Sébastien Grégoire n'a qu'une petite heure de pause avant de reprendre les cours. En plein cursus pour devenir infirmier, il jongle entre la théorie et les stages pratiques. " C'est sûr que je repense encore à cette période et à cette fameuse entorse qui m'a empêché de jouer plus de matches. Est-ce que ça aurait changé quelque chose dans ma carrière ? " L'attaquant ne répond pas. Son regard se perd dans la Meuse hutoise.

Un peu plus loin dans le bassin mosan, sur les hauteurs de Seraing, Xavier Asselborn sirote lentement son soda. " Avec le recul, je me dis que j'aurais dû prendre des risques, aller à l'étranger, même dans des championnats moins huppés, mais rester professionnel. " Le défenseur a toujours envisagé le foot comme une activité sérieuse plus que comme un hobby. Il est récemment passé chef d'équipe en peinture industrielle.

" Peut-être que j'aurais dû rester à Malines en D3, surtout quand on voit à quelle vitesse ils ont retrouvé la D1 ", se demande quant à lui Tonio Caramazza. Il exerce désormais dans une usine à verre du côté de Sprimont. Cet après-midi, dans le bistrot de son frère, le numéro 10 salue quelques connaissances venues jouer au bingo.

La promesse de l'autre

Sébastien Grégoire, Xavier Asselborn et Tonio Caramazza se retrouvent pour la première fois ensemble au Standard à la fin des années 90. Jeunes adolescents, ils évoluent sous les ordres d' Alex Czerniatynski avant d'atteindre chacun à leur tour l'équipe Première au début du siècle suivant. En championnat, Tonio dispute quelques minutes contre Alost et Lommel, et Sébastien monte au jeu à l'Antwerp. " C'était 1-1 et on jouait les arrêts de jeu quand HaraldMeyssen m'a envoyé un long ballon qui est arrivé parfaitement dans ma course ", se souvient le frère de Christophe Grégoire. " Malheureusement, l'arbitre venait tout juste de siffler la fin du match. " Xavier n'a jamais goûté à la D1 belge avec les Rouches, mais bien à l'Europe. En juin 2000, il fait partie de la délégation liégeoise qui se rend au Dinamo Tbilissi en Intertoto. " Les titulaires n'étaient pas super chauds d'y aller donc le Standard a envoyé quelques jeunes ", sourit l'ancien international Espoir. " On a fait 2-2 mais au retour, le staff a voulu assurer le coup avec des gars d'expérience, donc je n'ai pas joué... " Score final : 0-0. Dans la foulée, il prend régulièrement place sur le banc mais - à l'instar de ses potes - n'obtient pas sa chance de bousculer la hiérarchie. " En octobre 2002, j'ai reçu une proposition de Nottingham Forest. Mais le Standard m'a demandé de la refuser en affirmant que j'allais recevoir ma chance. " Celle-ci ne se matérialisera pas comme il l'imagine.

On sentait qu'il y avait du bricolage pour que tout tienne. " Sébastien Grégoire

Les trois promesses voient leur destin bousculé à l'hiver 2003. Tonio apprend la nouvelle par ses parents, Xavier et Sébastien de vive voix. " J'étais dans le salon de l'hôtel au stage à Valence quand le manager est venu me trouver ", contextualise Sébastien. " On veut te prêter à Malines, il faut vraiment y aller, c'est pour aider le club, on a un accord avec eux. " Les yeux écarquillés malgré ce conseil obligatoire, les trois joueurs ne réfléchissent pas très longtemps. Devant eux, il y a six mois de mise en vitrine en D1 sans aucun souci financier puisque leur salaire est pris en charge par le Standard. " J'avais confiance en moi et je pensais sérieusement que j'allais m'imposer ", place Xavier. À ce moment-là, il n'est pas encore tout à fait au courant de ce qui l'attend derrière les Casernes.

L'inattendue résurrection

Janvier 2003, le KV vient d'apprendre sa survie temporaire en D1. Le nuage noir semble enfin s'éloigner. Depuis l'été précédent, le Matricule 25 est en effet englué dans d'énormes soucis financiers liés à une politique trop ambitieuse menée depuis quelques saisons. Les plantureux contrats, les importantes primes de victoires et quelques folies comme le fait de distribuer deux voitures à certains joueurs font plonger le Malinwa dans les abîmes. Fin août 2002, alors que le champagne de la nouvelle accession en D1 est encore frais, il manque 2,5 millions d'euros, somme cumulée des salaires, de la sécurité sociale et d'autres impôts non payés. Le club est menacé de faillite pure et simple.

