Les grilles sont fermées et les rues désertes. Aux abords du Mambour, on entend même le vent chanter entre les armatures métalliques des tribunes. Jour férié oblige, les rares portes qui ne sont pas fermées à double tour mènent à la salle de presse, où attend la chevelure fraîchement blondie de Victor Osimhen. Sensation d'une saison zébrée qui se poursuit dans l'anonymat des play-offs 2, le striker nigérian mêle curieusement un débit d'homme pressé à des réponses savamment réfléchies.
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Les grilles sont fermées et les rues désertes. Aux abords du Mambour, on entend même le vent chanter entre les armatures métalliques des tribunes. Jour férié oblige, les rares portes qui ne sont pas fermées à double tour mènent à la salle de presse, où attend la chevelure fraîchement blondie de Victor Osimhen. Sensation d'une saison zébrée qui se poursuit dans l'anonymat des play-offs 2, le striker nigérian mêle curieusement un débit d'homme pressé à des réponses savamment réfléchies. Le Super Eagle enclenche la marche arrière. Elle le ramène à Marcinelle, sur ces terrains d'entraînement où, dès ses premiers pas, il a donné le sourire à un Felice Mazzù tout juste orphelin de Kaveh Rezaei. Le Pays Noir allait faire la connaissance d'un nouveau phénomène, et le coach des Zèbres avait le privilège de le découvrir avant tout le monde. Le voyage dans le rétroviseur se poursuit jusqu'à ce début de saison, passé entre les visites médicales et les retours silencieux vers l'Allemagne. Tout cela alors que la Pro League avait déjà repris ses droits. Le genre de retard qui peut parfois coûter cher. " Peut-être que si j'avais été là depuis le début de saison, j'aurais pu être à la hauteur d'un gars comme Samatta au classement des buteurs ", réfléchit Victor Osimhen. " J'aurais bien voulu lutter pour le Taureau d'or mais parfois, tout ne se passe pas exactement comme prévu. " Pourtant, la trajectoire du Nigérian semble tracée à l'équerre. Une droite qui file forcément vers le sommet. Il faut dire que le buteur des Carolos ne laisse pas le temps lui filer entre les doigts. Sur la pelouse, il joue chaque action comme si c'était la dernière de sa carrière. De retour vers les vestiaires, ses jambes semblent parfois le supplier de mettre un terme à leurs souffrances. En attendant son tour à l'interview, dans la zone mixte du Mambour, il n'est pas rare de le voir s'asseoir sur une table, le regard dans le vide. Comme s'il se mettait en veille avant de partir vers un nouveau combat. Pourquoi s'économiserait-il ? " Ma mentalité m'oblige à y aller à fond jusqu'à la fin du match. C'est juste mon football. " D'où te vient cette détermination ? VICTOR OSIMHEN : C'est quelque chose que je tiens de mon frère aîné. Il a toujours consacré son énergie à aider notre famille, et j'essaie de copier cette énergie qu'il met dans sa vie pour la reproduire sur le terrain. Quand j'étais chez les U17 du Nigeria, mon coach a essayé de façonner mon style à partir de ce trait de caractère. Je n'abandonne pas facilement. J'essaie toujours d'aller jusqu'à la limite, jusqu'au point où la fatigue manque de me faire tomber. Si je ne fais pas ça, si je n'appuie pas à fond sur l'accélérateur, c'est comme si je n'étais pas dans le match. Parfois, tu n'as pas envie de souffler un peu, de garder de la fraîcheur ? OSIMHEN : Je ne veux jamais changer ça, c'est le moteur de ma carrière. Le talent ne fait pas tout : tu dois travailler dur, avoir une détermination hors-normes. C'est ce qui me caractérise. Les gens qui essaient de me décrire, ils retiennent ça : tu cours beaucoup, tu as la dalle. Je dois continuer sur cette voie-là. Mourinho disait de Didier Drogba qu'il était son meilleur soldat. C'est un compliment