Tel Aviv voit le soleil se coucher sur la Méditerranée. Quatre hommes mettent fin à leur partie de beach-volley et remontent sur la digue. Le ciel s'assombrit, les fenêtres du bar reflètent les lustres. Les notes d'un pianiste qui sollicite davantage ses épaules que ses doigts parviennent à notre table, à l'Hôtel Renaissance. Belle ambiance pour partager les souvenirs de la victoire malinoise en Coupe d'Europe des Vainqueurs de Coupes, le 11 mai 1988. John Cordier a été récompensé de ses investissements au FC Malines. Piet den Boer avait marqué de la tête, ponctuant une action suivie d'un assist d' Eli Ohana.
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Tel Aviv voit le soleil se coucher sur la Méditerranée. Quatre hommes mettent fin à leur partie de beach-volley et remontent sur la digue. Le ciel s'assombrit, les fenêtres du bar reflètent les lustres. Les notes d'un pianiste qui sollicite davantage ses épaules que ses doigts parviennent à notre table, à l'Hôtel Renaissance. Belle ambiance pour partager les souvenirs de la victoire malinoise en Coupe d'Europe des Vainqueurs de Coupes, le 11 mai 1988. John Cordier a été récompensé de ses investissements au FC Malines. Piet den Boer avait marqué de la tête, ponctuant une action suivie d'un assist d' Eli Ohana. L'Israélien, affalé dans un des fauteuils en cuir, se redresse : " Ce que nous avons réalisé n'est plus possible maintenant. Regardez quelles équipes se produisent en Coupe UEFA... Cela ne fait que conférer un lustre supplémentaire à notre prestation, d'autant que la Ligue des Champions n'était pas encore née. Les quarts de finale, les demi-finales, la finale... chaque étape était passionnante. Je me souviens de tout comme d'une grande histoire. La finale a été le plus haut fait de ma carrière footballistique, comme pour mes coéquipiers, à l'exception peut-être d' Erwin Koeman ou Graeme Rutjes, qui ont connu davantage de succès européens. Remporter la Coupe d'Europe était fantastique pour un petit club inconnu en Europe, que la Belgique découvrait à peine. Cordier a fait la grandeur de Malines. Quand on investit de l'argent, on finit par obtenir des résultats. Le monde est ainsi fait : money talks. ". En finale, l'Ajax a dû choisir entre taille et vitesse. Il a permuté FrankVerlaat et PeterLarsson au c£ur et à droite de la défense. Plus tard, d'aucuns estimèrent que Barry Hulshoff, l'entraîneur des Amstellodamois, avait commis une erreur qui permit à Ohana de s'infiltrer (NDLR : il faut voir sur YouTube la façon dont Ohana mystifie la défense...). " Je ne sais pas s'il s'est trompé. Il devait avoir ses raisons. Je suis maintenant moi-même entraîneur et je remarque que les commentateurs s'étendent trop sur un mouvement ou un joueur durant un match. L'influence d'une phase ou d'un footballeur n'est pas aussi importante qu'on l'imagine. Peut-être n'aurais-je pas réussi deux fois cette passe si j'en avais obtenu la chance à dix reprises ". Piet den Boer a culpabilisé d'avoir oublié de féliciter Ohana pour son assist, après son but. Ohana s'en moque : " La décharge a été telle après ce but que je peux le comprendre. Il était incapable de réfléchir ". Ohana se souvient très bien du déroulement de la finale mais pas vraiment de la façon dont il l'a fêtée... " Nous sommes, je crois, rentrés très tard en Belgique. L'aéroport, le champagne, une fête spontanée. Nous dansions dans le hall où nous attendions nos bagages. A Malines, nous avons été conduits en calèche puis le bourgmestre nous a reçus au balcon de l'hôtel de Ville, devant des milliers de personnes. Ensuite, il y a eu une grande fête au stade. J'étais complètement saoul. Je ne cessais de boire, comme les autres d'ailleurs. Ma s£ur et mon frère étaient présents, avec mon amie. Ils ont dû me porter pour me ramener. J'avais 24 ans et j'étais au nirvana. C'était incroyable ! "Le café Martinique était le rendez-vous obligé de tous ceux qui supportaient Malines : " J'habitais juste de l'autre côté de la rue. J'ai toujours préféré loger dans un appartement en ville. Le Martinique était le lieu de rendez-vous des joueurs. Presque après chaque match, nous allions y boire jusqu'à trois ou quatre heures du matin. Avec le coach Aad de Mos, avec tout le monde. Nous étions tous des amis. Nous nous offrions champagne et bière. L'ambiance était excellente. Elle a constitué un atout capital de notre succès. Cette atmosphère, jointe à nos qualités formait une combinaison de killer. Je jouais avec mes tripes. J'étais animé d'une énergie que jamais je n'aurais eue autrement. En Israël et en Belgique, des entraîneurs m'ont dit : - Cours où tu veux, à gauche, à droite, au milieu. J'étais souvent à gauche mais jamais de Mos ne m'a imposé de limite ". Il a ensuite voulu