Rapidement, la mobilisation devient générale. À l'initiative notamment de Piet den Boer, FiVan Hoof et de l'animateur de télévision Mark Uyttenhoeven, de nombreuses actions sont mises en place pour récolter des fonds. Et ça va dans tous les sens. Un particulier propose de confectionner 2.000 gâteaux à vendre lors d'un match, une friterie crée un package à 10 euros dont les bénéfices sont destinés au club, l'organisateur du Jumping de Malines met un cheval aux enchères alors qu'un pourcentage du prix du parking du Salon de l'érotisme est amené à remplir les caisses du club. Toutes les idées ne sont pas retenues, mais la mission sauvetage administratif est redoutable d'efficacité.

La bonne nouvelle tombe début janvier : Malines peut terminer la saison en D1. Le curateur annonce avoir rassemblé le budget qu'il estime suffisant, notamment avec les revenus attendus lors des matches à domicile contre Bruges et Anderlecht. Mais si la situation se règle dans les coulisses, c'est une autre grenadine sur le terrain. " Quand le curateur a débarqué, il a dit que celui qui voulait rester aurait un contrat de 1.000 euros par mois ", explique Czerniatynski, alors T2, qui voit son coach Stéphane Demol et les joueurs pros mettre fin à leur contrat. " Comme j'habitais à sept kilomètres du stade et que je commençais ma carrière d'entraîneur, c'était une belle opportunité de me lancer. "

Sébastien Grégoire : " Lors de mon premier match pour Malines, après 60 minutes, j'avais des crampes et mal partout "., PG
Sébastien Grégoire : " Lors de mon premier match pour Malines, après 60 minutes, j'avais des crampes et mal partout ". © PG

Avant la reprise du championnat, plusieurs clubs envoient des éléments excédentaires renforcer la lanterne rouge : Mouscron prête David Crv ; Lokeren lâche Alen Mrzlecki et Steven De Geest ; Genk place Jeroen Coppens et le Standard offre Dimitri Habran, Mohamed El Yamani et les trois espoirs. " Ils étaient parmi les meilleurs que j'avais eus en jeunes ", assure Czernia. " Grégoire marquait les yeux fermés, Asselborn avait un mental de fer et Caramazza pouvait dribbler un éléphant sur un mètre carré. " L'objectif est fixé : faire bonne figure durant les six derniers mois du KV en D1 avant la chute assurée en D3, faute de licence.

C'était moins pro, mais on n'a jamais manqué de grand-chose. " Alex Czerniatynski

WC et lecteur DVD

À l'arrivée des trois Rouches, c'est encore le branle-bas de combat au KV. Czernia raconte que même la vitrine des souvenirs illustres du club a été enlevée. " Au début, on n'avait plus de cuisinier pour manger sur place et on s'est réjouis au moment de recevoir des équipements pour l'entraînement. C'était très dur. " Les joueurs, qui vivent toute la journée derrière les casernes, n'ont pas grand-chose pour égayer leur temps de midi. La sieste se fait à même les bancs du vestiaire ou sur des petits matelas installés au sol. Pour des gars qui quittent tout juste le sauna, le bain à bulles et les affaires toutes prêtes du Standard, ça a de quoi surprendre.

" On sentait qu'il y avait du bricolage pour que tout tienne ", précise Sébastien Grégoire. " C'est par exemple un vieux bénévole qui a accepté de s'occuper des machines à laver pour faire plaisir. " Passé le cap de la déception, de nombreux fidèles du club sont en effet revenus rendre service. " C'était moins pro, mais on n'a jamais manqué de grand-chose ", assure Czernia. " Il y a toujours eu un kiné, un jardinier, on ne devait pas tout faire nous-mêmes. De toute façon, on ne faisait pas attention au fait qu'il y avait ou non du papier WC, on est toujours restés un groupe soudé. "