plutôt rare pour un attaquant. Et c'est une description qui te va bien aussi, non ? OSIMHEN : Didier Drogba, c'est mon modèle. J'adorais le regarder jouer quand j'étais petit et encore maintenant, j'essaie de comparer mon jeu au sien. Je vois qu'il sait faire ceci ou cela, et j'essaie de prendre certains de ses atouts. J'en suis encore loin, je ne suis pas à la moitié ou même au quart de ce que Drogba a été, mais pour moi c'est la clé. Qu'est-ce qui t'a amené à te calquer sur Drogba, et pas sur un autre attaquant ? OSIMHEN : Si j'ai commencé à suivre Drogba en particulier, c'est parce qu'un jour, à la sortie d'un de mes matches, un homme est venu me voir et m'a dit qu'il voyait quelque chose en moi, que j'avais du potentiel, mais que je pouvais devenir bien meilleur. C'est là qu'il m'a demandé si je connaissais Didier Drogba. J'ai répondu : Bien sûr, qui ne connaît pas Didier Drogba ?Il m'a dit d'essayer de regarder ses matches, ses highlights. De regarder tout ce que Didier Drogba faisait. Aujourd'hui, je suis très reconnaissant pour ce conseil, parce que ça m'a énormément aidé. Évidemment, j'essaie d'adapter ça à mon style, parce que je ne veux pas uniquement être une copie de Didier Drogba. Je tente de mettre un peu de Drogba dans mon football, pour essayer de me rendre plus déterminant. Tes premiers modèles, ce sont donc Didier Drogba, et ton grand frère ? OSIMHEN : Chaque fois mon frère partait s'entraîner, je prenais ses chaussures, je m'asseyais au bord du terrain et je le regardais jouer. J'essayais d'apprendre en regardant ses actions et celles de ses équipiers. Quand j'ai pu jouer avec des gars plus âgés, je pensais toujours à ce que j'avais appris ces fois-là, en les regardant. Finalement, mon frère a été mon premier coéquipier, il a été très important dans ma vie. C'est lui qui t'a donné l'amour du foot ? OSIMHEN : J'ai l'impression que j'ai toujours aimé le football. Mais quand j'ai vu mon frère, j'ai encore plus adoré ce jeu. Tous les jours après l'école, c'était foot. Mon frère ne connaissait rien sur les histoires de transferts, tous les à-côtés, mais il m'a fait comprendre que le football était le plus beau jeu du monde. Quand tu joues avec tes amis, il n'y a rien qui peut te rendre plus heureux. Passer ton temps avec des joueurs plus âgés que toi, c'est ce qui explique ta maturité ? Au sein du club, les gens sont impressionnés par ton état d'esprit.OSIMHEN : Quand j'étais petit, j'ai vite choisi le football. Je ne sais rien faire d'autre. J'ai rapidement rejoint le club local pour jouer avec mes amis, puis le coach m'a envoyé jouer avec des gars plus âgés, des adultes. J'ai essayé d'apprendre un maximum, de me faire une place. C'est là que j'ai affûté ma détermination, ça m'a vraiment aidé. Arriver en Europe après la Coupe du monde des moins de 17 ans, c'était un rêve qui devenait réalité. Même si je n'ai pas beaucoup joué à Wolfsburg, j'ai pu y prendre le temps de comprendre comment on jouait en Europe, parce que c'est très différent du football africain. Avec le recul, quels souvenirs tu garderas de cette expérience en Allemagne ? OSIMHEN : Il me reste plein de bonnes choses. J'ai vécu des trucs incroyables. J'ai joué avec un gars comme Mario Gomez, aussi avec Divock Origi. Tout le monde apprend des choses grâce aux autres. J'ai progressé en les regardant, et en essayant de m'améliorer chaque jour. Au-delà des circonstances, cette période en Allemagne m'a vraiment beaucoup aidé. En plus, tu as découvert l'une des villes les moins sexy d'Europe.OSIMHEN : C'est clair qu'à Wolfsburg, il n'y a rien (il se marre). C'est vraiment une petite ville. Mais pour un footballeur, c'est confortable. Tout est parfaitement réglé au sein du club pour que tu vives comme un pro. La