Le 4 mars 2010, par une belle matinée d'été, nous prenons le bus à Buneos Aires, à destination de Mercedes et de la famille Biglia. Depuis la station Retiro de Chevallier, le bus effectue 100 kilomètres en direction du nord-ouest, à un endroit où convergent trois lignes de train.
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Le 4 mars 2010, par une belle matinée d'été, nous prenons le bus à Buneos Aires, à destination de Mercedes et de la famille Biglia. Depuis la station Retiro de Chevallier, le bus effectue 100 kilomètres en direction du nord-ouest, à un endroit où convergent trois lignes de train. Le trajet dure deux heures, partiellement sur la voie rapide qui longe le stade de Velez Sarsfield. Deux jours plus tôt, nous y avons assisté à ce qui allait être le match de l'année, Velez-Boca qui s'est soldé sur un nul 4-4, accompagné de chants, de larmes, d'éclats de joie mais aussi de violence. Le football d'élite ne laisse personne indifférent en Argentine. Juan nous attend à l'arrêt de bus. Amateur de VTT, il est affûté et très polyvalent. Il travaille pour le journal local, son site internet et sa radio. Nestor Dova, qui nous rejoint plus tard, travaille également pour la radio. Tous deux sont des amis de la famille Biglia et ils connaissent bien la vie sportive de la petite ville. Ce sont de parfaits guides. Nestor conduit une vieille Renault de 1991. Ici, les journalistes ne sont pas bien payés. Le chauffeur doit m'aider à m'installer sur le siège arrière puis à m'en extirper jusqu'à ce que je comprenne le truc : il faut pousser et soulever la portière en même temps. Juan nous demande ce que nous voulons au juste. " Nous plonger dans la jeunesse de Lucas ". Et cela passe par un premier arrêt obligatoire : Estudiantes Mercedes et le sede social. C'est le deuxième club de Lucas. Il est encore tôt et le bar est fermé. Plus tard, les socios d'un certain âge vont venir jouer aux cartes et bavarder. On y pratique aussi la danse car les clubs sportifs de Mercedes jouent un rôle social. Juan m'explique le système scolaire argentin. Il est très différent du nôtre. Il y a l'enseignement privé, cher et donc inaccessible à la majorité, et le public. Le privé est généralement organisé comme chez nous, en doble escolaridad, soit le matin et l'après-midi. Le public ne dispense que des cours d'une demi-journée : on va à l'école le matin de huit à douze heures ou l'après-midi d'une à cinq heures. Le reste de la journée est libre. Au premier étage, les trophées s'empilent dans une armoire dûment verrouillée. L'entraîneur de basket nous apprend que Lucas Biglia a gagné l'un d'eux. A Mercedes, les gens vivent essentiellement de l'agriculture et plus précisément de la culture du soja. Industrie et prospérité sont rares. Mercedes a un point commun avec La Plata : les indications des rues, qui ne portent pas de noms mais des chiffres. Lucas Biglia a commencé à jouer à Quilmes situé Calle 12. Le secrétariat est fermé pour l'instant. Le mur d'enceinte et la porte barricadée nous empêchent de voir la salle, où on joue aussi au basket. Nestor nous emmène alors vers le campo de fútbol, les terrains des jeunes de l'Atlético Quilmes. Sa Renault sillonne entre les flaques d'eau et de boue. Je crains qu'il ne s'embourbe mais son véhicule est un vrai tank. Le terrain a souffert des violentes tempêtes qui ont sévi en février. A droite, un petit bâtiment, pourvu de vestiaires neufs, peints en blanc éclatant. C'est un cadeau de Lucas. Il lui a coûté quelques milliers d'euros et le club lui en est profondément reconnaissant. Lucas a joué au foot deux ans ici, avant que son père ne le transfère à Estudiantes Mercedes, plus grand, plus riche, comme on le remarque à la qualité des terrains. Un concierge veille sur l'ensemble. Juste à côté, une piscine bien tentante. Le soleil atteint son zénith, le taux d'humidité est élevé et les moustiques laissent des marques sur les jambes dénudées. Le père de Lucas, Miguel, a lui-même été footballeur, médian plus précisément, et doté du sens du but. Un numéro huit plutôt qu'un six. Il est plus connu sous le nom de Pego, le bavard. Bourré de tempérament, il a entraîné son fils. C'est ici que Nestor a vu Lucas pour la première fois et d'emblée, il a décelé la différence avec les autres joueurs. Lucas émergeait, il était nettement supérieur. Quelques années plus tard, Miguel l'a donc envoyé dans la capitale, aux Argentinos Juniors, les Porteños comme sont appelés les habitants de Buenos Aires. A Mercedes, on parle de provincianos... On