Après deux semaines en Russie, me suis-je fait une fausse idée des habitants de cette immense république ? Je les trouve généralement amicaux, accueillants, attentifs dans le trafic et très occidentaux. Le smartphone à la main, une voiture dernier cri pour les déplacements, prêts à dévaliser les supermarchés de leurs produits occidentaux : Lays, Pringels, President, toutes sortes de chocolats, chianti, bordeaux, vins chiliens de Torres... Pas de quoi se sentir perdu.
...

Après deux semaines en Russie, me suis-je fait une fausse idée des habitants de cette immense république ? Je les trouve généralement amicaux, accueillants, attentifs dans le trafic et très occidentaux. Le smartphone à la main, une voiture dernier cri pour les déplacements, prêts à dévaliser les supermarchés de leurs produits occidentaux : Lays, Pringels, President, toutes sortes de chocolats, chianti, bordeaux, vins chiliens de Torres... Pas de quoi se sentir perdu. Joost Bosman s'est régulièrement rendu en Russie au cours des 25 dernières années et y réside désormais de façon permanente, en tant que correspondant de quelques journaux néerlandais. Il a aussi écrit quelques articles pour Sport/Foot Magazine en prélude au tournoi. Nous avons convenu d'un rendez-vous au lendemain du dernier match de poule de la Russie. " Il a fallu un certain temps pour que le tournoi suscite l'attention de la population ", dit-il. " Je pense que c'est dû au fait que la Russie n'a guère brillé dans les tournois précédents. Parfois, elle était même carrément absente. Elle a souvent été éliminée sans gloire. Mais les cinq buts inscrits dans le match d'ouverture contre l'Arabie saoudite ont changé toute la perception. " " C'est aussi typiquement russe : il suffit d'un seul bon résultat pour que l'enthousiasme revienne. Ils trouvent que la qualification pour le deuxième tour est un exploit fantastique. Malgré cela, les Russes supportent en priorité leur club. Qu'il s'agisse du Dynamo, du Lokomotiv ou du Spartak. Le père de l'un de mes amis, Youri, ici à Moscou, ne jure que par le Dynamo. Lors de son mariage, il a dit à sa femme : je vais t'épouser, mais tu dois comprendre que pour moi, le Dynamo passe avant tout. Mais Youra, a-t-elle répondu - Youra est un diminutif affectueux pour Youri - ce n'est pas grave, tu me donnes déjà beaucoup d'amour ! Il assiste à chaque match, c'est un ancien journaliste et il a même écrit un livre sur le Dynamo, tout comme sur Lev Yachine. Il a aussi relu le scénario du film de fiction qui lui a été consacré, et a corrigé des fautes. Car, oui, il en a trouvé ! " Un film de fiction sur Yachine ? Bosman rigole. " Oui, pas un documentaire. Un film de fiction, bourré d'anecdotes sur sa vie. À l'occasion d'un match avec une sélection mondiale, Yachine avait emmené des cravates soviétiques avec lui. Ce genre d'anecdotes-là. Sa veuve vit encore. Il y a des histoires étonnantes. Le budget était insuffisant pour tourner toutes les scènes envisagées. Sa veuve a donc écrit une lettre à Poutine pour lui demander s'il ne voulait pas soutenir le projet. Elle a reçu une réponse. Sans doute pas de la main de Poutine lui-même, mais de son secrétariat. " Nous soutenons votre projet ", était-il écrit. Mais elle n'a pas reçu le moindre sou. Cela aussi, c'est typiquement russe. " Les footballeurs russes sont-ils aujourd'hui des vedettes dans leur pays ? Bosman : " Non. On ne voit d'ailleurs pas leur photo sur des panneaux publicitaires, en rue. Au contraire de Cristiano Ronaldo ou Lionel Messi. Les footballeurs russes ne sont pas assez connus, il n'y en a qu'un qui joue à l'étranger. Fedor Smolov aurait dû devenir la vedette, mais il ne répond pas à l'attente. Dans l'ensemble, les internationaux ne sont guère porteurs. " Avons-nous une fausse image de la Russie ? Bosman : " Si vous vous baladez seulement à Moscou, vous ne pouvez pas vous faire une image correcte de la Russie. C'est une ville ouverte sur le monde. Il faut parcourir 50 kilomètres en dehors de la ville pour découvrir l'ancienne Russie. Là, on peut encore voir la misère. Une capitale fait toujours office de vitrine. Et encore plus, maintenant. Avec la Coupe du Monde, tout s'est amélioré. Dans les métros, il y a des écrans sur lesquels