quitter Malines, monnayer son succès. L'Atalanta Bergame s'est sérieusement intéressée à lui. " Il fallait me comprendre. J'étais jeune, j'avais quitté mon pays pour l'Europe et j'avais l'opportunité de jouer en Italie. Le rêve de tout joueur à l'époque. Maintenant, il y a l'Espagne, l'Angleterre, l'Allemagne, la France aussi mais à ce moment, l'Italie, c'était la manne ". Aad de Mos a posé son veto. Ohana enrageait : " J'étais très déçu. Le président était prêt à me laisser saisir cette chance mais le coach voulait la meilleure équipe possible. Il lui fallait 22 joueurs. Je devais rester. Depuis, il n'a plus connu de grand succès... Partout, il a été renvoyé, en cours de saison ou à sa fin mais prématurément. Pourtant, il reste un bon entraîneur. Ce qui lui arrive illustre ce que je disais : vous pouvez devenir un grand coach si vous entretenez de bonnes relations avec les joueurs. J'appréciais de Mos, même si on a dit que j'étais souvent en conflit avec lui. Il devait prendre des décisions. Maintenant, c'est vers moi que les joueurs se tournent quand ils ne sont pas repris. Je leur réponds que je ne peux en aligner que onze. A l'époque, je ne le comprenais pas ". Rien n'assombrit ses souvenirs de Malines : " J'ai joué un match amical contre Malines avec mon équipe, il y a cinq ou six ans, devant six ou sept mille personnes. Pour une joute amicale ! J'ai eu une standing ovation de deux ou trois minutes. La TV israélienne était présente. Mes compatriotes n'en ont pas cru leurs yeux : on me connaissait encore ! On m'aimait bien ! J'étais tellement excité... J'étais parti depuis des années. On voulait poser avec moi pour une photo. Certains étaient très jeunes au moment de la finale. Depuis lors, ils sont mariés, ils ont des enfants et ils leur racontent ce que j'ai fait. Fantastique ! J'aime cette fidélité. On se fait certes critiquer, en Europe, mais toujours avec respect. En Israël, si on est contre vous, l'ambiance devient très méchante. Je n'ai jamais fait cette expérience en Belgique. Je suis respecté dans mon pays mais si on veut le rester toute sa vie, il ne faut pas embrasser la carrière d'entraîneur. Meilleur vous étiez comme joueur plus haut on place la barre, plus on vous critique. Peu de vedettes deviennent entraîneurs. Elles savent pourquoi. En Israël, les gens se souviennent de mon passé et de mon club, mais pas comme à Malines ". Ohana a 44 ans. Il est toujours élancé mais ses cheveux grisonnent et sont beaucoup plus courts qu'avant : " A 29 ans, de retour en Israël, j'ai trouvé que cela suffisait. C'était la grande mode ici. Tout le monde arborait ma coiffure. Les enfants demandaient une coupe Eli Ohana à leur coiffeur ". Il a réalisé des campagnes publicitaires pour le shampooing Head & Shoulders : " Ce fut un grand succès. Cela remonte à douze ou treize ans mais les gens s'en souviennent encore. On ne m'a pas payé assez ! J'ai bien gagné ma vie grâce à cette finale européenne mais comparé aux salaires actuels, ce n'est rien du tout. Des cacahouètes. La première année après la finale gagnée, je n'ai pu signer en Italie. Ensuite, des blessures m'ont contrarié. Je suis parti à Braga, au Portugal. A cause de ces foutues blessures, j'ai dû patienter deux mois. Quand je suis revenu, le club avait vraiment envie que je reste. Il m'a offert un contrat fantastique, bien plus élevé que ce que je pouvais espérer ici. Je me souviens que Paul Courant, qui était alors le manager de Malines et m'avait transféré, a assisté à mon dernier match. J'ai marqué deux buts et assuré notre maintien en D1. Il m'a demandé de réfléchir à l'éventualité d'un retour à Malines mais je lui ai répondu que je ne reviendrais même pas quand j'aurais raccroché. Je sentais que ma carrière avait coincé là. J'aurais pu briguer l'élite européenne - pas comme Cristiano Ronaldo, je n'étais pas assez rapide, mais un cran en dessous. Dans un bon club. J'étais déçu que les choses ne tournent pas comme je l'espérais. Mon ex-femme voulait revenir en Israël. Beitar m'a fait une proposition. Il évoluait en D2. C'était difficile car il n'avait pas d'argent pour s'acquitter de mon transfert. 