Il est 17 h à Asti, à une petite heure de route de Turin. Dans un centre d'accueil pour femmes, la Casa delle Donne e dei Bambini, des enfants courent dans tous les sens tandis que des femmes attendent patiemment. C'est alors qu' Isabelle Dehe apparaît. La mère de Moise Kean distribue des maillots de la Juventus signés par son fils aux enfants qui n'ont pas la vie facile dans cette société en perpétuel changement.
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Il est 17 h à Asti, à une petite heure de route de Turin. Dans un centre d'accueil pour femmes, la Casa delle Donne e dei Bambini, des enfants courent dans tous les sens tandis que des femmes attendent patiemment. C'est alors qu' Isabelle Dehe apparaît. La mère de Moise Kean distribue des maillots de la Juventus signés par son fils aux enfants qui n'ont pas la vie facile dans cette société en perpétuel changement. C'est la deuxième fois qu'elle participe à ce genre d'action caritative. Elle est un peu émue : " Je suis si heureuse de revenir ici. " Isabelle est chrétienne mais elle parle à tous, de quelque confession qu'ils soient. " Dieu n'a pas de frontière. Partout où Il est, il y a de l'amour. Et partout où il y a de l'amour, il y a Dieu. " Elle insiste : " On ne fait pas de volontariat pour l'argent mais pour aiutare le altri, aider les autres, comme d'autres nous ont aidés. " Isabelle s'exprime dans un excellent italien. Elle est arrivée de Côte d'Ivoire en 1990, avec son mari qui, à 24 ans, avait quitté son pays pour l'Italie afin d'y trouver du travail dans l'agriculture. Elle n'avait que 16 ans. Il y a six ans, elle a obtenu la nationalité italienne, ses enfants y ayant dès lors automatiquement droit. Mais elle parle aussi très bien le français. C'est pourquoi son plus jeune fils s'appelle Moise, comme le prophète dont elle avait rêvé peu avant de tomber enceinte de son deuxième enfant. En italien, on dit Mosè. Son fils aîné, qui a presque sept ans de plus que Moise, porte un prénom italien : Giovanni. Aujourd'hui, maman Kean vit à Venaria Reale, une petite ville pas loin du Juventus Stadium, mais elle n'a pas oublié ce qu'Asti signifie pour elle. Elle y a passé dix-huit ans de sa vie. " C'est la ville qui nous a donné une chance, un avenir. C'est là que tout a commencé et c'est pourquoi nous y reviendrons toujours. C'est une des leçons que j'ai données à mes enfants : il ne faut jamais oublier d'où on vient. Ne jamais oublier cette ville, les gens qui étaient avec nous lorsque nous étions en difficulté et ceux avec qui les enfants ont joué et partagé des choses lorsqu'ils étaient petits. Je leur ai aussi transmis les valeurs chrétiennes en leur apprenant à lire la Bible. C'est ainsi qu'ils savent qu'ils doivent aider les autres comme on les a aidés. " Elle n'avait jamais imaginé qu'un de ses enfants deviendrait célèbre. " Ils batifolaient et jouaient au football. La seule chose pour laquelle je priais, c'était qu'ils soient en bonne santé. Le reste appartenait à Dieu. Aujourd'hui, je ne peux que Lui être reconnaissante pour ce qu'Il m'a donné. J'ai des enfants formidables. Ils ne m'ont jamais posé de problème, ils m'ont toujours écoutées et ils ont fait le bien. Beaucoup d'enfants font semblant d'écouter et agissent dans le dos de leurs parents. Je n'ai jamais eu ce problème-là, monsieur. " Les enfants qui reçoivent le maillot de la Juventus signé par Moise sont aux anges et filent directement jouer un match dans le jardin. Isabelle les filme en souriant. De belles images. À Asti, ville de 75.000 habitants, les touristes ne se marchent pas sur les pieds. Ce n'est pas non plus un endroit qui attire les migrants débarquant en Italie à la recherche d'un monde meilleur. Il y fait calme et bon vivre. La liste des personnalités qui y sont nées reprend un nom connu chez nous : le chanteur Paolo Conte. Asti est surtout célèbre pour ses vignes et ses spécialités culinaires mais, malgré ces atouts, elle est toujours restée dans l'ombre d'Alba, à 30 km, qui attire bien plus de touristes. Le vin local, Barbera d'Asti, est pourtant aussi renommé que le Barbera d'Alba. C'est ici qu'à la mi-septembre, le Campo del Palio ouvrira ses portes. Il s'agit du plus grand restaurant à ciel ouvert. Il proposera des mets du Piémont. Son nom fait