on peut suivre les matches. La police a aussi appris l'anglais, paraît-il. Deux jours avant le début de la Coupe du Monde, j'ai réalisé un petit test. Je me trouvais devant le Kremlin et j'ai demandé mon chemin pour me rendre au théâtre du Bolchoï. En fait, c'est très simple : la rue droit devant, puis à gauche. Le premier agent de police m'a répondu dans un anglais rudimentaire qu'il ne parlait pas l'anglais. Le second m'a répondu en russe qu'il ne m'avait pas compris. Trois autres regardaient, perplexes. Le sixième m'a répondu : oui, je parle l'anglais. Mais je me suis tout de même adressé à un septième agent : une dame. Elle m'a parfaitement dirigé. Les sanctions contre la Russie et vice-versa n'ont-elles eu aucune conséquence ? Dans les supermarchés, ce ne sont pas les produits de luxe qui manquent. Bosman : " Pourtant, de nombreux produits européens ont disparu des rayons. Ce que vous voyez, ce sont les provisions qui restaient. Un jour, les rayons seront vides. Quoi que... " Ces sanctions sont tout de même en vigueur depuis quatre ans. Elles ont boosté la production locale. Aujourd'hui, on peut trouver de bons fromages russes. Il y a quelques années, on n'en trouvait pas. Les fromages russes n'avaient aucun goût, ils n'étaient même pas faits à base de lait mais d'huile d'olive. Je connais quelqu'un qui habite à 70 kilomètres en dehors de Moscou, et qui dès l'application des sanctions, a sauté sur l'occasion pour s'introduire sur le marché. Il a vendu sa maison, sa voiture, a abandonné son boulot et a construit une petite usine en dehors de Moscou. Il a fait appel à un fabriquant de fromage russe qui a travaillé en Allemagne, qui connaissait toutes les recettes et était nationaliste. Il l'a retrouvé via internet et l'a fait rentrer au pays. Certaines sanctions sont aussi contournées. On trouve, par exemple, des moules de Biélorussie, alors que ce pays n'a aucune ouverture sur la mer. Ou des seiches du Kazakhstan... Il suffit de coller de nouvelles étiquettes, un timbre, et l'affaire est dans le sac. Bien sûr, ces produits viennent de l'Union Européenne. Ce sont des trucs. D'un autre côté, la hausse des prix est considérable, l'inflation galopante. Les gens en souffrent. Et, je vous le répète : nous sommes à Moscou, en province on ne trouve pas tous ces produits. " Sur la route qui nous mène au camp d'entraînement des Diables Rouges, nous nous retrouvons en province, où l'on aperçoit des petites sociétés d'une seule personne, des garages, des petites entreprises de construction, des petits magasins, des échoppes à légumes avec beaucoup de fruits. Trouver du boulot est difficile, y compris à Moscou, confirme Bosman. Des travailleurs d'Asie Centrale, du Caucase, s'emparent des petits boulots. Eux trouvent facilement du travail, mais ils accomplissent des tâches que les Russes eux-mêmes ne veulent plus accomplir. Les Russes sont-ils heureux de cette Coupe du Monde, la plus chère de tous les temps ? Bosman : " Ils se plaignent souvent des coûts, mais en même temps, ils sont fiers. Les Russes nourrissent un complexe d'infériorité vis-à-vis du monde extérieur, et avoir reçu ce tournoi et bien l'organiser constitue pour eux une fierté. Dans ce pays, tout est le plus cher : les Jeux Olympiques d'hiver à Sotchi ont aussi été les plus chers de tous les temps. Et voilà maintenant la Coupe du Monde. " Quel est l'objectif de Poutine en l'organisant ? Bosman : " Montrer un visage positif de la Russie au monde extérieur, après l'Ukraine, la Syrie, la tentative d'assassinat sur Sergeï et JuliaSkripal, les affaires de dopage, les incidents en France pendant le Championnat d'Europe... Les hooligans s'entraînent ici, dans les bois de Moscou. On prétend que les émeutes de Marseille, organisées de façon quasi militaire, auraient été commandées par le régime. Je ne le crois pas, ces gars-là n'ont pas besoin de recevoir un signal pour entrer en action. Mais le Kremlin n'a rien fait pour les en empêcher. Les Russes prétendent le contraire, mais un peu de chaos en Europe ne peut pas faire de mal à Poutine. " Et un peu de chaos en Russie même ? Comment Poutine se comporte-t-il vis-à-vis des revendications d'autonomie des autres républiques ? Bosman : " Les Tchétchènes sont le