A Noiseux-sur-Berwette, Marcel était revenu aux affaires, ou plutôt en première ligne: cette saison, il était de nouveau le coach de l'équipe fanion! En avril dernier, quand le comité du club avait eu vue sur deux transferts alléchants, sa modeste caisse noire ne lui permettait d'en défrayer qu'un seul. Il fallait choisir. Marcel avait suggéré de ne pas renouveler l'entraîneur en place, et s'était proposé pour le supplanter bénévolement. Chaque comitard avait alors tapoté sa calculette, et tous les chiffres avaient convergé: les deux renforts et Marcel gratos, c'était nettement moins cher qu'un seul renfort et un coach pas gratos, vu qu'il habitait à 48km du village!
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A Noiseux-sur-Berwette, Marcel était revenu aux affaires, ou plutôt en première ligne: cette saison, il était de nouveau le coach de l'équipe fanion! En avril dernier, quand le comité du club avait eu vue sur deux transferts alléchants, sa modeste caisse noire ne lui permettait d'en défrayer qu'un seul. Il fallait choisir. Marcel avait suggéré de ne pas renouveler l'entraîneur en place, et s'était proposé pour le supplanter bénévolement. Chaque comitard avait alors tapoté sa calculette, et tous les chiffres avaient convergé: les deux renforts et Marcel gratos, c'était nettement moins cher qu'un seul renfort et un coach pas gratos, vu qu'il habitait à 48km du village! Le choix fut donc fait: de trésorier qu'il avait été en 2001-2002, Marcel avait pour la énième fois changé de casquette au sein du club de son coeur. Durant cinq matches, Marcel s'était senti doublement très proche de Robert Waseige: d'abord parce qu'il avait 0 sur 15, ensuite parce qu'il savait qu'on ne lui ferait pas à lui, vieux de la vieille, de Georgette et des meubles, le coup de la défenestration. Certes, il avait dû revoir sa copie, et renoncé à deux grandes innovations tactiques, pourtant adoptées avec succès durant la période de préparation. Sur coup franc, au lieu d'un mur classique, il avait imposé quatre hommes côte à côte à chaque piquet, ce qui laissait un trou de trois bons mètres au centre du but: restait au gardien à prendre place dans l'axe de frappe, à 9m15 du frappeur. Tous les supporters adverses avaient ri jusqu'à l'hystérie lors du 1-0 à la 89' du premier match en déplacement, obtenu sur pareille phase: comme si ç'était plus gag que de scorer sur un coup franc "normal"! Par ailleurs, à chaque corner obtenu, Marcel avait imposé à deux de ses attaquants de se ruer pour prendre les piquets AVANT les défenseurs adverses, et les empêcher ainsi de s'y poster: ça n'avait abouti qu'à une bagarre monumentale, à deux cartes rouges du côté que vous devinez, et à la dégelée n°3...Mais peu importait: Marcel boufferait les vaches maigres sans mot dire comme Robert, réussirait sa reconstruction à long terme comme Robert, et boufferait ensuite les vaches grasses avec le même appétit que Robert. Il en était si convaincu qu'à la veille du sixième match, l'envie lui vint un court instant d'être encore battu, une ou même deux fois: ça lui permettrait de pulvériser d'abord le record mondial détenu par Hugo Broos, maintenu en place l'an dernier à Mouscron malgré son 0 sur 15; et ça ne l'empêcherait pas ensuite de redresser brillamment la barre... L'envie de gagner le reprit naturellement dès le coup d'envoi, et cela commença plutôt bien: dès la 10', le gardien adverse la joua comme Jan Moons face à l'AS Rome, et Noiseux-sur-Berwette se retrouva en supériorité numérique. L'équipe n'en profita pas, le repos survint, et Marcel piqua un début de crise dans les vestiaires. -Vous savez coach, on dit que c'est souvent plus dur à onze contre dix, se risqua à remarquer Dimitri, le jeune ailier gauche... -Laisse aboyer les cons, petit, aboya Marcel. Ce n'est pas toujours facile, mais c'est toujours PLUS facile, continua-t-il en hurlant presque!-Cool, Marcel, fit Gérard le vieux capitaine: le gamin n'a pas tort, ils sont dix mais ça booste leur motivation, c'est une perspective d'exploit qui les excite! Tu connais ça comme moi! -Cela booste??!!, hurla Marcel cette fois totalement. Fort bien! Dimitri et Gérard, vous sortez! Ceux du banc, vous y restez! Les neuf qui restent, vous allez me booster votre motivation contre les dix enfoirés d'en face! Et que ça saute!Rien ni personne ne put faire changer Marcel d'avis, mais rien ne boosta en seconde mi-temps. Et ce fut Marcel qui sauta, dès 17h45, suite à la brève réunion de crise improvisée par le Comité dans le vestiaire des visiteurs. "Adieu veau, vache, cochon, couvée. Adieu Robert, adieu Hugo", balbutia Marcel soudain seul au monde.