rencontre Roberto Pocho Gomez (74 ans) chez lui. C'est le premier entraîneur de Lucas. Il nous emmène dans sa maison de jardin. Au mur, un maillot... d'Anderlecht, signé Lucas. Chaque été, explique Roberto, son ancien poulain passe lui dire bonjour. Le football est la seule passion de Roberto. Deux des murs de la maisonnette sont couverts de photos et de coupures de journaux liés au sport, les deux autres de photos de tango. Fútbol y tango vont de pair dans les suburbios, les banlieues. Roberto est émotif. Lucas avait quatre ou cinq ans à son arrivée. Il jouait encore au fútbol salón, avec un gardien, deux défenseurs, un médian et deux attaquants. Lucas a rapidement obtenu le rôle central car il se déplaçait aussi bien en avant qu'en arrière et survolait le jeu : " Ses coéquipiers avaient deux ans de plus mais on ne voyait pas la différence tant il était bon. " Les souvenirs le submergent et les larmes coulent sur ses joues : " Lucas était un gamin fantastique. Il a toujours eu bon caractère. Il est de ceux qui vous offrent quelque chose de temps en temps. Il n'est pas resté longtemps ici mais il ne nous a pas oubliés. " Il a amplement mérité son succès en Belgique. Roberto : " J'ai connu d'autres talents mais ils ont disparu ensuite. Lucas a tenu bon, lui. N'oubliez pas que pour réussir, il faut rejoindre Buenos Aires et ses tentations. De nombreux talents s'y perdent. Lucas a consenti beaucoup de sacrifices pour réussir. "Nous mangeons un bout au centre, près de la cathédrale, et nous réalisons que la vie d'un Mercedino n'est pas dénuée de danger. Le vent s'est levé et un énorme fruit tombe d'un arbre, frôlant le crâne d'un promeneur. Effrayé, il regarde en l'air puis... ramasse les morceaux de fruit avant de poursuivre son chemin. L'après-midi, nous visitons l'école primaire, qui dure sept ans, de six à treize ans, puis le colegio nacional, l'école où Lucas a effectué ses humanités. Avant de rendre visite à sa famille, nous passons dans la rue où tout a commencé. La route n'est pas asphaltée et nous devons chercher la maison familiale, qu'occupe désormais sa grand-mère. Des pierres encombrent la rue. Non loin, la plaine où les fils de Miguel et de Stella jouaient. En commençant par le plus âgé, ils s'appellent Cristian, Lucas, Jonathan et Blas. Le couple a une fille, Karina. Peu avant trois heures, nous sonnons à la porte des Biglia, qui occupent une belle maison, dans un quartier agréable. Miguel, décédé subitement il y a quelques années, reste très présent, en photo mais aussi dans les c£urs de toute la famille. Stella est une fontaine de mots, une femme émotive, y compris au bord d'un terrain. Elle a assisté à un match de Lucas sur le terrain de Ferro alors qu'il portait le maillot des Argentinos Juniors : " Les enfants étaient autour de moi, je m'amusais mais il y avait quelqu'un, non loin, qui n'arrêtait pas de lancer des méchancetés. C'était incroyable. Un moment donné, n'en pouvant plus, je me suis levée et je l'ai prié de se taire sous peine de prendre une claque. "Son mari l'a souvent mise en garde contre son tempérament : " En précisant qu'il ne prendrait pas ma défense si cela me valait des problèmes. Je n'avais qu'à apprendre à me taire. " Il lui a même posé un ultimatum : soit elle apprenait à se maîtriser et à se taire soit elle ne pouvait plus aller voir les matches... Elle a perdu son mari mais Cristian a repris le rôle de celui-ci au sein de la famille, de son mieux. Sa voix se brise et elle fond en larmes en l'expliquant. Lucas peut s'appuyer sur son frère aîné mais Cristian, lui, doit se débrouiller seul s'il a des problèmes. Stella : " Quand ils étaient plus jeunes, Miguel croyait plus en Cristian qu'en Lucas. Mais Lucas a eu plus de chance... "En parlant du loup... Cristian rentre à l'instant, fraîchement douché. L'été passé, il a cherché une équipe en Belgique et a effectué un test à Beveren, sans résultat : " Il y avait des problèmes d'argent, je crois. " Après quelques semaines de championnat, il est rentré au pays et y a trouvé une équipe. " Mais Anderlecht était très brillant quand j'étais en Belgique. "Nous parlons de leur jeunesse, insouciante. Cristian hésite, ne sachant trop par où commencer. Stella : " C'étaient de chouettes enfants. "Cristian : " Avec quatre garçons et une fille, il y avait de l'animation. "Ils supportaient Boca Juniors, comme le père, mais aussi parce que c'est la meilleure équipe du pays. Nous évoquons le 4-4 et nous lançons dans des comparaisons avec le football européen, plus