Le râteau

" Dès mon plus jeune âge, en Côte d'Ivoire, j'ai été confronté à des espaces réduits. Normal, dans la mesure où nous étions journellement une trentaine de jeunes à jouer au football dans la rue. Pour conserver le ballon, il fallait être obligatoirement astucieux sur ces surfaces limitées. C'est là, sans nul doute, que j'ai développé la technique du râteau, qui consiste à conduire le ballon à gauche ou à droite en effleurant simplement son sommet. Ici aussi, gauche ou droite, pour moi, c'est kif-kif. Par contre, j'éprouve plus de difficultés à réaliser la fameuse " roulette " propre à Zinedine Zidane ou à Walter Baseggio qui consiste à faire ce mouvement non pas vers l'extérieur ou l'intérieur mais vers l'arrière, avant de ramener le ballon dans la bonne trajectoire avec l'autre pied au terme d'un 360 degrés de tout le corps. A Abidjan, j'effectuais les râteaux avec la plante des pieds, dans la mesure où je jouais sans chaussures de football. Il m'en a coûté pas mal de coups directs, c'est sûr, mais aussi une facilité dans l'art de dompter le ballon.
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" Dès mon plus jeune âge, en Côte d'Ivoire, j'ai été confronté à des espaces réduits. Normal, dans la mesure où nous étions journellement une trentaine de jeunes à jouer au football dans la rue. Pour conserver le ballon, il fallait être obligatoirement astucieux sur ces surfaces limitées. C'est là, sans nul doute, que j'ai développé la technique du râteau, qui consiste à conduire le ballon à gauche ou à droite en effleurant simplement son sommet. Ici aussi, gauche ou droite, pour moi, c'est kif-kif. Par contre, j'éprouve plus de difficultés à réaliser la fameuse " roulette " propre à Zinedine Zidane ou à Walter Baseggio qui consiste à faire ce mouvement non pas vers l'extérieur ou l'intérieur mais vers l'arrière, avant de ramener le ballon dans la bonne trajectoire avec l'autre pied au terme d'un 360 degrés de tout le corps. A Abidjan, j'effectuais les râteaux avec la plante des pieds, dans la mesure où je jouais sans chaussures de football. Il m'en a coûté pas mal de coups directs, c'est sûr, mais aussi une facilité dans l'art de dompter le ballon. Avec le recul, je me dis souvent, en tout cas, que c'est sur l'asphalte de la capitale ivoirienne et face à une opposition nombreuse, que j'ai acquis une certaine maîtrise. Et d'autres aussi, d'ailleurs. Car personne ne se hasardait évidemment à tackler sur un sol dur. Parallèlement, le fait d'évoluer parfois sur le sable, le long de la mer, m'a permis de développer une souplesse évidente au niveau de mes chevilles. Un peu comme les Brésiliens, en quelque sorte. Mais cet écolage présentait aussi des lacunes. Puisque mes compagnons d'âge et moi jouions sur des petits terrains, il n'était pas question, chez nous, de tirs des 20 mètres. Nous pénétrions pour ainsi dire toujours avec le ballon dans le goal ou ce qui en faisait office. De la sorte, je n'ai jamais appris à étoffer cette qualité-là en bas âge. Et elle explique vraisemblablement mon manque de percussion aujourd'hui. A l'analyse, je constate que mon pied d'appui est souvent mal placé au moment de la frappe. C'est une question de timing. Certains, comme Raymond Goethals, disent que c'est un défaut que l'on retrouve régulièrement chez les Africains. Il explique, selon lui, pourquoi il n'y a jamais eu de grands buteurs sur notre continent, hormis Roger Milla. Je ne suis pas tout à fait d'accord avec lui à ce sujet. Car Shabani Nonda a quand même le sens du but aussi, non ? Ou Rachidi Yekini. Mais une chose est sûre : si j'avais été éduqué à la belge et non à l'ivoirienne, j'aurais probablement développé d'autres qualités, comme la frappe par exemple. Mais j'aurais alors été moins sorcier dans mes dribbles. Ici, en Belgique, tout est inféodé au collectif. Dès leur enfance, les footballeurs sont sommés de se débarrasser au plus vite du ballon, sous peine d'être taxés d'individualisme. Chez nous, en revanche, tout est affaire de création. " Prenez et