Une solidarité qui prend entre autres sa source tous les jours à 7 heures au départ de Sclessin. C'est à bord d'une voiture prêtée par Malines ( ! ) que Caramazza, Grégoire et Asselborn se tapent les bouchons quotidiens de l'E40 avec El Yamani et surtout Habran. " Avec lui, les quatre heures de route passaient à une vitesse folle ", se marre Asselborn. " Il avait toujours des anecdotes à raconter. Le jeudi, il nous expliquait en détails ce qu'il était allé voir au ciné la veille. Il transformait les films d'horreur en comédies. " Et le divertissement ne prend pas fin avec l'arrêt du moteur. Un jour de match, alors que le gardien pense avoir remarqué un coéquipier entrer dans les toilettes, il bloque la porte de toutes ses forces. " Le mec à l'intérieur gueule, mais comme Dimi ne comprend pas le flamand, il maintient la pression ", narre Tonio. " Tout ça a duré quelques minutes puis il a relâché, la porte s'est ouverte... c'était l'arbitre ! Dimi s'en est sorti en faisant semblant de se laver les mains. "

Malgré le contexte sportif et financier, Alex Czerniatynski parvient à créer un esprit d'équipe entre les jeunes Malinois et Standardmen ainsi que les autres joueurs prêtés. Le coach rassure ses gars sur le terrain et organise quelques sorties resto et spa pour les distraire en dehors. La relation est fusionnelle. " Asselborn m'a même vendu un lecteur DVD ", sourit l'ancien Diable. " Je lui avais dit que j'en cherchais un, et le lendemain, il se ramenait à l'entraînement avec. Il m'a sûrement enroulé dans les prix, mais je l'ai eu... " Une saine ambiance qui se couple à un travail acharné au quotidien. Surtout que les débuts sont loin d'être évidents.

Premier bilan catastrophique

" Je pensais être prêt pour le premier match à Charleroi vu que je sortais d'une préparation de quinze jours avec Guy Namurois au Standard ", lance Sébastien. " Mais après 60 minutes, j'avais des crampes et mal partout. Pour nous, habitués aux Espoirs, c'était la première fois que l'adversaire nous laissait venir jusque dans les 20 derniers mètres où tout devenait compact. Il allait falloir très vite s'adapter parce que personne n'allait nous en donner le temps. "

Le premier bilan comptable est catastrophique : quatre matches, quatre défaites, zéro but inscrit et 16 encaissés dont huit face au seul Bruges. " Des Brugeois ont dit après ce match qu'on faussait la compétition en offrant trois points cadeaux. C'est vrai qu'à ce moment-là, on n'était nulle part, mais ça faisait mal à entendre parce que ce n'était pas de notre faute ", commente Czerniatynski. Sous un rictus général, le coach demande alors aux journalistes qu'ils lui laissent six semaines avant de juger ses ouailles. " Je savais qu'en travaillant comme on le faisait, on allait d'office être récompensés. Peut-être avec un match nul, mais tout le monde se serait souvenu de ce point de la faillite. " Le 22 février, Saint-Trond mord la poussière à Malines (0-0).

Xavier Asselborn : " Le Standard devait logiquement me contacter en fin de saison pour faire un bilan, mais je n'ai jamais reçu un seul coup de fil. ", PG
Xavier Asselborn : " Le Standard devait logiquement me contacter en fin de saison pour faire un bilan, mais je n'ai jamais reçu un seul coup de fil. " © PG

Le point de Sclessin

" Au fil des semaines, j'ai senti que je devenais important dans l'équipe, donc j'ai eu une approche différente de celle que j'avais au Standard ", se rappelle Xavier. " À Liège, j'essayais surtout d'en faire toujours plus, quitte à essayer de mettre un triplé. À Malines, je faisais mon entraînement le plus sérieusement possible sans me focaliser sur les autres. " Les jeunes Liégeois engrangent l'expérience... et quelques points, grâce notamment à un premier succès contre le GBA (2-0) avec un but de Sébastien Grégoire.