avancé tactiquement. Cristian : " J'espère que Lucas y terminera sa carrière mais c'est encore loin. Il a bien joué cette saison, à un poste un peu plus avancé qui lui convient mieux, car il peut orienter le jeu. "Quatre fils. Qu'est-ce pour une mère ? Stella éclate de rire : " Terrible. J'ai cru que leur père voulait monter une équipe de football. Ils se sont suivis de près... Jonathan est un tenista, ils ne peuvent pas tous devenir footballeurs. Karina est psychologue. Elle a presque achevé ses études. " Cristian : " Il y a un terrain de jeux non loin de la maison de grand-mère. C'était un terrain vague mais nous y jouions au foot toute la journée. "Stella : " Et l'école... Le colegio leur octroyait toute latitude de combiner sport et études mais quand ce n'est pas dans le sang... Lucas est intelligent, pourtant. S'il n'a pas de diplôme, c'est la faute de son agent. Le contrat qu'il nous a fait signer stipulait qu'il ne devait pas achever ses études. S'entraîner, jouer à Buenos Aires, tout semblait difficile à combiner. Comme notre fils rêvait de faire carrière en football, nous avons accepté. " Cristian : " Le niveau du football local posait problème. Pour réussir, nous devions aller à Buenos Aires. Papa ne pouvait le conduire et il était trop jeune pour voyager seul. La première année, les dirigeants des Argentinos Juniors ont accepté un compromis : Lucas n'allait à Buenos Aires que pour les matches mais il continuait à s'entraîner à Mercedes. La deuxième année, ça n'a plus été possible. "Stella : " On venait le chercher, tout était bien organisé. "Cristian : " Heureusement, Lucas avait déjà une forte personnalité, il était indépendant et supportait bien ce régime. "Stella : " Nous avons aussi eu la chance que Miguel s'y connaisse. Trop de parents se font des illusions, rêvent. Nous ne sommes pas un pays riche, vous savez, alors, quand on semble recevoir une chance... Mon mari répétait : -Oublie l'argent, oublie ces possibilités, nous allons progresser pas à pas. Tant mieux si ça marche. L'Europe ? C'est beau. Mais il faut d'abord travailler ici et progresser. " Nestor : " Lucas a eu très jeune la possibilité d'aller en Italie mais Miguel a refusé. "Stella : " En effet, mais quelle équipe était-ce encore ?"Cristian : " Parme. Il avait 14 ans. "Nestor : " Quel autre père aurait refusé cet argent ? Aucun. "Cristian : " Je ne me souviens plus des conditions exactes ni comment il devait vivre. En internat, je pense, mais papa ne voulait pas. Il aurait été bien traité mais tout se déroulait bien en Argentine. "Quel homme est donc Lucas ? En ch£ur, Cristian et Stella répondent : " Inquieto. Soucieux. " Stella : " Mes cinq enfants sont très attachés les uns aux autres de même qu'ils l'étaient à leur père. " Elle est de nouveau submergée par l'émotion. Nestor : " Ils ont tous l'esprit de famille. "Cristian : " Nous nous téléphonons tous les deux jours, voire plus, ou nous communiquons par internet. "Stella : " Lucas téléphone souvent. Avant, il parlait à son père, maintenant, c'est à son frère. Ils peuvent rester en ligne une heure ! Puis j'ai le droit de lui parler mais en vitesse parce que, d'un coup, ça coûte cher ! (Rires) Lucas est respectueux. Il est vraiment exceptionnel. S'il peut aider... Il a bon c£ur. Miguel était comme ça. Il répétait aussi à ses enfants de ne jamais oublier leurs origines, leur ville, leur entourage. Nous n'avons pas toujours été prospères, loin s'en faut. Nous avons toujours soutenu nos enfants dans leurs objectifs mais ça n'a pas été facile. Beaucoup de gens se fixent sur nos possessions, sans imaginer les sacrifices qui ont précédé. Lucas s'est privé de tout, il a renoncé à toutes les fêtes. Il s'est sacrifié pour réussir. " Nestor opine : " Lucas n'oublie pas sa ville natale. J'ai l'occasion de lui parler chaque été. "Stella : " Il ne faut pas non plus oublier ceux qui nous ont soutenu quand il n'était rien. Pourtant, c'est fréquent quand on a du succès et qu'on fait d'autres rencontres. "A-t-elle déjà visité la Belgique ? Stella : " Non. Je n'y suis pas allée parce que j'avais peur de l'avion et maintenant... Je regrette mon mari. Je ne vois pas pourquoi entreprendre pareil voyage mais les enfants y sont déjà allés. Moi, j'attends que Lucas rentre. "par peter t'kint, en Argentine"Quand ils étaient gamins, mon mari croyait plus en Cristian qu'en Lucas Stella, la maman" "Lucas a offert des vestiaires neufs à son premier club, l'Atlético Quilmes." "Lucas pouvait aller à Parme à 14 ans mais son père a refusé."