référence au Palio, qui se tiendra une semaine plus tôt. Comme à Sienne, cette course de chevaux rassemble les différents quartiers de la ville. Mais celle de Sienne est bien plus connue. C'est dans cette ville qu'a débarqué, en 2004, la famille de Biorou Jean Kean. Moise avait quatre ans. Il est né à Vercelli, une petite ville au bord du Po, à mi-chemin entre Milan et Turin, connue pour son club de football mythique, Pro Vercelli. Lorsque Giovanni, le frère de Moise, y jouait (jusqu'en 2012), Pro Vercelli est brièvement remonté en Serie B, après 64 ans d'absence. Aujourd'hui, il est retourné en Serie C. Asti Alfieri Calcio où, Moise Kean a usé ses premières chaussures à crampons, n'a jamais joué plus haut que la Serie C. Aujourd'hui, il évolue en Eccellenza, le cinquième échelon. Avant Moise Kean, un seul grand nom du football italien a porté le maillot rouge et blanc : en 1971/72, l'élégant médian Giancarlo Antognoni, champion du monde avec l'Italie en 1982. Il effectuait alors son service militaire dans la région. Un an plus tard, il partait à la Fiorentina, avec qui il côtoyait les sommets européens au début des années '80. Lorsque Moise a commencé à jouer au football, ses parents se sont séparés. Il avait six ans lorsque Jean Kean a abandonné sa femme et ses enfants. C'est là que les choses ont commencé à se gâter pour la jeune mère qui, pour survivre, à dû se mettre à travailler. Après une courte formation d'infirmière, elle a souvent fait les nuits. Les jours ordinaires, elle se levait à 4 h et quittait la maison à 6 h. C'est Giovanni qui s'occupait de Moise. Moise a effectué ses premiers dribbles à l'Oratorio Don Bosco d'Asti, au centre-ville. Ce mercredi matin, des dizaines d'enfants s'y retrouvent sous la direction de quelques moniteurs. Les grandes vacances ont déjà commencé et, à l'heure du repas, les gamins quittent les terrains en courant. Aujourd'hui, ces terrains sont synthétiques mais à l'époque de Moise, ils étaient en béton. Pendant l'année scolaire, entre 20 et 50 enfants font du sport ou suivent un cours de religion. Il y a des terrains de basket, de football et de tennis mais aussi un petit cinéma et une pizzeria. Don Roberto Pasquero, le prêtre qui, à l'époque, a accueilli les frères Kean, n'est pas là aujourd'hui. Le directeur, Roberto Gorgerino, nous apprend qu'il passe une visite de contrôle à l'hôpital. Gorgerino se souvient vaguement de Moise. " Il venait avec son ballon et s'asseyait sur le côté en attendant qu'un des joueurs les plus âgés sorte. Alors, il demandait s'il pouvait jouer. Mais très vite, ça a été l'inverse : il était tellement fort que c'étaient les grands qui lui demandaient de jouer avec lui. " Alessandro Sesta, le coiffeur de Moise lorsque celui-ci avait huit ans, est dans son salon. Il accepte de nous parler de Kean tout en nous faisant la barbe. Moise venait chez lui en compagnie de son frère ou de sa mère. Aujourd'hui, il ne fréquente plus le salon de la Via Cesare Battisti, une des rues commerçantes d'Asti. " C'est moi qui vais chez lui, à Turin, lorsqu'il me le demande. Il me montre la coiffure d'un rappeur ou d'un chanteur qu'il trouve belle et je lui fais la même. " Ce n'est pas la première fois qu'Alessandro accorde une interview. Un jour, sans le savoir, il a reçu un appel d'une chaîne de télévision. " Moise leur avait dit de venir me voir. Mais c'était lundi, le jour de fermeture. Ma femme et moi sommes vite allés ranger le salon comme des fous, histoire que ça soit présentable. " L'interview la plus bizarre est celle qu'il a accordée à une chaîne espagnole qui devait venir mais qui, par manque de temps, lui a téléphoné. " On ne se comprenait pas alors on a utilisé Google Translate ". Il nous promet que, si nous lui envoyons un exemplaire de notre magazine, il l'accrochera au mur de son salon de coiffure." Quand on est talentueux, on ne traîne pas Asti. Moise est arrivé au club local à l'âge de sept ans. Il accompagnait son frère aîné, qui arrivait de Pro Vercelli. Renato Biasi se souvient qu'il n'y a pas joué très longtemps. L'ex-gardien, formé à Torino, était coordinateur sportif lorsque les Kean ont débarqué à Asti. Aujourd'hui, il vit en Toscane. " Pendant que Giovanni s'entraînait, Moise shootait déjà dans un ballon et j'ai tout de suite