À l'entraînement, Czernia continue à pousser ses gamins : tout juste retraité, il chausse encore les crampons et n'hésite pas à balancer du tacle pour maintenir l'attention au top. " Dans le vestiaire, on avait surtout une relation football ", précise Xavier. " Mais comme on était tous conscients de la situation, on parvenait plus facilement à faire bloc. On savait que si chacun d'entre nous voulait rester en D1, il fallait tout donner individuellement mais surtout collectivement. " Malines crée encore l'une ou l'autre surprise. " C'est sûr que des équipes comme La Gantoise et Mouscron étaient dix fois plus fortes sur le papier, mais on les a battues ", lâche fièrement le coach. " Maintenant, si j'avais eu ce groupe-là en sachant qu'on pouvait assurer le maintien, je ne pense pas qu'on aurait fait des résultats. Le noyau n'était pas assez mûr. "

Avec Habran, les quatre heures de route passaient à une vitesse folle. Il nous expliquait ce qu'il était allé voir au ciné la veille. Il transformait les films d'horreur en comédies. " Xavier Asselborn

À l'époque directeur technique du Standard, Michel Preud'homme rend régulièrement visite au KV et en profite pour jeter un oeil sur ses protégés. Discrètement, puisqu'il ne rentre pas en contact avec Sébastien et Tonio et ne discute qu'une fois avec Xavier. " Le Standard devait logiquement me contacter en fin de saison pour faire un bilan, mais je n'ai jamais reçu un seul coup de fil ", confie, aigre, le défenseur. De quoi donner une saveur supplémentaire à la visite à Sclessin, prévue le 3 mai alors que le Standard sort d'une série de cinq succès consécutifs. " On voulait se montrer ", place Tonio, qui dispute les 90 minutes d'un 0-0 condamnant les Rouches à oublier l'Europe. " Alors qu'on allait remercier nos supporters, les fans liégeois ont commencé à nous applaudir. "

Triste fin d'aventure

Au total, les gars d'Alex Czerniatynski empochent 11 points. À mesure que la fin de saison approche, le trio Asselborn - Grégoire - Caramazza comprend qu'il n'a plus trop d'avenir en bord de Meuse. Pourtant, le transfert de Tonio à Saint-Trond est bloqué à cause des exigences financières des Liégeois. Le cas de Xavier est différent. " Le jour du Fan Day à Malines, je me souviens que Mark Uyttenhoeven m'a dit : Je ne sais pas si je peux te demander de rester avec nous l'année prochaine parce qu'au vu des matches que tu fais, le football belge est malade si tu ne reçois aucune proposition. Cette phrase est restée gravée dans ma mémoire... d'autant plus que je n'ai pas vraiment eu d'offres. " Par dépit, le défenseur resigne donc en D3 en compagnie d'Alex et de Sébastien, qui a raté la fin de la saison à cause d'une blessure. " Je n'avais rien à revendiquer et le projet du KV, qui voulait vite revenir au plus haut niveau, a fini de me convaincre. Surtout que c'était encore un prêt du Standard. " Coincé chez les Rouches, Tonio perd six mois dans le noyau B. Les trois compères ont beau avoir une insatiable soif de D1, ils sont loin d'imaginer qu'ils ne la verront plus jamais.

À l'été 2003, Czernia reçoit 15-20 nouveaux joueurs pour le projet renaissance. Mais il sent que quelque chose cloche. Deux semaines avant le début de la compétition, les dirigeants lui reprochent de ne pas avoir assez d'automatismes dans l'équipe en plus d'être trop jeune pour le poste. Il se retrouve T2. " Je sais qu'il y avait d'autres raisons derrière ça mais je ne veux même pas en parler. Je pense que j'aurais pu avoir une autre carrière d'entraîneur si j'avais pu continuer en D3. " Sa mise à l'écart n'arrange pas la situation de Grégoire, qui se sent vite de trop chez les Sang et Or. " J'ai vraiment eu cette impression de boycott de la part des joueurs flamands ", regrette-t-il. " Avec le nouveau coach, je me suis retrouvé du jour au lendemain sur le côté ou en Réserve... Je n'ai fait qu'une poignée de matches en D3. " Asselborn sera finalement le seul Liégeois à survivre à la D3. Après une saison, le club lui propose même une prolongation qu'il refusera. Et d'ainsi mettre un point final à cette aventure liégoise derrière les casernes.

