Il y a les pour et les anti. Ceux qui voient d'abord en lui le rassembleur, l'homme de poigne, capable de fédérer un groupe comme personne. Et puis il y a les autres, plus enclins à lui reprocher une certaine idée d'un football qu'on voudrait trop simpliste. Au milieu, il y a un homme habitué à ne jamais laisser indifférent.
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Il y a les pour et les anti. Ceux qui voient d'abord en lui le rassembleur, l'homme de poigne, capable de fédérer un groupe comme personne. Et puis il y a les autres, plus enclins à lui reprocher une certaine idée d'un football qu'on voudrait trop simpliste. Au milieu, il y a un homme habitué à ne jamais laisser indifférent. Tour à tour génie ou pestiféré, leader naturel ou chef sans limites, Marc Wilmots reçoit à Bordeaux. Plus précisément au Golf du Médoc. Il n'y a pas de hasard, c'est là, pendant l'EURO 2016, que les Diables avaient posé leurs valises. Là aussi que l'ancien entraîneur fédéral avait fait les siennes pour la dernière fois avant de se rendre à Lille pour y défier le Pays de Galles. C'est là, enfin, qu'il tire le bilan de quatre ans de silence. Serein et sûr de ses qualités, Marc Wilmots jure ne jamais ruminer, simplement attendre la proposition capable de le sublimer. Encore. Avant d'être le symbole de votre EURO 2016, Bordeaux, c'est un coup de coeur. Votre premier passage ici, ça date de 1998 avec les Diables lors du Mondial français ? Marc Wilmots : Il faisait 46 degrés, on avait perdu deux points contre le Mexique, et je m'étais fait la réflexion : " plus jamais je ne reviens ici, c'est pour mourir. " Mais quand les Girondins sont venus me chercher après l'EURO 2000, je n'ai pas su dire non. Pourtant, j'avais un accord verbal avec Rudy Assauer pour rempiler pour 4 ans à Schalke 04. Et moi, quand je donne un accord, normalement, c'est comme si c'était signé. Sauf que là, j'avais eu un petit accrochage tactique avec lui en fin de saison. Du coup, quand la proposition de Bordeaux est venue, je n'ai pas dit non directement. Je leur ai dit : " faites un fax à Schalke, on verra comment ils réagissent. " Et là, le lendemain matin, je suis convoqué avec Emile ( Mpenza, ndlr) dans les bureaux. Lui avait une offre du Celtic ou des Rangers, je ne sais plus. Et moi, il me dit : " Marc, on fait quoi avec ce fax ? " Je lui ai dit : " Si tu veux, je pars tout de suite. " C'était réglé. Abondance de biens oblige, ça ne se passera pas exactement comme vous l'auriez voulu à Bordeaux... Wilmots : Le fait est que j'adorais Bordeaux, mais qu'on ne me faisait pas jouer à ma place. J'avais été transféré pour jouer en 10, comme à Schalke, et je me suis retrouvé à devoir jouer sur un côté. Et moi, je n'avais pas de vitesse, pas de centre, pas de dribble. Mais il fallait que je joue parce que je n'étais pas gratuit. Devant, on était blindé : Laslandes, Dugarry, Pauleta, Feindouno, du lourd ! Du coup, pendant un an, j'ai tiré mon plan sur un côté. Plutôt pas mal, j'ai inscrit 11 buts. Mais en fin de saison, j'ai été voir la direction pour leur dire qu'on arrivait dans une année pré-Mondial et que ça ne pouvait pas durer. Je voulais jouer à ma place, c'est pour ça que je suis rentré à Schalke. Mais je savais que je reviendrais un jour à Bordeaux. 20 ans plus tard, on vous retrouve ici, à Bordeaux, à l'endroit même où votre aventure à la tête des Diables a pris fin, c'est troublant... Cela ne vous fait rien à vous ? Wilmots : Je ne suis ni un émotionnel ni un taré. On se retrouve ici parce que ma maison de Saint-Aubin-de-Médoc est en travaux actuellement, c'est temporaire. Je pars du principe assez simple que ce qui a été vécu a été vécu. J'ai passé trois semaines de ma vie ici, on a fait un Championnat d'Europe. On a vécu de beaux moments, d'autres moins joyeux. Mais j'ai vécu tout ça avec beaucoup de recul. Si ça avait été mon premier tournoi, ça m'aurait peut-être traumatisé, mais c'était mon cinquième. Tu commences à connaître le circuit. L'euphorie, le drame, je connais. Moi, j'ai toujours su garder de la nuance. Et je savais surtout depuis un an que c'était fini après l'EURO pour moi. Forcément, puisque c'était déjà la guerre à