vu qu'il avait quelque chose. Comme il était trop jeune, on l'a fait jouer avec des garçons qui avaient deux, voire quatre ans de plus que lui. Mais ça lui était égal : son talent faisait déjà la différence. J'en ai parlé à des gens du Torino que je connaissais et j'ai appelé Silvano Benedetti, le responsable des jeunes, pour lui dire que j'avais un joueur très talentueux. Moise est immédiatement parti faire un test. C'était en novembre 2009. Il a été testé avec des joueurs qui avaient deux ans de plus que lui mais il est sorti du lot. On l'a encore gardé quelques mois mais, en février, on l'a laissé partir au Torino. Ce n'était pas simple, en raison de sa situation familiale. Au début, son père l'emmenait à Turin. Plus tard, il y allait avec d'autres parents. C'était un chouette gars mais il était peu suivi. Son père avait abandonné la famille et sa mère devait travailler pour gagner de quoi manger. C'est pourquoi il valait mieux pour lui qu'il aille à la Juventus. Le Torino sortait d'une faillite et ne pouvait pas proposer la même structure aux jeunes. Le transfert ne posait pas de problème car les joueurs de moins de 14 ans ne pouvaient signer que des contrats d'un an, à l'issue desquels ils étaient libres. Il est donc passé aisément à la Juventus. Il ne devait plus compter sur ses parents, des amis ou la famille pour venir au stade ou rentrer chez lui. La Juventus avait son internat, les joueurs étaient suivis de près. Au top niveau, il faut du talent mais il faut aussi garder les pieds sur terre. Avec son caractère, il aurait pu commettre des excès que le club n'aurait pas apprécié. On n'en est jamais arrivé là, ils sont parvenus à le contrôler." Il n'y a eu qu'un seul incident : lors d'un match de l'équipe nationale U18, le jeune Kean et un autre joueur ont été renvoyés pour raisons disciplinaires, sans autre explication. Quel était, selon Biasi, le meilleur atout de Kean ? " D'autres enfants de son âge faisaient peu de sport, ils passaient leur temps sur leur PlayStation ou leur téléphone. Moise n'avait pas tout ça : il jouait dehors. Ça lui a permis de prendre beaucoup d'avance sur les jeunes de son âge aux points de vue puissance et endurance. Et il a toujours marqué beaucoup de buts. " Sur le tram 4, qui relie le nord de Turin au centre-ville, les couleurs de peau sont variées et les vêtements se font exotiques. Beaucoup d'enseignes de magasins le long de la ligne sont en italien et en arabe. Après la Seconde Guerre Mondiale, de nombreux travailleurs du sud de l'Italie sont venus chercher du boulot à Turin, qui a aussi accueilli le reste du monde. La première fois que le journaliste de La Stampa Antonio Barella a entendu parler de Moise Kean, c'est quand un de ses collègues à la rédaction a dit : " Aujourd'hui, j'ai vu un phénomène, un joueur qui dominait les autres de la tête et des épaules. " Cet homme venait d'assister à un match de jeunes de la Juventus. " Moise n'avait pas encore 16 ans ", dit Barella. " Nous sommes allés vérifier : alors qu'il jouait dans des catégories où les autres avaient entre un et quatre ans de plus que lui, c'était toujours lui qui inscrivait le plus de buts. " Dès l'âge de 16 ans, il s'entraîne avec l'équipe première. Peu après, le 19 novembre 2016, il effectue ses débuts en Serie A, remplaçant le Croate Mario Mandzukic en fin de match contre Pescara. La Juve s'impose 3-0. Le mérite de l'avoir aligné revient à Massimiliano Allegri, qui a toujours apprécié les jeunes. C'est peu habituel en Serie A où, avant l'âge de 22 ans, un joueur est souvent prêté à un plus petit club afin d'y acquérir du temps de jeu. Allegri est différent. Lorsqu'il entraînait Cagliari, il avait lancé Radja Nainggolan alors que celui-ci n'avait que 21 ans. " Allegri l'a bien encadré, il a veillé à ce qu'il ne se brûle pas ", dit Barella. " En janvier, on a évoqué l'idée d'un prêt mais, heureusement pour lui, ça ne s'est pas fait. On progresse plus en s'entraînant chaque jour avec Cristiano Ronaldo qu'en étant prêté où que ce soit. " Jusqu'à la semaine dernière, le joueur espiègle était devenu un professionnel exemplaire. C'est le mérite de plusieurs personnes qui l'ont suivi de près. D'abord sa maman, qui l'a empêché de faire n'importe quoi. Et son frère aîné, qui a veillé sur lui