Tonio Caramazza : " À Sclessin, après un 0-0, les fans liégeois ont commencé à nous applaudir "., PG
Tonio Caramazza : " À Sclessin, après un 0-0, les fans liégeois ont commencé à nous applaudir ". © PG

La suite de leurs parcours

Dégoûté après cette fin malinoise en eau de boudin, Sébastien Grégoire décide alors de retrouver un club près de chez lui et place sa priorité sur le plaisir de jouer. Il résilie son contrat avec le Standard et atterrit à Seraing, sa ville, en D3. " Je n'étais plus trop dans l'optique de me voir en D1, donc j'ai commencé à travailler dans un hôpital. " La suite, c'est un parcours entre la D3 et la Promotion. Aujourd'hui, il évolue à Nandrin (P3 liégeoise). Où il marque les yeux fermés.

Après Malines, Xavier Asselborn rejoint Sprimont en D3. " Les six premiers mois, j'avais l'impression d'avoir des ailes. Moins après. Surtout quand on m'a reproché de ne pas être assez présent aux troisièmes mi-temps, alors que je voulais rester pro. " Il quitte le niveau national à 28 ans. Il joue désormais à l'Entente Amay (P2 liégeoise). Avec son mental de fer.

Ses six mois de bagne derrière lui, Tonio Caramazza quitte la Réserve du Standard pour Visé, en D2. " Plus tard, Peter Maes a voulu me ramener en D1 à Malines. Mais au dernier moment, ils en ont pris un autre. " Il termine actuellement sa carrière à Visé B (P2 liégeoise). Où il dribble des éléphants sur un mètre carré.

