M arcel revivait. Déprimé durant plusieurs semaines pour avoir soudain réalisé que le temps qui passe et lui ne s'entendraient plus jamais comme larrons en foire, il venait enfin de ressortir du trou,... et c'est évidemment le foot qui l'en avait ressorti : pour la huitième fois depuis 1970, il était redevenu le coach principal de Noiseux-sur-Berwette !
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M arcel revivait. Déprimé durant plusieurs semaines pour avoir soudain réalisé que le temps qui passe et lui ne s'entendraient plus jamais comme larrons en foire, il venait enfin de ressortir du trou,... et c'est évidemment le foot qui l'en avait ressorti : pour la huitième fois depuis 1970, il était redevenu le coach principal de Noiseux-sur-Berwette ! Pompier de service et de légende, Marcel avait de surcroît boosté cette fois le concept de choc psychologique : l'équipe, qui comptait 1pt/18 avant sa férule, venait de réaliser un 12/12 sous sa houlette ! Autant dire que Marcel était de nouveau plein de vie, c'est-à-dire insupportable à ses heures et pour Georgette : leur bisbille favorite du moment découlant du fait que Marcel s'était remis à fumer depuis qu'il re-coachait, malgré ses grandes promesses solennelles d'arrêt définitif quelques mois plus tôt... -" Déjà petit tonneau, voilà que tu redeviens cheminée ! ", pestait Georgette. -" Ne m'enfonce pas, davantage, chou. J'admets que je suis une lavette mais, dans le feu de l'action, je ne peux pas m'empêcher d'en griller une... ", ripostait mollement l'époux. -" Tu es onze lavettes à toi tout seul, aucun de tes joueurs ne fume ! Tu es d'autant plus inexcusable que, depuis cette saison, le règlement interdit de fumer sur le banc ! ", ressassait Georgette pour la centième fois. Marcel soupirait. Elle était chiante, mais elle avait raison. Elle avait raison, mais elle était chiante. Au coup d'envoi de son premier match, il s'était juré de s'abstenir, alternant les sucettes au coca avec une onychophagie consciencieuse. Cela avait duré 26 minutes exactement, le temps d'un penalty sifflé contre Noiseux puis stoppé par son gardien : Marcel s'était retourné vers son vieux pote Maurice le curé, accoudé à côté de la cahute des réservistes, et lui avait arraché sa cigarette pour y téter goulûment. -" Encore un bel exemple, ton curé : sauveur d'âmes, mais goudronneur de poumons... ", se scandalisa Georgette. -" Dieu est un fumeur de havanes... ", commença de fredonner Marcel. " Tiens, SergeGainsbourg justement : aurait-il écrit d'aussi belles chansons en restant un ascète ?" Marcel tenta alors de justifier en trois arguments son rapport aboulique au tabac. Un, à l'image de Gainsbourg, un RaymondGoethals n'aurait pas réussi d'aussi grandioses choses sans adjuvant nicotinique : c'était selon Marcel le prix à payer par tout créateur pour sa création ! Deux, il l'avait lu dans le journal, cette propension " hygiéniste " à réprimer le moindre écart sanitaire était historiquement le fait des sociétés fascisantes : là il contre-attaquait, Georgette devenant presque égérie hitlérienne et avocate de la race pure ! Trois, c'était la faute à la science, qui s'attelait à des couillonnades. Chaque année, tu faisais tourner une cassette autonettoyante dans ton magnéto û une seule ! û et ton magnéto redevenait d'attaque pour enregistrer et lire des tas de cassettes : il suffisait, nom de Dieu, d'inventer la cigarette annuelle autonettoyante ! -" Minable vieil homme, j'espère que le referee te coincera très vite, et qu'une longue suspension suivra la moindre récidive ", lâcha Georgette méprisante. -" Y'a pas de danger ", ricana Marcel. " Toute la stratégie est désormais au point. D'abord, je fais un petit signe à Maurice, qui m'allume en douce le corps du délit. Ensuite, je prends vite la cigarette, et je la glisse dans un Bic Velleda que j'ai bricolé û je te passe les détails techniques û en l'évidant : tu sais, ces gros marqueurs dont je me sers pour gribouiller dans ma farde pendant le match... Tout le monde a le droit d'avoir un bic en bouche, non ? En plus l'hiver arrive : fumée, buée expirée, tout ça va se confondre... -" Tu ne manques pas d'air ! Le foot est un monde de tricheurs et tu as toujours été de ton monde ", conclut Georgette dégoûtée. " Déjà quand les gosses étaient tout petits, tu leur apprenais à tricher. " -" Moi ? ! ", interrogea Marcel sincèrement étonné. -" Oui, toi, petit truand : à chaque kermesse, au stand de la pêche aux canards, dès que la patronne avait le dos tourné, tu retournais les canards pour voir les gros numéros ! ! Minable ". par Bernard Jeunejean" A la kermesse, dès que la patronne avait le dos tourné, TU RETOURNAIS LES CANARDS pour voir les gros numéros " (Georgette)