Marcel déprimait tout haut, Georgette connaissait. Périodiquement, son vieil époux présentait tous les symptômes du BIFI (*) footeux, il fallait alors qu'il s'épanche. En pareil cas, Georgette se bornait à recueillir les épanchements en feignant de s'apitoyer, et ça finissait toujours par s'estomper. Vieux couple. Routine. Georgette regarda l'horloge, elle devait seulement veiller ce soir à s'appliquer dans l'apitoiement: avec un peu de chance, tout serait ainsi rentré dans l'ordre pour 18h55, et Marcel se tiendrait coi durant le jeu sur TF1. Durant Foucault et ses millions, Georgette voulait pouvoir frémir en toute sérénité.
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Marcel déprimait tout haut, Georgette connaissait. Périodiquement, son vieil époux présentait tous les symptômes du BIFI (*) footeux, il fallait alors qu'il s'épanche. En pareil cas, Georgette se bornait à recueillir les épanchements en feignant de s'apitoyer, et ça finissait toujours par s'estomper. Vieux couple. Routine. Georgette regarda l'horloge, elle devait seulement veiller ce soir à s'appliquer dans l'apitoiement: avec un peu de chance, tout serait ainsi rentré dans l'ordre pour 18h55, et Marcel se tiendrait coi durant le jeu sur TF1. Durant Foucault et ses millions, Georgette voulait pouvoir frémir en toute sérénité. Comme chaque année en octobre, Marcel venait de mettre la première main à l'organisation du tournoi des Réserves, qui aurait lieu à la Pentecôte. Il l'avait créé en 1978 et c'était devenu un événement régional, en même temps qu'un fameux apport dans le budget du club. Vingt équipes Réserves invitées et picolant du vendredi soir au lundi soir, c'était autre chose que les tamponnes aux chips d'un rassemblement de Diablotins: c'était bien simple, il y avait des années où le nombre de fûts vidés dépassait le nombre de buts marqués durant le tournoi! Certains avaient beau déplorer alors ces tactiques ultra-défensives qui contaminaient jusqu'au football le plus amateur, ils étaient bien trop bourrés pour déplorer quelque chose de sensé.Marcel déprimait doublement. D'abord, la Réserve du club avait boycotté la première réunion. Le boycott était idéologique: toutes les bonnes volontés se savaient chaque année réquisitionnées, mais les gars de la Réserve avaient remis leur préavis de grève pour la Pentecôte; ils se borneraient à jouer les trois mi-temps de leurs matches! Ils en avaient marre d'être les vaches à lait du budget/transferts de l'équipe Première, et parallèlement d'être pris pour de la bouse par le Comité Provincial, voire par le club lui-même. En effet, aux premières attaques de l'hiver, le CP multipliait les remises générales des championnats de Réserves: il fallait "préserver le terrain" pour les sacro-saintes équipes Premières, quand ce n'était pas le club lui-même qui demandait une remise isolée! Inachevé quasi chaque saison, le championnat des équipes Réserves se résumait parfois à une maigre quinzaine de matches disputés et les gars se sentaient exclus d'une pratique que leur cotisation dûment acquittée leur donnait le droit d'exercer un minimum.Marcel flippait plus encore parce qu'il souhaitait marquer la 25e édition du tournoi par un événement exceptionnel. Mais personne ne proposait rien, et tout le monde ricanait de ce qu'il proposait! Il avait d'abord pensé à un contre-la-montre automobile et inédit dans Noiseux-sur-Berwette: entre Mpenza sur Porsche, Léonard sur Ferrari et Leclercq sur Jaguar, ça aurait attiré la grande foule! Mais le bourgmestre lui avait ri au nez quand il lui avait parlé de bloquer les rues du village. Marcel avait alors écrit à Roger Vanden Stock, prétextant que Noiseux était un bastion mauve: il y sollicitait, en sponsoring, un petit container de gueuze et l'autorisation de le mettre en bouteilles. Il souhaitait vendre les vidanges 100 francs/pièce, en les ayant étiquetées "Cuvée Lampard 76". Elles seraient parties comme des petits pains! Dans sa lettre, il disait compter sur le sens de la dérision du président anderlechtois pour se prêter à cette innocente plaisanterie: mais pour toute réponse, une brève missive de Verschueren l'avait menacé hier de poursuites judiciaires. BIFI désabusé, Marcel flippait encore quand Georgette zappa vers TF1. La première question posée par Foucault concernait le surnom de Zidane: était-ce Zizi, Zizou, Pipi ou Pipou? La concurrente hésitait fort, elle fit appel au public pour s'en sortir, et Marcel ricana de son air supérieur: "Au lieu de me casser le cul pour un tournoi dont personne n'a rien à foutre, je devrais représenter Noiseux-sur-Berwette à ce jeu", lâcha-t-il à Georgette. "J'ai les compétences, et ça peut rapporter gros". Bernard Jeunejean (*) Bénévole-Irrité-Fatigué-Isolé