Sébastien Grégoire n'a qu'une petite heure de pause avant de reprendre les cours. En plein cursus pour devenir infirmier, il jongle entre la théorie et les stages pratiques. " C'est sûr que je repense encore à cette période et à cette fameuse entorse qui m'a empêché de jouer plus de matches. Est-ce que ça aurait changé quelque chose dans ma carrière ? " L'attaquant ne répond pas. Son regard se perd dans la Meuse hutoise. Un peu plus loin dans le bassin mosan, sur les hauteurs de Seraing, Xavier Asselborn sirote lentement son soda. " Avec le recul, je me dis que j'aurais dû prendre des risques, aller à l'étranger, même dans des championnats moins huppés, mais rester professionnel. " Le défenseur a toujours envisagé le foot comme une activité sérieuse plus que comme un hobby. Il est récemment passé chef d'équipe en peinture industrielle. " Peut-être que j'aurais dû rester à Malines en D3, surtout quand on voit à quelle vitesse ils ont retrouvé la D1 ", se demande quant à lui Tonio Caramazza. Il exerce désormais dans une usine à verre du côté de Sprimont. Cet après-midi, dans le bistrot de son frère, le numéro 10 salue quelques connaissances venues jouer au bingo. Sébastien Grégoire, Xavier Asselborn et Tonio Caramazza se retrouvent pour la première fois ensemble au Standard à la fin des années 90. Jeunes adolescents, ils évoluent sous les ordres d' Alex Czerniatynski avant d'atteindre chacun à leur tour l'équipe Première au début du siècle suivant. En championnat, Tonio dispute quelques minutes contre Alost et Lommel, et Sébastien monte au jeu à l'Antwerp. " C'était 1-1 et on jouait les arrêts de jeu quand HaraldMeyssen m'a envoyé un long ballon qui est arrivé parfaitement dans ma course ", se souvient le frère de Christophe Grégoire. " Malheureusement, l'arbitre venait tout juste de siffler la fin du match. " Xavier n'a jamais goûté à la D1 belge avec les Rouches, mais bien à l'Europe. En juin 2000, il fait partie de la délégation liégeoise qui se rend au Dinamo Tbilissi en Intertoto. " Les titulaires n'étaient pas super chauds d'y aller donc le Standard a envoyé quelques jeunes ", sourit l'ancien international Espoir. " On a fait 2-2 mais au retour, le staff a voulu assurer le coup avec des gars d'expérience, donc je n'ai pas joué... " Score final : 0-0. Dans la foulée, il prend régulièrement place sur le banc mais - à l'instar de ses potes - n'obtient pas sa chance de bousculer la hiérarchie. " En octobre 2002, j'ai reçu une proposition de Nottingham Forest. Mais le Standard m'a demandé de la refuser en affirmant que j'allais recevoir ma chance. " Celle-ci ne se matérialisera pas comme il l'imagine. Les trois promesses voient leur destin bousculé à l'hiver 2003. Tonio apprend la nouvelle par ses parents, Xavier et Sébastien de vive voix. " J'étais dans le salon de l'hôtel au stage à Valence quand le manager est venu me trouver ", contextualise Sébastien. " On veut te prêter à Malines, il faut vraiment y aller, c'est pour aider le club, on a un accord avec eux. " Les yeux écarquillés malgré ce conseil obligatoire, les trois joueurs ne réfléchissent pas très longtemps. Devant eux, il y a six mois de mise en vitrine en D1 sans aucun souci financier puisque leur salaire est pris en charge par le Standard. " J'avais confiance en moi et je pensais sérieusement que j'allais m'imposer ", place Xavier. À ce moment-là, il n'est pas encore tout à fait au courant de ce qui l'attend derrière les Casernes. Janvier 2003, le KV vient d'apprendre sa survie temporaire en D1. Le nuage noir semble enfin s'éloigner. Depuis l'été précédent, le Matricule 25 est en effet englué dans d'énormes soucis financiers liés à une politique trop ambitieuse menée depuis quelques saisons. Les plantureux contrats, les importantes primes de victoires et quelques folies comme le fait de distribuer deux voitures à certains joueurs font plonger le Malinwa dans les abîmes. Fin août 2002, alors que le champagne de la nouvelle accession en D1 est encore frais, il manque 2,5 millions d'euros, somme cumulée des salaires, de la sécurité sociale et d'autres impôts non payés. Le club est menacé de faillite pure et simple. Rapidement, la mobilisation devient générale. À l'initiative notamment de Piet den Boer, FiVan Hoof et de l'animateur de télévision Mark Uyttenhoeven, de nombreuses actions sont mises en place pour récolter des fonds. Et ça va dans tous les sens. Un particulier propose de confectionner 2.000 gâteaux à vendre lors d'un match, une friterie crée un package à 10 euros dont les bénéfices sont destinés au club, l'organisateur du Jumping de Malines met un cheval aux enchères alors qu'un pourcentage du prix du parking du Salon de l'érotisme est amené à remplir les caisses du club. Toutes les idées ne sont pas retenues, mais la mission sauvetage administratif est redoutable d'efficacité. La bonne nouvelle tombe début janvier : Malines peut terminer la saison en D1. Le