M arcel était jaloux comme onze tigres des installations voisines de Vaux-sur-Vache. Vaux était l'autre club de la commune : en deux championnats, il venait de dégringoler de P1 en P3, au point d'atterrir cette saison dans la même division que Noiseux-sur-Berwette ! D'abord, les pelouses de Vaux (car ces crevés pistonnés avaient DEUX terrains) était deux vrais billards : Léonard, le jardinier communal, qui était comme par hasard le père du gardien de but, était aux petits soins pour elle dans le cadre de ses 35 heures/semaine : cette tâche lui avait été confiée par l'échevin des Sports, qui était comme par hasard le père du back gauche. Ensuite, des vestiaires à la buvette, de la tribune coquette aux solides pare-ballons derrière les deux buts, les installations flambant neuves avaient coûté la peau des fesses des deniers communaux et wallons : deniers publics attribués ...

M arcel était jaloux comme onze tigres des installations voisines de Vaux-sur-Vache. Vaux était l'autre club de la commune : en deux championnats, il venait de dégringoler de P1 en P3, au point d'atterrir cette saison dans la même division que Noiseux-sur-Berwette ! D'abord, les pelouses de Vaux (car ces crevés pistonnés avaient DEUX terrains) était deux vrais billards : Léonard, le jardinier communal, qui était comme par hasard le père du gardien de but, était aux petits soins pour elle dans le cadre de ses 35 heures/semaine : cette tâche lui avait été confiée par l'échevin des Sports, qui était comme par hasard le père du back gauche. Ensuite, des vestiaires à la buvette, de la tribune coquette aux solides pare-ballons derrière les deux buts, les installations flambant neuves avaient coûté la peau des fesses des deniers communaux et wallons : deniers publics attribués voici trois ans, sous prétexte que Vaux était alors l'inamovible club-phare de la commune... Autour d'un unique champ de patates, les installations du Noiseux de Marcel, à l'opposé, soit dégageaient un charme désuet pour tout optimiste aimant la préhistoire footeuse, soit sentaient la ruine et la mort si l'on avait l'esprit chagrin. Et Marcel l'avait. Et Marcel pestait dans la cuisine... - " Tu es trop football et pas assez philosophe ! Tu as trop joué au foot dès l'école primaire, n'en déplaise à Marc Tarabella ! ", tenta de plaisanter Georgette. - " Et tu ignores la dernière de Léonard ", maugréa Marcel. " Pour rendre son terrain A plus sexy - et le mot est de lui, nom de Dieu, voilà que les terrains sont sexy maintenant ! - il a modifié l'accrochage des filets à la demande de son rejeton ! Maintenant, les filets sont tendus par deux grands piquets à l'arrière du cadre, ça forme une véritable cage, tu sais, comme lors des matches à la télé ! Le ballon frappe les filets au lieu d'y mourir, ça te donne une envie folle de shooter comme un sourd ! ", ajouta-t-il, avec dans les yeux la nostalgie du buteur qu'il avait été... - " Mais c'est idiot, ça ! Pourquoi te désoles-tu ? Si je te comprends bien, en arrivant à Vaux et en voyant ça, tous les attaquants visiteurs vont avoir cette envie folle de trouer le keeper visité ! Il n'est pas un peu maso, le gamin de Léonard ?"- " Hum, t'as pas tort... Sauf que les attaquants de Vaux, eux, disposeront de ce stimulus, ressentiront cette envie de trouer durant TOUS leurs matches à domicile ! Mais tu me fais réfléchir ! , concéda Marcel, dont le visage s'empreint soudain d'un rictus louche... Et Marcel repensa au billard du rival. Si ton terrain est nickel, tu t'habitues au plaisir qu'il procure, le billard devient normal, il ne t'excite plus guère. Si tu as par contre l'habitude d'un terrain bof-bof, le jour où tu t'amènes en déplacement sur un billard nickel, ça te booste ton envie de jouer au foot, bien plus que celle des blasés de visités d'en face ! Elémentaire, mon cher Einstein ! Mais il y avait un corollaire auquel Einstein, qui aimait sûrement le foot moins que Marcel, n'avait pas songé ! Si ton terrain est pire que bof-bof, s'il est foireux de chez foireux, tu vas t'habituer aussi, a fortiori si tous tes entraînements s'y déroulent, l'habitude a une force terrible ! Et a contrario, tous les visiteurs qui vont s'amener, que leur terrain à eux soit un billard ou simplement bof-bof, en découvrant le tien et son horreur, ils vont flipper grave dès avant d'aller se déculotter dans tes vestiaires d'avant-guerre... - " Chaque semaine désormais, je m'en charge et Dieu m'est témoin, le terrain de Noiseux sera à la limite de la praticabilité, j'en fais le serment ! ", explosa Marcel. " Je vais racler l'herbe des deux grands rectangles et on ne sèmera plus ! Je tondrai avec la vieille tondeuse à lame caduque, celle qui tond en même temps très court et très long selon son bon plaisir ! "- " Tu peux aussi te choisir deux ou trois zones que tu arroseras même par temps de pluie ", suggéra Georgette coopérative. -" Last but not least, plus question de le rouler ! Au contraire, vive la pioche, je m'en vais te le vallonner artificiellement ! Et nous serons imbattables au royaume des bosses et des fosses ! ", exulta Marcel. - " Et installez-y des taupes, une armée de taupes ! ", cria Georgette en battant des mains. " Oh, Marcel, tu es un génie ! ça va enfin être l'année d'une montée en P2, puis en P1, j'en suis convaincue ! Santé, mon chéri ! "- " Santé, chou ! Et quand Noiseux-sur-Berwette sera en P1, s'agira pas que la commune nous oblige à jouer sur le terrain de merde de Vaux-sur-Vache ", anticipa Marcel... par bernard jeunejean