la tête de la Fédération entre la Ligue Pro et tout ce qui s'ensuit. Tout le monde voulait sa part du gâteau, c'était le bordel. Moi, tout ce qui m'intéressait, c'était le tournoi, rien d'autre. J'ai essayé de faire la part des choses jusqu'au bout, mais je savais que les mitraillettes allaient arriver derrière. Je savais que même si je le gagnais ce tournoi, ça n'aurait pas encore été bon. De toute façon, je vais vous dire, déjà à l'époque, il y avait plus grave dans la vie. J'ai eu une maladie du sang à partir du 15 avril 2016. Je prenais une quantité astronomique d'anti-inflammatoires par jour pour faire descendre l'infection. Personne n'en a jamais rien su. Il y avait seulement Vital ( Borkelmans, ndlr) et le docteur qui était au courant. Ça a duré six mois avant que j'en sois débarrassé. Compte tenu de tout ça, de ce contexte délétère avec certains à la fédération, du lynchage qui va suivre et que vous pouvez donc déjà logiquement anticiper, pourquoi ne pas avoir démissionné dans la foulée du Pays de Galles, en conférence de presse à Lille ? Wilmots : Il me restait deux ans de contrat... Et encore quoi pour finir ? J'ai jugé qu'un peu de respect aurait été agréable après tout ce que j'ai fait pendant sept ans. Et là, parce qu'on perd un match dans des conditions difficiles, on va détruire tout ce qu'on a fait ? C'est réducteur et malhonnête. Pour moi, et pour le staff. Le reste, c'est une question contractuelle. Je ne vois pas pourquoi j'aurais dû démissionner. Parce qu'on nous avait obligés à gagner un EURO pour notre deuxième tournoi après 12 ans sans rien ? Non, donc je me suis mis à table après mon retour en Belgique. Avec ma femme, Bart Verhaeghe, Pierre François et Monsieur Bayat. Après une heure de discussion, Bart Verhaeghe a demandé aux deux autres de sortir. On s'est retrouvé à trois et en cinq minutes, le dossier était réglé. L'issue était inéluctable, il fallait juste se dire les choses. Vous avez été adulé comme sélectionneur avant de devenir le symbole de l'échec des Diables à l'EURO. Humainement, vous l'avez vécu comment ? Wilmots : J'ai une peau de rhinocéros. Le combat contre une certaine presse, je le savais perdu d'avance. Moi, cela ne m'atteignait pas, j'en ai vu d'autres. Par contre, ma femme et mes enfants l'ont mal vécu et ça, ça a été dur à vivre. Si j'avais pu, je les aurais mieux protégés. Vous savez, à un moment donné, j'ai installé deux nouvelles serrures à mon bureau. Je ne pense jamais être devenu parano, mais je voulais comprendre d'où certaines infos fuitaient. J'ai fait des tests et j'ai su. À la fin, je prenais ça comme un jeu. Déjà, quand j'annonce Origi en 2014, je crois que c'est la première fois de l'histoire que les journalistes n'avaient pas la liste avant l'heure. Parce que je n'ai jamais fait de copinage et que ça en a emmerdé beaucoup. Ce jeu d'influence ne marchait pas chez moi, j'avais tout fermé, comme dans un bunker. Le seul truc qui me rendait fou et que je n'ai jamais su contrôler, c'est quand je faisais une théorie et que mon équipe sortait dans la foulée. En tant que joueur, je crois que si j'avais su qui c'était, je lui aurais foutu mon poing dans la gueule. Parce que c'est une trahison. En tant que coach, je l'aurais juste foutu dehors, mais je n'ai jamais su... Et je n'accuse pas sans preuve. Je peux juste vous dire que ceux qui jouent à ce jeu-là s'achètent une protection dans les médias. Ce que je me suis toujours refusé à faire. Quel regard portez-vous sur les Diables actuels ? Wilmots : Je ne veux pas rentrer là-dedans. Il y a un coach qui est là, et celui qui est parti, il doit fermer sa gueule. Quand on est coach national, on est tout seul. On fait des choix, on ne sait pas si ça va être les bons. Du moment qu'on les fait en âme et conscience, il n'y a rien à dire. Moi, j'ai ressenti le besoin de couper après l'EURO. Pendant le Mondial, j'étais en vacances à Naples, en famille. Et vous savez quoi ? Je n'ai pas regardé les matches contre le Japon et le Brésil. Ça n'a rien à voir avec le fait d'être aigri, mais, moi, quand je coupe le bouton, je coupe pour de bon. À ce moment-là, ce n'était plus ma priorité. J'ai rassemblé quelques amis et