poil à gratter de Poutine, il y a déjà eu deux guerres. Aujourd'hui, ils sont aux côtés de la Russie. Le père Kadyrov a grandi à Grozny, son fils Ramzan est son successeur comme président de cette république. Il est devenu une véritable brute, les organisations de défense des droits de l'homme affirment même qu'il aurait assassiné des gens. Il possède ses propres milices, qui ont combattu contre les Russes en Ukraine orientale. " La liberté d'expression existe-t-elle ? Peut-on exprimer son avis ? Bosman : " Oui, bien sûr. Seulement, la répression est devenue plus subtile, ce n'est plus comparable à l'époque de l'URSS. Lorsque votre blog compte 3.000 suiveurs, par exemple, vous devez l'enregistrer officiellement comme média de masse. Cela signifie que vous attirez l'attention et, donc, que vous devenez dangereux à leurs yeux. Oui, c'est très subtil. " Mais, en fait, les Russes semblent très américains. Burger King, McDonald's, Coca-Cola... Sur le coin de notre hôtel, dans la campagne, l'un d'eux avait garé son Hummer devant la porte. Sur la route qui mène au stade du Spartak, on passe même devant le Las Vegas Shopping, qui comprend une fausse porte romaine qui semble sortie tout droit du désert du Nevada. Bosman rigole : " C'est très marrant. C'est exactement comme ça, comme vous le dites. On voit ça souvent aussi dans le monde arabe. D'un côté ils haïssent les États-Unis, responsable de tous les maux, mais en même temps ils veulent tous fumer des Marlboro et boire du Coca-Cola. Sur le plan matériel, ils veulent vivre à l'occidentale, mais d'un autre côté, la Russie est - à l'exception des grandes villes - un pays très conservateur. Les Russes ne chassent pas directement les homosexuels, mais s'ils voient un homme bras dessus bras dessous avec un autre homme, ils lui balancent quand même quelque chose à la tête. C'est terrible. C'est leur nature conservatrice, alimentée par l'église orthodoxe russe. C'est le paradoxe de la Russie : un style de vie moderne, mais des normes et des valeurs très conservatrices. " Les Russes vivent surtout leur croyance de manière individuelle. Les gens vont à l'église, donnent un baiser aux icônes, font le signe de la croix, donnent encore un baiser aux icônes et s'en vont. Mais leur croyance s'est intensifiée, sous Poutine. Poutine et le patriarche sont aujourd'hui unis comme deux doigts de la main, alors qu'avec son KGB, il avait jadis poursuivi l'église. Bosman : " Cela a aussi dû être paradoxal pour Poutine, car sa mère l'a baptisé. Je pense que Poutine a toujours été croyant. " Dernière question : après toutes ces années, Joost se sent-il chez lui à Moscou ? " Pas chez moi, mais je m'habitue. Moscou est grand, difficile à appréhender. Et les rigueurs de l'hiver... Étrange, inquiétant. En rue, les Russes peuvent être terrifiants. Ils vous regardent d'un air malheureux, vous abordent. Si l'on se montre de bonne humeur à l'égard d'un vendeur, il vous regarde étonné, mais il répond quand même : de rien, revenez quand vous voulez. C'est un héritage du passé. Mais ils trouvent bizarre que l'on puisse sourire dans le métro, ils considèrent même parfois ce sourire comme une menace : que me veut-il ? Mais si vous êtes invité quelque part, le ton change, c'est directement : asseyez-vous, prenez un verre de vodka. Ils vous prennent alors par l'épaule, deviennent chaleureux. Il y a neuf ans, j'ai rencontré un garçon dans le train. Nous avons entamé la conversation, fumé quelques cigarettes, bu un verre, et voyez : aujourd'hui, nous sommes toujours en contact. Je l'ai encore eu au téléphone ce matin. Ici, il faut absolument tenter l'expérience d'un voyage en train. C'est très agréable, surtout si l'on parle quelques mots de russe. Les autres voyageurs peuvent alors vous offrir un morceau de poulet, ou un oeuf. Ils emportent souvent leur pique-nique avec eux, même s'il est possible d'acheter de la nourriture dans les gares en cours de route. La suspicion est grande, ici. Le gens aiment avoir leur petit coin entouré de rideaux, ils érigent une clôture autour de leur maison. Ils aiment leur intimité. Ils disent souvent : nous habitons dans un pays peuplé de fous. Avouons-le : ce sont des choses que nous ne disons pas, tout de même ? "