lorsqu'Isabelle partait travailler. Le jour où il a signé son premier contrat professionnel, Moise lui a téléphoné tout content à une heure si inhabituelle qu'elle a cru qu'il lui était arrivé quelque chose. Mais Moise a dit : " Maman, à partir de demain, tu ne dois plus te lever tôt pour aller travailler. J'ai signé un contrat professionnel. Tu viendras habiter chez moi. " La famille a aussitôt quitté Asti pour Turin. Aujourd'hui, Moise vit seul au centre-ville mais il passe presque chaque jour chez sa mère. L'ex-directeur sportif de la Juventus Giuseppe Marotta, désormais à l'Inter, s'est beaucoup occupé de lui. Mais ce qui l'a avant tout sauvé, c'est son talent. " Moise a toujours été un grand joueur, un athlète costaud et déterminé ", dit Claudio Gabetta, un de ses premiers entraîneurs, dans La Stampa : " C'était un garçon plein de vie mais il n'exagérait jamais, il n'était pas difficile à maîtriser, il était plus mûr que les garçons de son âge. " En Italie, son parcours extraordinaire ne surprend personne. Les chiffres et les records parlent d'eux-mêmes. Il a inscrit beaucoup de buts dans toutes les catégories d'âge, même l'année où il a joué dans deux équipes à la fois. En 2014/15, il a ainsi marqué 35 buts : 21 en 10 matches avec les Giovanissimi (U15) et 14 en 15 matches avec les Allievi Nazionale (U17). Lorsqu'il est devenu sélectionneur fédéral, Roberto Mancini a annoncé vouloir construire une équipe nationale d'avenir afin de sortir l'Italie du trou. Rappelons qu'elle ne s'était pas qualifiée pour la Coupe du Monde en Russie. Il a immédiatement tenu parole. C'est ainsi qu'il a sélectionné Nicolò Zaniolo avant que celui-ci ne serve de monnaie d'échange dans le cadre du transfert de Nainggolan de l'AS Roma à l'Inter. Il a également appelé le talentueux meneur de jeu Nicolò Barella, qui évoluait encore en D2. Et Kean, bien entendu. Celui-ci a évolué dans toutes les sélections italiennes depuis l'âge de 14 ans. Il le doit à Isabelle qui, il y a six ans, a demandé la nationalité italienne pour que ses enfants puissent en bénéficier aussi. Sans quoi il aurait dû attendre l'âge de 18 ans pour pouvoir obtenir un passeport italien, comme c'est arrivé à Mario Balotelli par le passé. Car en Italie, lorsque les parents ont un passeport différent, le droit du sol n'est pas automatique. Selon ce que les Italien appellent l' ius sanguinis (la transmission de nationalité par le sang), il suffit d'avoir une tante ou un oncle italien pour obtenir la nationalité - ce qui explique le grand nombre de Sud-Américains évoluant en Serie A et ayant contourné la limitation du nombre de joueurs extra-communautaires grâce à des aïeux italiens. Pour Giovanni Kean, le frère de Moise, ce n'est pas logique : " Nous sommes nés et nous avons grandi ici, nous nous sentons italiens. Nous ne sommes même jamais allés en vacances en Côte d'Ivoire. " Désormais, la présence de son petit frère n'est pratiquement plus contestée. Il disputait l'EURO U21 avec l'Italie et, une semaine plus tôt, il avait encore joué en équipe A aux côtés d'autres jeunes talentueux comme Federico Chiesa, Zaniolo et Barella. Moise a fait la une de l'hebdomadaire Sportweek avec Zaniolo. Les deux potes sont les figures de proue de la nouvelle Italie mais ils viennent d'être punis pour pour plusieurs manquements aux règles. Tout ne va-t-il pas trop vite pour ces jeunes joueurs ? Renato Biasi pense que non : " Moise est costaud et il a une grande qualité : il marque tout le temps. Il l'a toujours fait, dans chaque catégorie d'âge et partout par où il est passé. Il n'est jeune que par rapport à ce qu'on connaît en Serie A italienne. Aux Pays-Bas, des joueurs de son âge jouent en équipe première. Il n'y a que l'Italie qui soit encore rétrograde à ce niveau. " Il estime également que le débat sur ses origines n'a plus lieu d'être. " La France est championne du monde avec plus de 90 % de joueurs de couleur. Ici, on n'y est pas encore habitué, ça va moins vite que dans d'autres pays mais c'est un phénomène mondial qu'on ne peut pas ignorer. " Quand on lui demande si le jeune attaquant de la Juventus est un véritable italien à ses yeux, Antonio Barella n'hésite pas une seconde : " C'est un Italien. Il est né et a grandi ici. Il est des nôtres, uno di noi. "