vraie vie de joueur professionnel, c'est surtout cette année que tu la découvres, non ? OSIMHEN : C'est ma première vraie saison, finalement. J'ai appris énormément de choses à Wolfsburg, et ça m'a vraiment aidé pour m'adapter à Charleroi, et à me préparer pour les étapes suivantes. Mais il fallait encore que je joue. Maintenant, je sens que je suis prêt. Pour la suite, il y a une compétition en particulier qui te fait rêver ? OSIMHEN : La Champions League. Ah oui, directement...OSIMHEN : L'atmosphère de la compétition a l'air tellement différente de celle qu'on voit en championnat. Si je parviens à jouer la Champions League, ce serait un rêve qui se réalise, parce que c'est une compétition que je regardais quand j'étais enfant. Mais le vrai rêve, c'est surtout de marquer un but dans un match de Champions League. J'ai hâte de le réaliser. On sent que tu débordes de confiance maintenant. Alors qu'il y a quelques mois, tu devais te poser beaucoup plus de questions...OSIMHEN : Quand j'ai quitté Wolfsburg et que j'ai passé mes tests à Zulte Waregem, j'espérais vraiment signer là-bas. Je suis resté avec l'équipe pendant une ou deux semaines. Malheureusement, ils m'ont dit que ça n'allait pas le faire donc ok, je pars. Je retourne à Wolfsburg, j'entends que Bruges me veut donc j'y vais, puis je suis encore rejeté. Mais je pense que tout ça, c'était un plan de Dieu pour moi. Ces épreuves m'ont donné encore plus de motivation pour leur montrer qu'ils avaient fait une erreur. J'étais heureux de leur prouver en jouant contre eux. Maintenant, tout ça est derrière moi. Tu tenais vraiment à venir jouer en Belgique ? OSIMHEN : J'avais aussi la possibilité d'aller en deuxième division en Allemagne après les refus de Zulte Waregem et de Bruges, mais quand mon agent m'a parlé de Charleroi, j'ai tout de suite été intéressé. J'ai parlé avec ma famille, avec mon frère aîné surtout, et il m'a dit de foncer, d'aller montrer à Charleroi ce que je savais faire. Mehdi m'a directement encouragé, il n'était pas inquiet par rapport à ce qui s'était passé ailleurs. Je crois qu'en tant que jeune joueur, tu n'as pas besoin d'autre chose que de cette motivation. Je ne peux qu'être reconnaissant envers Mehdi Bayat, envers le coach, et tout le reste du club. Le discours du coach m'a immédiatement convaincu que j'avais fait le bon choix. Donc Felice Mazzù parle bien anglais ? OSIMHEN : Oui oui, j'arrive à le comprendre (Il rit). Ta vie risque de pas mal changer dans les prochaines semaines. D'abord, il y a la possibilité de participer à la Coupe d'Afrique des Nations.OSIMHEN : Pour moi, c'est un rêve. Vraiment. J'ai tellement regardé ces gars jouer. Être sur le terrain pour jouer une Coupe d'Afrique avec un joueur comme John Obi Mikel, ça représenterait beaucoup pour moi. Pas seulement pour moi d'ailleurs, mais aussi pour ma famille et mes amis. Quand on connaît la tradition du Nigeria avec les attaquants, c'est bizarre que le premier nom que tu cites soit un milieu défensif, non ? OSIMHEN : C'est important pour nous d'avoir un joueur d'expérience comme John Obi Mikel qui nous accompagne. Au Nigeria, c'est l'architecte de notre équipe. Pour moi, c'est une grande star. Pas seulement une star nigériane, mais une star mondiale. Et derrière lui, on arrive, avec des mecs comme Iwobi, Iheanacho ou Chukwueze de Villarreal. Les prochaines années vont être très bonnes pour le pays. Après la CAN, il y aura probablement un transfert.OSIMHEN : Je ne sais pas encore où j'irai après cette saison. Mais ce sera une décision capitale. Je ne dois pas la prendre à la légère. Pour moi, tout ce qui compte c'est de continuer à grandir. Le plus important, ce ne sera pas le nom du club, mais le plan de développement qu'ils ont pour moi. Si je fonçais