375.000 dollars, c'est une somme colossale. Le président a obtenu 300.000 dollars d'un sponsor et j'ai déboursé le reste. Nous avons débuté en D2, avons été champions et nous sommes maintenus. Le fait que je joue pour un club de D2 alors que j'avais été champion d'Europe me conférait encore plus le statut d'un dieu ici. Mais je ne doutais de rien : je savais que nous deviendrions une grande équipe. Nous avons finalement été champions à quatre reprises ". Au terme de sa carrière active, il a entraîné son Beitar à deux reprises. Devenu un des coaches les plus anciens d'Israël, il dirige le modeste Kfar Sava, qui végète en bas de classement : " Evidemment, j'aimerais entraîner une formation plus fortunée, capable d'être championne mais comme nous le disons en hébreu : riche est celui qui est heureux avec ce qu'il a. Je ne m'occupe pas de ce que les autres ont : je suis heureux. Ma carrière d'entraîneur n'a pas encore pris le pli que j'escomptais mais je suis encore jeune. Cela dure plus longtemps que je ne le pensais mais cela viendra. Kfar Sava m'a engagé alors qu'il était presque en D2 et pour être honnête, je n'ai pas eu d'autre proposition. J'étais un bon joueur en Belgique. Ici, un des plus grands de tous les temps. Si j'avais pu choisir, je ne serais pas devenu entraîneur. Après quelques années de métier, j'ai compris ce que ça représentait. Je continue parce que je dois gagner ma vie... mais aussi parce que j'aime le football. Je ne pense pas qu'à l'argent, vous savez, mais à mon époque, un joueur ne gagnait pas des fortunes et j'aime la belle vie. Je dois travailler pour conserver mon train de vie. Je suis dépensier. Très. Un bon restaurant, une chouette auto, des vêtements de marque, une belle maison. Cela coûte de l'argent ". Et cette affaire de cocaïne ? " Il y a quelques années, un grand journal a expliqué, en une phrase, qu'un grand entraîneur de D1 avait été aperçu à une fête, consommant de la cocaïne. Le journal n'a pas cité de nom. Sur Internet, les gens ont décidé qu'il s'agissait de moi. Chaque jour, ils en ajoutaient une couche alors qu'aucun journaliste n'avait écrit que j'étais concerné. Seulement les sites web. Un jour, mon fils m'a rendu visite. Il m'a confié avoir entendu que son père était un junkie. Je ne pouvais laisser passer ça. J'ai accordé une longue interview en prime time à la télévision, face à la caméra. J'ai déclaré : - Si je voulais consommer de la cocaïne, je ne le ferais quand même pas à une fête mais chez moi. Le lendemain, les rumeurs avaient cessé. La rumeur peut vous démolir mais je me sentais fort ". Peut-être devrait-il revenir à Malines pour y lancer sa seconde carrière ? " Qui sait. Je vais vous faire une confidence : il y a quelques années, quand de Mos est devenu manager général, il a discuté avec moi. Il voulait que j'entraîne Malines mais j'ai été trop prompt : je lui ai dit que j'étais encore trop vert. J'en étais à ma deuxième saison comme coach. Il me fallait plus d'expérience et nous devrions peut-être remettre ça à plus tard ". Il n'entretient plus que des contacts sporadiques avec ses anciens coéquipiers : " Parfois avec Erwin Koeman, avant, car nos femmes s'entendaient bien. J'ai recroisé le chemin de Lei Clijsters. Un grand capitaine, une forte personnalité. J'ai revu Piet den Boer il y a quelques années alors que je séjournais en Belgique. Nous avons dîné ensemble. J'ai vu MichelPreud'homme à quelques reprises en Israël, quand nous avons joué contre Benfica. Il est difficile d'entretenir les contacts mais je rajeunis de vingt ans quand je revois mes coéquipiers. Johnny Bosman, Rutjes, KoenSanders, MarcEmmers, PolDemesmaeker, PascaleDe Wilde, GeertDeferm, WimHofkens... La Belgique restera toujours particulière à mes yeux. J'adore votre cuisine. Je mangeais presque tous les jours au restaurant. Quand BarakItzhaki et ElyanivBarda ont émigré en Belgique, ils ont dit que c'était ennuyeux. Je leur ai demandé ce qu'ils voulaient dire car on fait de sa vie ce qu'on veut. On l'anime ou on la rend ennuyeuse ". Il a récemment divorcé mais a trouvé son bonheur auprès d'une femme de vingt ans sa cadette. Il ne s'est manifestement pas départi de l'image de playboy qui lui collait déjà à la peau à Malines. A moins qu'il ne s'agisse aussi de rumeurs ? Il éclate de rire. " J'étais jeune, beau, populaire, j'avais argent et succès... A quoi tout cela sert-il si on ne profite pas de la vie ? Mais je contrôlais la situation. Maintenant, je peux dire qu'en effet, j'étais un playboy, enfin, quelque part entre le playboy et son contraire ! "Il rayonne de sérénité et de satisfaction : " Je suis ainsi fait : je ne regarde pas en arrière. Jamais. A quoi cela sert-il ? Il faut faire de son mieux avec ce qu'on a. C'est dommage, j'aurais pu aller beaucoup plus loin mais c'est ainsi. Rien ne peut me faire tomber dans le trou ni me plonger dans l'euphorie : je recadre tout. Quand on perd de vue le sens des proportions, on peut devenir fou. Pendant quatre ans, j'ai découvert une autre vie, fait connaissance d'autres gens. C'est bien. Je suis content de la part que j'ai reçue ". Eli Ohana s'est levé, nous serre la main. Le sourire d'un employé, un clin d'£il et il s'en va, clefs en mains, slalomant entre le piano, plongé dans ses pensées. Sur la table, son verre, à moitié plein, et le souvenir d'un homme chaleureux. par raoul de groote