curateur annonce avoir rassemblé le budget qu'il estime suffisant, notamment avec les revenus attendus lors des matches à domicile contre Bruges et Anderlecht. Mais si la situation se règle dans les coulisses, c'est une autre grenadine sur le terrain. " Quand le curateur a débarqué, il a dit que celui qui voulait rester aurait un contrat de 1.000 euros par mois ", explique Czerniatynski, alors T2, qui voit son coach Stéphane Demol et les joueurs pros mettre fin à leur contrat. " Comme j'habitais à sept kilomètres du stade et que je commençais ma carrière d'entraîneur, c'était une belle opportunité de me lancer. " Avant la reprise du championnat, plusieurs clubs envoient des éléments excédentaires renforcer la lanterne rouge : Mouscron prête David Crv ; Lokeren lâche Alen Mrzlecki et Steven De Geest ; Genk place Jeroen Coppens et le Standard offre Dimitri Habran, Mohamed El Yamani et les trois espoirs. " Ils étaient parmi les meilleurs que j'avais eus en jeunes ", assure Czernia. " Grégoire marquait les yeux fermés, Asselborn avait un mental de fer et Caramazza pouvait dribbler un éléphant sur un mètre carré. " L'objectif est fixé : faire bonne figure durant les six derniers mois du KV en D1 avant la chute assurée en D3, faute de licence. À l'arrivée des trois Rouches, c'est encore le branle-bas de combat au KV. Czernia raconte que même la vitrine des souvenirs illustres du club a été enlevée. " Au début, on n'avait plus de cuisinier pour manger sur place et on s'est réjouis au moment de recevoir des équipements pour l'entraînement. C'était très dur. " Les joueurs, qui vivent toute la journée derrière les casernes, n'ont pas grand-chose pour égayer leur temps de midi. La sieste se fait à même les bancs du vestiaire ou sur des petits matelas installés au sol. Pour des gars qui quittent tout juste le sauna, le bain à bulles et les affaires toutes prêtes du Standard, ça a de quoi surprendre. " On sentait qu'il y avait du bricolage pour que tout tienne ", précise Sébastien Grégoire. " C'est par exemple un vieux bénévole qui a accepté de s'occuper des machines à laver pour faire plaisir. " Passé le cap de la déception, de nombreux fidèles du club sont en effet revenus rendre service. " C'était moins pro, mais on n'a jamais manqué de grand-chose ", assure Czernia. " Il y a toujours eu un kiné, un jardinier, on ne devait pas tout faire nous-mêmes. De toute façon, on ne faisait pas attention au fait qu'il y avait ou non du papier WC, on est toujours restés un groupe soudé. " Une solidarité qui prend entre autres sa source tous les jours à 7 heures au départ de Sclessin. C'est à bord d'une voiture prêtée par Malines ( ! ) que Caramazza, Grégoire et Asselborn se tapent les bouchons quotidiens de l'E40 avec El Yamani et surtout Habran. " Avec lui, les quatre heures de route passaient à une vitesse folle ", se marre Asselborn. " Il avait toujours des anecdotes à raconter. Le jeudi, il nous expliquait en détails ce qu'il était allé voir au ciné la veille. Il transformait les films d'horreur en comédies. " Et le divertissement ne prend pas fin avec l'arrêt du moteur. Un jour de match, alors que le gardien pense avoir remarqué un coéquipier entrer dans les toilettes, il bloque la porte de toutes ses forces. " Le mec à l'intérieur gueule, mais comme Dimi ne comprend pas le flamand, il maintient la pression ", narre Tonio. " Tout ça a duré quelques minutes puis il a relâché, la porte s'est ouverte... c'était l'arbitre ! Dimi s'en est sorti en faisant semblant de se laver les mains. " Malgré le contexte sportif et financier, Alex Czerniatynski parvient à créer un esprit d'équipe entre les jeunes Malinois et Standardmen ainsi que les autres joueurs prêtés. Le coach rassure ses gars sur le terrain et organise quelques sorties resto et spa pour les distraire en dehors. La relation est fusionnelle. " Asselborn m'a même vendu un lecteur DVD ", sourit l'ancien Diable. " Je lui avais dit que j'en cherchais un, et le lendemain, il se ramenait à l'entraînement avec. Il m'a sûrement enroulé dans les prix, mais je l'ai eu... " Une saine ambiance qui se couple à un travail acharné au quotidien. Surtout que les débuts sont loin d'être évidents. " Je pensais être prêt pour le premier match à Charleroi vu que je sortais d'une préparation de quinze jours avec Guy Namurois au Standard ", lance Sébastien. " Mais après 60 minutes, j'avais des crampes et mal partout. Pour nous, habitués aux Espoirs, c'était la première fois que l'adversaire nous laissait venir jusque dans les 20 derniers mètres où tout devenait compact. Il allait falloir très vite s'adapter parce que personne n'allait nous en donner le temps. " Le premier bilan comptable est catastrophique : quatre matches, quatre défaites, zéro but inscrit et 16 encaissés dont huit face au seul Bruges. " Des Brugeois ont dit après ce match qu'on faussait la compétition en offrant trois points cadeaux. C'est vrai qu'à