Tom Boonen nous ouvre la porte, pile à l'heure et souriant. Des chaussettes rayées, un jeans et un t-shirt banal. Le champion de 24 ans est un garçon simple.
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Tom Boonen nous ouvre la porte, pile à l'heure et souriant. Des chaussettes rayées, un jeans et un t-shirt banal. Le champion de 24 ans est un garçon simple. Tom Boonen : Je me surprends à me demander si les gens m'entourent parce que je suis coureur ou parce qu'ils me trouvent sympathique. Je suis devenu plus réservé. Je n'ai pas eu de vacances alors que j'avais beaucoup roulé. L'opération m'a ensuite coûté un mois. Une fois redevenu moi-même, j'ai dû me ré-entraîner. J'ai eu la chance que ça arrive en hiver : j'ai pu me refaire à l'aise. Je manque peut-être un peu de base mais la longueur de la saison précédente doit compenser ce handicap. J'ai perdu dix kilos avec l'opération, parce que je ne mangeais pas mais aussi parce que j'étais alité et que mes muscles avaient fondu. En un mois, ils sont revenus. Au début on doit être prudent mais une fois que les forces reviennent, tout s'accélère. Cela fait partie du jeu, même si ça prend du temps au détriment des loisirs et du repos. Quand j'y suis, je m'amuse bien. Deux fois, je revenais de stage. A peine étais-je sorti de l'avion que je m'engouffrais à l'hôtel pour me changer et assister à la réception alors qu'au fond, je n'avais qu'une envie, rentrer à la maison et m'asseoir dans mon fauteuil. D'autre part, les organisateurs investissent beaucoup de temps et de travail là-dedans et moi, je n'ai qu'à paraître. Je dois représenter mon équipe à certains galas qui comptent pour elle : le Vélo de Cristal, le Vélo d'Or, le Sportif d'Anvers, le Sportif de l'Année, la Personnalité sportive de l'Année et j'en oublie. On peut les affûter. Un sprinter est un coureur complet : il est bien en selle, sait jauger une situation, a de bons réflexes, sait à quel moment agir. On sprinte toujours avec les quatre ou cinq mêmes mais il est très difficile de partir au bon moment. Je suis mon instinct. On effectue un choix en un dixième de seconde. Oui et non. Je ne peux pas pousser McEwen, sinon, son guidon se coince sous le mien et nous tombons. Mc Ewen m'a parfois énervé, à se faufiler mais on ne peut rien lui reprocher car il provoque rarement des chutes. Je suis généralement sûr de mon coup. Sinon, je freine et je perds le sprint. Celui qui rétrograde de cinq places dans le dernier kilomètre est fichu. Nous roulons à fond mais nous avons besoin d'une poussée d'adrénaline dans les 200 derniers mètres. C'est plus facile quand il y a des virages. On peut y freiner l'élan de quelqu'un comme en motocross. Nous nous connaissons mais parlons peu. Il y a un an, j'étais nerveux car je n'avais encore rien prouvé et Zanini était le meilleur. Il est le partenaire idéal car nous sommes tous deux calmes. Parmi ceux qui lancent le sprint, beaucoup roulent à bloc puis s'effondrent et vous êtes seul. Stefano n'est pas le plus rapide mais il tient 50 ou 100 mètres de plus. Je suis assez explosif pour atteindre tout de suite 65 km/h, si Stefano roule à 60, par exemple. Quand je m'élance, je connais souvent le résultat final car je me connais et je connais les autres. Ce que je préfère, c'est gagner un sprint massif car ça se joue sur le fil. Tout se décide en dix secondes. L'équipe travaille pour vous toute la journée, vous êtes tendu et quand vous gagnez, c'est l'euphorie. La victoire aux Champs-Elysées et le Mondial. Un sprinter doit être sûr de gagner. C'est comme ça qu'on gagne ces quelques pourcents indispensables. Durant les 100 derniers mètres, on ne pense plus à rien, sauf à pédaler. Parfois, j'ai l'impression de faire ce que je veux. Dans les jours sans, j'essaie de conserver le même rayonnement. On remarque qu'un coureur souffre s'il ne trouve pas le bon braquet. Certains, comme Andreas Klöden, le dissimulent parfaitement. Lui, il peut étouffer avec un pouls de 190 et rester impeccable sur son vélo. Quand j'arrive en tête dans le final, j'essaie d'intimider les autres : je mets un grand braquet, je jette un coup d'£il aux alentours, des détails. Certains réagissent mal mais ceux qui sont bien dans leur tête n'y prêtent pas attention. Du lever au coucher, vous êtes sous les feux de la rampe. Le premier jour, j'ai quitté le bus une demi-heure avant le départ. Je l'ai regretté : tout le monde reste dans son bus et dès que les journalistes aperçoivent un coureur, ils se précipitent sur lui. C'est sur le vélo qu'on est le plus tranquille, même si des gens avec lesquels vous vous entendez bien vous harcèlent, comme s'ils pensaient qu'en gagnant une place, ils allaient remporter le Tour. Il a été le premier à avouer qu'on attendait trop de lui, qu'il voulait être champion olympique et qu'il avait eu recours à l'EPO pour gagner le pourcent qui lui avait fait défaut quatre ans auparavant. Il a été courageux. Parler de dopage ne me dérange pas. J'ai subi 32 contrôles l'année dernière. Tous les trois mois, je dois envoyer à l'UCI mon agenda. Au début, j'avais l'impression d'être prisonnier : si demain, je sors à Anvers et passe la nuit chez un copain, je dois en principe le faxer à l'UCI car j'aurai des problèmes si les contrôleurs sonnent chez moi et ne m'y trouvent pas. Mais bon, c'est nécessaire : ils attrapent plus de sportifs grâce aux contrôles inopinés. L'UCI sait très bien qui se dope ou pas. Je ne pense pas qu'il y ait des fournisseurs. Il est facile de se procurer de l'EPO : il suffit de se rendre en Allemagne ou de surfer sur Internet. Il ne faut pas aller loin pour acheter de la drogue non plus... C'est le reflet de notre société de consommation. L'UCI contrôle régulièrement notre sang. Ceux qui présentent des anomalies peuvent s'attendre à une visite à domicile. Elles sont identiques à celles de la saison passée. Je l'avais entamée avec l'ambition de gagner une classique. C'est pareil maintenant. Je dois quand même vous avouer quelque chose : le championnat du monde me tente terriblement. Il faut saisir toutes les opportunités qui se présentent. Si, durant votre carrière de dix ans, vous pouvez rouler trois Mondiaux en visant la victoire, vous pouvez être content de vous. Roel Van den Broeck