Dimanche 16h : maison calme, fauteuil jouant son rôle, Musique 3 en sourdine, mots croisés et fléchés, tournée générale de repos dominical. Berta la vieille chienne rêvait près du poêle en faisant - Wif,wif ; les chats flemmardaient sans se chamailler, par overdose de lait lapé ; dehors, l'écureuil du noisetier brillait par son absence, comme si sa mère lui avait inculqué qu'on ne se bâfrait pas de noisettes le jour de Jésus. Léthargie légère et heureuse...
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Dimanche 16h : maison calme, fauteuil jouant son rôle, Musique 3 en sourdine, mots croisés et fléchés, tournée générale de repos dominical. Berta la vieille chienne rêvait près du poêle en faisant - Wif,wif ; les chats flemmardaient sans se chamailler, par overdose de lait lapé ; dehors, l'écureuil du noisetier brillait par son absence, comme si sa mère lui avait inculqué qu'on ne se bâfrait pas de noisettes le jour de Jésus. Léthargie légère et heureuse... Marcel jouait away, mais Georgette avait cette fois préféré rester at home. Son vieil homme de coach était trop à cran ces temps-ci, elle redoutait le pire pour ce périlleux déplacement de Noiseux-sur-Berwette chez le leader. Georgette craignait un pétage de plombs marital en cas de résultat négatif : et depuis des lustres, elle s'abstenait d'assister au match si son petit doigt subodorait pareil pétage... Pourtant, Marcel après dîner était parti gaillard. En fait, dès mercredi soir, la malice avait commencé de réinvestir son regard, y supplantant le vide d'une quinzaine franchement dépressive : et c'est de l'autobiographie de Pierluigi Collina qu'était née l'étincelle mystérieuse. Le lendemain, Marcel était rentré radieux de l'entraînement. Quoique bibendum et sexagénaire, il avait participé comme libero au petit match final, au cours duquel il avait osé son péché mignon, celui du temps où l'acclamaient les foules provinciales : un une-deux réussi avec son propre piquet de but pour échapper au pressing de l'attaquant adverse, puis une passe illico lumineuse comme Kaiser Franz jadis ! Un murmure d'admiration déférente avait parcouru l'entièreté du ground comme du groupe, et Marcel avait de suite senti qu'il devait surfer là-dessus pour restaurer la confiance entre les joueurs et lui. Sous la douche, alors qu'était évoquée la réunion de crise envisagée par le comité, Marcel avait proposé de plutôt se rendre dans un " club de rire ", dont il avait lu dans la gazette l'existence bien réelle : on s'y entraînait à utiliser les zygomatiques... et le groupe avait en tout cas bien rigolé en écoutant le vieux leur raconter ça. La glace, au moins, était rompue. Restait à exploiter ce dimanche le stratagème Collina, dont Marcel n'avait rien révélé. Georgette avait juste constaté qu'il partait avec deux sacs d'équipements au lieu d'un : elle avait craint une nouvelle idée foireuse plutôt que de génie, et c'est aussi cela qui l'avait aujourd'hui poussée à cocooner. Pourtant à 19 h 30, elle sut qu'il avait au moins partagé l'enjeu. Et à 20 h 30, une fois franchi le cap des quatre heures au-delà du coup de sifflet final, Marcel n'étant toujours pas rentré, elle sut que c'était gagné : Georgette avait suffisamment pratiqué son vieux mari pour être certaine qu'aujourd'hui, s'il avait perdu, il serait rentré plus tôt et la queue basse... Il poussa la porte de la chambre à 22 h 15 en hurlant : -0-1 ! et en levant les bras, comme un dieu vivant ou comme un homme bourré. Et excité, il expliqua tout en mettant son pyjama. Tout était parti du bouquin de Collina : Pierluigi y prétendait que le jeu d'aujourd'hui allait si vite que le porteur du ballon levait peu la tête et réagissait peu à la couleur du maillot de ses équipiers, mais bien davantage à la couleur de leurs bas et shorts ! Or, les leaders de Pou-lez-Curie avaient pour caractéristique essentielle une vitesse de jeu supersonique. Or, le règlement provincial n'imposait que la différence de maillots. D'où l'idée, vu que Pou-lez-Curie évoluait en maillot blanc, short rouge et bas verts : les joueurs de Noiseux avaient revêtu leur maillot mauve habituel, mais troqué leurs habituels shorts et bas blancs contre des shorts rouges et des bas verts en tous points semblables à ceux de leurs adversaires ! Georgette fit la moue en imaginant l'harmonie des couleurs mais Marcel exultait, affirmant mordicus que les Poulezcuriens s'étaient emmêlé les pinceaux comme jamais, avaient commis moult mauvaises passes inhabituelles : et sur l'une d'elles, ce fut le nirvana d'un 0-1 dont personne hormis Marcel n'avait osé rêver... Georgette le laissa à ses rêves, d'autant qu'il dormait déjà. Avec des bas verts qu'elle n'avait jamais vu. par Bernard Jeunejean" Le joueur réagit plus à LA COULEUR DES BAS ET SHORTS adverses qu'à celle du maillot "