'opter pour Bruges. A ce moment-là, le Club n'avait pas encore de nouveau coach. Je me suis rendu compte que je pouvais difficilement rester à Gand jusqu'en janvier. Il y avait un accord et, à ma connaissance, le problème du troisième gardien (blessé) s'est posé après. J'ignorais tout de cette fameuse dérogation, qui autorise un club à recruter un gardien de but en dehors des périodes de transfert si un de ses trois keepers est blessé. J'ai été transféré à Bruges en novembre au lieu de l'être en janvier : qu'est-ce que cela change ? Et quand je vois la réaction de certains supporters, je me dis que c'est mieux ainsi. Si j'étais resté à Gand tout en ayant signé à Bruges, pfff... Je ne reviendrai pas sur tout cela. Il a défendu les intérêts de son club, sa vision des choses. Tout le monde doit mettre de l'eau dans son vin. Parfois, c'est dur et injuste mais c'est ainsi, c'est le monde professionnel. J'ai été étonné car je suis trop honnête, trop droit, trop romantique ! Oui, vous êtes bien renseigné. Il manquait un document. Comme cela tardait, j'ai en effet téléphoné à Ivan De Witte qui m'a donné sa parole que tout était OK et ça a été le cas. J'étais quand même lessivé mentalement mais tellement heureux de signer un contrat de quatre ans et demi. Je ne veux surtout pas généraliser. Je les comprends et j'aurais aimé qu'ils me comprennent aussi. On a jeté des cailloux dans mon jardin ; ils étaient emballés dans du papier garnis de messages haineux. Ma femme a été insultée. Avant mon premier entraînement à Bruges, il y avait du monde. J'ai signé des autographes quand un homme a montré son t-shirt gantois. Il a porté sa main sur le côté. Là, on aurait pu penser que c'était très dangereux. Heureusement, ce ne fut le cas. Mais cela ne changera rien pour moi : je suis fier de mon vécu gantois. Ce club m'a aidé, je l'ai aidé aussi. C'est ce que je vais faire. Un footballeur pro doit se reposer. Les déplacements usent et comme je me donne toujours à fond, j'ai besoin de cela. Après le premier entraînement à Bruges, je suis rentré à la maison vers 18 h 30. Je me suis mis au lit en disant à ma femme : - Je vais dormir une heure, j'en ai besoin. Je me suis réveillé 12 heures plus tard. Je n'ai même pas entendu mes enfants... Je crois que ce qui m'arrive n'est pas le fruit du hasard. Sans une erreur en équipe nationale, je ne serais peut-être pas à Bruges. J'ai joué sept fois en équipe nationale de Serbie. En Slovénie, j'ai été surpris par un long ballon aérien. J'ai été ébloui par l'éclairage et j'ai perdu le ballon des yeux. Ce but était évitable. Pourquoi est-ce que cela m'est arrivé à ce moment décisif ? Pourquoi moi ? Même si la Serbie a aussi égaré sa qualification pour l'Euro 2012 lors d'autres matches, j'ai culpabilisé. Mais j'ai vécu des moments bien plus difficiles au cours de ma vie : la guerre chez nous, la pauvreté et j'en suis toujours sorti. Sans cette erreur à Ljubljana, j'aurais été retenu pour les matches de la Serbie au Mexique et au Honduras. Et le transfert à Bruges serait tombé à l'eau car je n'aurais pas été en Belgique au moment décisif ! C'est la volonté de Dieu. Bien sûr, je dois avoir une soixantaine de flacons à la maison. Ils viennent d'une église du centre de Belgrade consacrée à une sainte, Sveta Petka. Moi, j'y crois : elle protège ses fidèles, les préserve des maladies, etc. Je me ravitaille en eau bénite là-bas où je demande à mes proches de ne pas oublier de prendre quelques flacons avant de me rendre visite. J'ai mon rituel et je n'oublie jamais de mettre un flacon dans ma cage en championnat. Peut-être mais chaque joueur a ses rites. Chez certain, cela se voit, chez d'autres pas. C'est moi, c'est comme cela et je ne changerai pas. Ma foi religieuse renforce mon désir de réussir. Je sais mais si j'ai réussi un arrêt décisif lors de mon premier match, ce n'est pas par hasard