j'ai regardé le match contre la France, ici, à Bordeaux, mais ça s'arrête là. Je n'allais pas être avec mon tutu et mes pompons devant les matchs. Jordan Lukaku a eu des mots assez durs vous concernant dans une interview accordée récemment à nos confrères d'Eleven où il se plaint du manque de direction tactique pendant l'EURO 2016. Cela vous touche encore qu'on remette en question vos qualités ? Wilmots : J'ai réfléchi à la question. Ce qui m'embête, c'est qu'il remet tout le travail d'un staff en question. Ça met le discrédit sur tous ces gens-là. Sur les théories de Herman De Landsheere notamment. Lui, il a dû bouffer sa cassette en l'entendant. En fait, si j'écoute Jordan, je regrette une chose : de ne pas l'avoir mis dehors ici quand il est arrivé pour la dixième fois en retard pendant l'EURO... Même son frère l'a attrapé à l'époque. J'ai fait le compte, chez nous, depuis son match contre le Portugal en amical de mars 2016 jusqu'à ce quart de finale contre le pays de Galles, il a assisté en tout et pour tout à 9 théories d'avant match. À cela, tu rajoutes que ça fait 10 ans qu'il joue comme latéral gauche. En plus, il y a Vital Borkelmans dans le staff qui est un ancien latéral gauche. Et le gars a le culot de te dire qu'il ne savait pas ce qu'il devait faire ? À la même place, bizarrement, Jan Vertonghen et Thomas Vermaelen n'ont jamais eu de problème de compréhension, eux. C'était un cas d'école, pourtant, contre le Pays de Galles. On jouait la même tactique que la Belgique de 2002 contre le Brésil. Jouer haut pour empêcher leurs latéraux de sortir. En gros, sa mission, c'était de ne pas contraindre Eden à devoir repasser la moitié de terrain. Lui mettre des ballons dans la profondeur, le plus vite possible. Quand il dit ce qu'il dit, ça veut dire qu'il n'a juste rien compris à la théorie. Rien. Il a dormi. Jordan est comme ça. C'est un bon joueur, mais il joue à l'instinct, à l'intuition. Quand tu en as des pareils, je crois qu'en fait, il faut leur en dire le moins possible... On pourrait vous reprocher de ne pas avoir vu qu'il n'avait pas compris... Wilmots : Attends ! Entre le voir et ne pas comprendre, il y a une différence ! J'ai vu d'autres choses. J'ai compris qu'Axel Witsel était tactiquement le joueur le plus intelligent de tous. Ça, déjà, c'est une qualité d'entraîneur. Reste qu'avoir su faire comprendre à Witsel que sa meilleure position pour jouer au top niveau, c'était de descendre un cran plus bas, c'est quelque chose dont je suis fier, oui. Je lui ai donné les clés du coeur du jeu. Il les a acceptées parce que c'est quelqu'un de très humble, de très modeste. Il a été prêt à se sacrifier pour tous les autres. Alors que lui aussi voulait marquer des buts. C'est la psychose du moment : la Belgique peut gagner l'EURO sans Hazard ? Wilmots : Il sera peut-être là ! J'ai eu une fissure à la malléole, je suis revenu en deux mois. Après, évidemment, il n'y a pas deux joueurs comme lui, mais au vu de la qualité qu'il y a dans ce groupe, je préfère avoir un blessé devant que derrière. À 51 ans, vous avez encore le virus pour entraîner ? Wilmots : Mais bien sûr ! Tu sais combien de fois j'ai été déçu dans ma carrière ? J'ai connu le ciel, j'ai connu la cave. On m'a tué en 1994 après le Mondial, tout le monde me chiait dessus. En 1997, je suis Champion d'Europe avec Schalke et ils ont rampé pour venir me rechercher. Je n'ai jamais marché avec le vent. Mais le football est une passion. Ça, on ne me l'enlèvera pas. Depuis mi-novembre et la fin de ma collaboration avec l'Iran (voir par ailleurs), j'ai eu deux projets d'équipes nationales et deux projets de clubs. J'ai refusé les quatre parce que je n'ai pas eu de feeling. Mais mon téléphone sonne encore, je vous rassure. Mais là, il n'y aura rien avant le mois de juin. Tel un chef de guerre, vous commencez à rassembler vos troupes avant le grand combat ? Wilmots : Je recrute et je prépare. Quand j'ai commencé en équipe nationale, j'ai voulu mon secrétaire, mon team manager, mon analyste vidéo et mon adjoint. Quatre et moi. C'est l'idéal. J'appelle ça une équipe et j'écoute tout le monde. Si demain, j'ai un projet qui m'intéresse, je serai prêt.