vers le club qui me donne le plus d'argent, je ne grandirais pas comme joueur. L'argent n'est vraiment pas un moteur donc ? OSIMHEN : Je pense que quand tu fais bien les choses, que tu joues bien, l'argent arrive. Je viens d'une vie très pauvre, où on avait vraiment besoin d'argent, mais ce n'est quand même pas le plus important. Ma famille va bien, ce à quoi je pense maintenant, c'est continuer à grandir en tant que joueur. Si j'atteins un niveau de jeu élevé, l'argent arrivera aussi, mais ce n'est pas lui qui me motive. Hamdi Harbaoui a expliqué un jour qu'il jouait des matches sur la plage en Tunisie, et les gagnants gagnaient l'argent de poche des perdants. C'est ce qui lui a appris la valeur d'un but. Savoir que le football peut améliorer ta vie, ça aide pour devenir un buteur ? OSIMHEN : Je pense qu'il a raison. Plus tu marques des buts, plus ta vie s'améliore. Un attaquant qui ne marque pas, personne ne vient le chercher. Tu dois marquer des buts. Et avoir eu une enfance difficile, ça aide dans le parcours d'un buteur ? OSIMHEN : Je ne connais pas les trajectoires de tous les autres attaquants mais moi, à chaque fois que je monte sur un terrain, je pense à ma famille. Je me rappelle d'où je viens, et je me souviens que ce n'était pas terrible. Quand j'ai commencé à recevoir de l'argent pour jouer au football, j'ai compris ce que ça pouvait m'apporter. Chaque fois que je pensais à ma maison, je me disais que je devais gagner ce match et gagner de l'argent, pour revenir avec cet argent dans la famille et pouvoir avoir quelque chose à manger. Parce que j'ai perdu ma mère très jeune, donc la vie était vraiment difficile. Penser à ma famille me donne toujours plus de motivation. La vie à Lagos, c'est difficile à imaginer pour ceux qui ne l'ont pas vécue ? OSIMHEN : Certains peuvent penser que c'est une grande ville et que donc la vie doit y être plus facile, mais ces gens-là n'ont jamais vu Lagos. Je pense que c'est la ville où la vie est la plus difficile en Afrique, tout en étant l'une des plus belles. Pour parvenir à t'en sortir à Lagos, tu dois être malin. Quand j'y pense, il y a très peu de jobs qui peuvent te permettre de tracer ta route. Le football est sans doute la seule chose qui peut te faire passer de tout en bas à tout en haut. Pour le reste, c'est vraiment difficile de s'en sortir. Le foot t'a sorti de Lagos. Et où est-ce qu'il va t'emmener maintenant ? OSIMHEN : Ce sont Mehdi et Wolfsburg qui auront le dernier mot. Je ne veux pas forcer les choses. À la fin de la saison, je parlerai avec Mehdi. Quand on m'a parlé de l'intérêt de l'AC Milan, j'ai trouvé ça incroyable. Il y a quelques mois, je n'aurais jamais pu imaginer qu'un club pareil puisse dire : On veut Victor Osimhen. C'est une vraie motivation. Pourtant, tu as donné l'impression de rester très calme face à ces rumeurs.OSIMHEN : Mon agent n'est pas le genre de gars qui me dit le nom des équipes qui me veulent. Pourtant, l'hiver passé, ça a changé. Il m'a dit : Tu me connais, je ne parle pas des clubs en cours de saison. Mais il voulait me donner un nom pour me motiver, parce qu'il savait que j'avais été au fond du trou dans les mois qui ont précédé ma signature à Charleroi. Alors il m'a dit : Le Milan AC te veut vraiment. Je ne voulais pas partir, je voulais attendre la fin de saison pour évoquer mon avenir avec le club. Mais l'AC Milan, pour moi ? C'est incroyable. Même mon frère et ma soeur m'ont appelé : Victor, c'est vrai ? Non, mais c'est vraiment vrai ? Tout ça, c'est encore une motivation supplémentaire pour moi. Quand un tel club te veut, tu sais que tu es en train de bien faire les choses. Et quand tu montes sur le terrain, tu veux en faire encore plus. Tu veux juste tout faire pour conserver ce momentum.