ce moment-là, on n'était nulle part, mais ça faisait mal à entendre parce que ce n'était pas de notre faute ", commente Czerniatynski. Sous un rictus général, le coach demande alors aux journalistes qu'ils lui laissent six semaines avant de juger ses ouailles. " Je savais qu'en travaillant comme on le faisait, on allait d'office être récompensés. Peut-être avec un match nul, mais tout le monde se serait souvenu de ce point de la faillite. " Le 22 février, Saint-Trond mord la poussière à Malines (0-0). " Au fil des semaines, j'ai senti que je devenais important dans l'équipe, donc j'ai eu une approche différente de celle que j'avais au Standard ", se rappelle Xavier. " À Liège, j'essayais surtout d'en faire toujours plus, quitte à essayer de mettre un triplé. À Malines, je faisais mon entraînement le plus sérieusement possible sans me focaliser sur les autres. " Les jeunes Liégeois engrangent l'expérience... et quelques points, grâce notamment à un premier succès contre le GBA (2-0) avec un but de Sébastien Grégoire. À l'entraînement, Czernia continue à pousser ses gamins : tout juste retraité, il chausse encore les crampons et n'hésite pas à balancer du tacle pour maintenir l'attention au top. " Dans le vestiaire, on avait surtout une relation football ", précise Xavier. " Mais comme on était tous conscients de la situation, on parvenait plus facilement à faire bloc. On savait que si chacun d'entre nous voulait rester en D1, il fallait tout donner individuellement mais surtout collectivement. " Malines crée encore l'une ou l'autre surprise. " C'est sûr que des équipes comme La Gantoise et Mouscron étaient dix fois plus fortes sur le papier, mais on les a battues ", lâche fièrement le coach. " Maintenant, si j'avais eu ce groupe-là en sachant qu'on pouvait assurer le maintien, je ne pense pas qu'on aurait fait des résultats. Le noyau n'était pas assez mûr. " À l'époque directeur technique du Standard, Michel Preud'homme rend régulièrement visite au KV et en profite pour jeter un oeil sur ses protégés. Discrètement, puisqu'il ne rentre pas en contact avec Sébastien et Tonio et ne discute qu'une fois avec Xavier. " Le Standard devait logiquement me contacter en fin de saison pour faire un bilan, mais je n'ai jamais reçu un seul coup de fil ", confie, aigre, le défenseur. De quoi donner une saveur supplémentaire à la visite à Sclessin, prévue le 3 mai alors que le Standard sort d'une série de cinq succès consécutifs. " On voulait se montrer ", place Tonio, qui dispute les 90 minutes d'un 0-0 condamnant les Rouches à oublier l'Europe. " Alors qu'on allait remercier nos supporters, les fans liégeois ont commencé à nous applaudir. " Au total, les gars d'Alex Czerniatynski empochent 11 points. À mesure que la fin de saison approche, le trio Asselborn - Grégoire - Caramazza comprend qu'il n'a plus trop d'avenir en bord de Meuse. Pourtant, le transfert de Tonio à Saint-Trond est bloqué à cause des exigences financières des Liégeois. Le cas de Xavier est différent. " Le jour du Fan Day à Malines, je me souviens que Mark Uyttenhoeven m'a dit : Je ne sais pas si je peux te demander de rester avec nous l'année prochaine parce qu'au vu des matches que tu fais, le football belge est malade si tu ne reçois aucune proposition. Cette phrase est restée gravée dans ma mémoire... d'autant plus que je n'ai pas vraiment eu d'offres. " Par dépit, le défenseur resigne donc en D3 en compagnie d'Alex et de Sébastien, qui a raté la fin de la saison à cause d'une blessure. " Je n'avais rien à revendiquer et le projet du KV, qui voulait vite revenir au plus haut niveau, a fini de me convaincre. Surtout que c'était encore un prêt du Standard. " Coincé chez les Rouches, Tonio perd six mois dans le noyau B. Les trois compères ont beau avoir une insatiable soif de D1, ils sont loin d'imaginer qu'ils ne la verront plus jamais. À l'été 2003, Czernia reçoit 15-20 nouveaux joueurs pour le projet renaissance. Mais il sent que quelque chose cloche. Deux semaines avant le début de la compétition, les dirigeants lui reprochent de ne pas avoir assez d'automatismes dans l'équipe en plus d'être trop jeune pour le poste. Il se retrouve T2. " Je sais qu'il y avait d'autres raisons derrière ça mais je ne veux même pas en parler. Je pense que j'aurais pu avoir une autre carrière d'entraîneur si j'avais pu continuer en D3. " Sa mise à l'écart n'arrange pas la situation de Grégoire, qui se sent vite de trop chez les Sang et Or. " J'ai vraiment eu cette impression de boycott de la part des joueurs flamands ", regrette-t-il. " Avec le nouveau coach, je me suis retrouvé du jour au lendemain sur le côté ou en Réserve... Je n'ai fait qu'une poignée de matches en D3. " Asselborn sera finalement le seul Liégeois à survivre à la D3. Après une saison, le club lui propose même une prolongation qu'il refusera. Et d'ainsi mettre un point final à cette aventure liégoise derrière les casernes.