Cuisine conjugale. Georgette y sirotait, peinarde, son p'tit café. Quand l'équipe Première de Noiseux-sur-Berwette avait perdu, il n'y avait pas 36 cas de figure, mais seulement deux : soit son vieux coach de petit mari (ou son vieux mari de petit coach) rentrait battu et abattu, soit il rentrait battu et furibard.
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Cuisine conjugale. Georgette y sirotait, peinarde, son p'tit café. Quand l'équipe Première de Noiseux-sur-Berwette avait perdu, il n'y avait pas 36 cas de figure, mais seulement deux : soit son vieux coach de petit mari (ou son vieux mari de petit coach) rentrait battu et abattu, soit il rentrait battu et furibard. Ce dimanche soir, dès qu'elle entendit claquer la portière de la voiture, elle sut que ç'avait été une défaite à impact colérique plutôt que dépressif, et que trois autres claquements de porte allaient suivre irrémédiablement : la portière du hayon quand Marcel en extirperait son sac, la porte d'entrée dont le chambranle encaisserait un énième coup de vieux, enfin la porte de la cuisine juste après que cet hystérique y aurait fait irruption. -" Petit connard de Denis Collard ! ", hurla Marcel, hystérique comme prévu, juste après le quatrième claquement. -" C'est une façon ma foi fort novatrice de me souhaiter le bonsoir, mon amour ", persifla Georgette. " A moins que les effluves m'abusent, le chagrin est noyé mais le courroux persiste, si je comprends bien... Quel bon vent t'amène, mon chéri ?" -" NE ME PARLE PAS DE VENT ! Et Si Collard croit pouvoir faire ainsi la pluie et le beau temps à Noiseux, il se trompe lourdement ! Retrouve-moi le gsm de Luc Misson : j'attaque Denis Collard en justice ! ", asséna Marcel, en même temps que son poing sur la table. -" Denis Collard ? Denis Collard, bonjour ! Le gars de la météo à la radio ? Mais arrête ! Il est charmant, ce monsieur ! Il était au match ? Il... Il est arbitre ? Il t'a arbitré, je parie ! ", crut avoir deviné Georgette. -" Valait mieux pour lui qu'il ne soit pas là ", répondit Marcel, pitoyable en se voulant menaçant. " Denis Collard m'a menti et j'ai perdu ! ", pesta-t-il comme un sale gamin mauvais perdant... Peu à peu, Georgette eut les détails. A la météo du matin, Denis Collard avait affirmé que, partout dès 14 h, les vents seraient ultra violents et souffleraient d'ouest en est. Or, Noiseux, dont le terrain était ainsi orienté, affrontait ce jour-là Trou-de-Bra, une équipe de vieux madrés qu'il fallait absolument bousculer durant la première demi-heure : car les vieux diesels trouvaient ensuite peu à peu leur rythme de croisière, et terminaient souvent leur match en pilonnant tranquillement ceux d'en face. Marcel avait donc choisi de débuter en attaquant vers l'est : en prédisant solennellement à ses gars que, s'ils démarraient sur les chapeaux de roues comme de jeunes lapins qu'ils étaient, ça rentrerait immanquablement comme dans du beurre !... Mais la première demi-heure s'était passée sans la moindre petite brise, puis le vent s'était même payé la fiole de Marcel en soufflotant un rien vers l'ouest jusqu'à la pause. Ce n'est qu'en seconde mi-temps qu'il s'était déchaîné d'ouest en est comme l'avait prédit le météorologue : et ce furent les vieux d'en face, enfin chauds, qui en profitèrent pour scorer gaiement ! Denis Collard avait menti. Denis Collard avait faussé le championnat ! Il fallait châtier Denis Collard ! -" Tu es un vrai cinglé pour une raison bien simple : tu pouvais perdre le toss et tout aurait été différent ! ", objecta Georgette. -" Je SAVAIS que je gagnerais ce toss ! ", répliqua péremptoirement Marcel, en extirpant de sa poche un petit carnet noir que Georgette ne connaissait pas. " Ceci est mon toss-book, je l'ai depuis1968, j'y note tous les toss joués par Noiseux en championnat ! Et j'avais vérifié : depuis 37 ans, en 18 championnats passés avec nous, Trou-de-Bra n'avait jamais gagné un toss contre Noiseux ! " Georgette avait beau être à cinq ans de ses noces d'or, chaque mois au moins l'amenait à revoir son jugement sur la profondeur de la folie footeuse habitant Marcel : " C'est encore plus grave que je pensais ! ", dut-elle une fois de plus soupirer, en fixant consternée la petite cuiller à café où fondait son sucre... par Bernard JeunejeanGeorgette revoyait son jugement sur LA PROFONDEUR DE LA FOLIE FOOTEUSE habitant Marcel : " C'est ENCORE PLUS GRAVE que je pensais ! "