non plus. Oui, j'étais hyper concentré. Je sais que tout est différent à Bruges. J'aurais forcément moins de ballons qu'à Gand. Je rêvais du football allemand et je me retrouve sous les ordres d'un entraîneur qui a marqué l'histoire de la Bundesliga. Daum impressionne, c'est évident. Il bonifie ses joueurs. Avec lui, il ne faut pas être à 100 % mais à 120 % dans sa tête. Il faut s'imprégner de cet état d'esprit pour progresser. La volonté doit devenir une seconde nature. Un homme respire sans s'en rendre compte. C'est la même chose pour l'ambition : elle doit être là tout le temps, au réveil, la journée, la nuit. J'ai 29 ans mais je ne suis pas encore un gardien accompli. L'est-on d'ailleurs un jour ? Je travaille tous les jours pour progresser. Entre autres. J'ai lu l'avis de certains analystes à ce propos : on verra si c'est vrai mais je peux vous dire que je travaille ma technique au pied. Surtout le gauche mais je ne suis pas qu'un gardien à l'aise sur sa ligne. Si c'était le cas, je ne serais pas ici. J'adore la critique quand elle exprimée de cette façon-là. Pour moi, c'est constructif, cela ne me démotive pas du tout, au contraire. Je suis fort et je le serai plus encore en donnant tort à ceux qui doutent un peu. On dit que je suis un gardien typique de l'ex-Yougoslavie où ils ne soignaient pas le jeu au pied. C'est faux. J'en suis certain. Avez-vous examiné la liste des entraîneurs de gardiens que j'ai eus en Belgique : Gino Devriendt, Jan Van Steenbergen, Jacky Munaron, Dany Verlinden : tous m'ont appris quelque chose. Quand Preud'homme est venu à Gand, cela a collé entre nous. Et il m'a dit qu'il avait voulu me faire venir au Standard. Ecoutez, cela venait de la bouche d'un gars qui a été élu meilleur gardien de but du monde. Quel compliment... Il parle à tout le monde. Moi, je n'ai pas besoin d'échanger mille propos avec un coach. J'ai la parole sur le terrain. C'est là, par mes prestations, que je réponds ou pas aux attentes. Je profite de l'apport de chaque coach : le calme et la science de Sollied, qui m'a lancé à Gand dans un onze traumatisé par le départ de Fréderic Herpoel, la rage de Michel Preud'homme, le travail de Francky Dury... Ils donnent toute leur énergie à leur équipe. A Bruges, tout est parfait, l'outil de travail, etc. Mais je n'ai jamais adressé aucun reproche au staff médical de Gand. Luc Vanden Bossche, le médecin, m'a téléphoné car je l'aurais critiqué. On lui a rapporté des propos inventés et cela arrangeait Louwagie de me noircir. Jamais je ne prononcerai un mot méchant à l'égard du médecin de Gand et des kinés dont j'ai apprécié le travail. J'ai juste affirmé que le staff médical de Bruges est plus grand, c'est quand même très différent. Les joueurs de Gand m'ont tous félicité quand j'ai signé à Bruges. Ils étaient très contents pour moi. Leurs compliments m'ont fait plaisir. J'ai été élu deux fois meilleur Buffalo de l'année : je tiens à cela. Gand est un bon club mais tout gardien ambitieux rêve de jouer dans un grand club. Et alors ? Boeckx est un excellent gardien... Qui dit cela. C'est à lui de saisir sa chance comme je l'ai fait. Bruzzese est un bon gardien aussi. Ce n'était pas le désert derrière moi à Gand. Je rêve du titre. J'ai disputé deux finales de Coupe avec Gand et j'en ai gagnée une. J'ai été vice-champion et nous avons même disputé de belles campagnes européennes. Maintenant, je veux plus. C'est normal, je joue au Club Bruges. Et je retrouverai peut-être ma place en équipe nationale pour les matches de qualification du Mondial 2014. En Serbie, on peut suivre les matches de Bruges à la télévision. PAR PIERRE BILIC - PHOTOS: IMAGEGLOBE/ WAEM" Bruges voulait trouver un accord avec moi pour me faire venir en janvier. " " Gand m'a proposé un contrat de trois saisons avec une option pour une de plus mais Louwagie est revenu sur la teneur de nos accords. "