dribblez " : c'était le leitmotiv de Jean-Marc Guillou à l'Académie de Sol Béni. Il n'est pas surprenant, dans ces conditions, que mes frères de couleur à Beveren et moi-même excellons dans la matière. Dans une éducation footballistique, beaucoup dépend aussi des modèles. Les miens ont été Abdoulaye Traoré, un manieur de ballons hors pair qui a fait, à un moment donné, les beaux jours du FC Metz, ainsi que Youssouf Fofana qui, lui, s'est illustré à l'AS Monaco. Il a d'ailleurs marqué un jour trois buts contre Bruges, si mes souvenirs sont exacts. Si je dois me juger, je dirai que je me situe entre ces deux joueurs : d'un côté, j'ai une facilité de geste qui rappelle celle du premier et, de l'autre, je ne suis pas tout à fait un manchot non plus en zone de vérité. Même si c'est là que je suis encore à même de progresser le plus. Je m'y applique constamment mais il ne faut pas attendre l'impossible de moi : je n'aurai jamais l'instinct de Nenad Jestrovic dans les 16 mètres ou la frappe de mule de Walter Baseggio. Ces deux paramètres ne s'apprennent pas, ils sont tout bonnement innés ". " C'est le geste technique que j'utilise le plus souvent. Par rapport à mes débuts en Côte d'Ivoire, il s'est diversifié à travers le temps. A l'Académie de Jean-Marc Guillou d'abord, puis en équipe première de l'ASEC Abidjan, mon rayon d'action se situait essentiellement sur le flanc droit, tantôt comme ailier, tantôt comme demi offensif. Dans ces rôles, je me frottais invariablement à un adversaire direct au moins. A l'époque, mes sensations se limitaient à mon bon pied, le droit, et c'est ce qui explique pourquoi je veillais à déposer mon opposant sur place, par une feinte à gauche, avant de pousser le ballon le long de mon couloir puis de centrer. A mon arrivée à Anderlecht il y a trois ans, je ne procédais guère autrement. A cette nuance près que j'avais tendance à en remettre une couche. J'étais tellement désireux de prouver mon savoir-faire que je me perdais fréquemment dans tous ces déhanchements. Résultat des courses : alors que j'avais fait l'essentiel en prenant la mesure de mon marqueur, j'annihilais cet avantage en commettant un geste de trop. Je n'étais pas le seul à pécher en la matière. Mon jeune coéquipier Yasin Karaca présentait exactement la même tare que moi. Chaque semaine, aux séances d'entraînement, c'était la même rengaine avec AiméAnthuenis et Franky Vercauteren : nous devions apprendre absolument à soigner notre dernier geste afin qu'il rapporte à l'équipe. Il m'aura fallu pas mal de mois pour me débarrasser de ces £illères et devenir plus utile au collectif. Au fur et à mesure, je me suis défait de cette habitude qui consistait à ne fixer que le ballon au lieu de relever la tête, à un moment donné, à la recherche d'un partenaire idéalement placé, à qui céder le cuir à bon escient. Après deux ans, j'ai eu pour la première fois le sentiment de maîtriser beaucoup mieux la situation, à cet égard. Je notais en tout cas nettement moins de déchet en matière de pertes de balle. L'année passée, j'ai probablement franchi un palier supplémentaire encore en raison d'un changement de position sur le terrain. Scotché le long de la ligne de touche, je me sentais quelque peu limité dans mes mouvements. Il m'arrivait, certes, de rentrer parfois dans le jeu. Mais neuf fois sur dix, je n'avais d'autre alternative que de tenter de déborder. En délaissant ma place sur l'aile au profit d'une position plus centrale, en pointe, ma palette personnelle s'est incontestablement étoffée. Je ne suis plus réduit à une seule man£uvre, mais libre de tenter une infiltration par la gauche ou par la droite en vertu de l'endroit où je me situe lors de la réception du cuir. Dans ce registre, je n'ai pas de prédilection, même si je me surprends à quémander plus aisément le ballon à gauche aujourd'hui. Sans doute est-ce dû au fait qu' Ivica Mornar affectionne plutôt le flanc droit. Moi-même, il ne me déplaît nullement de solliciter le ballon sur l'autre versant. De la sorte, si je privilégie une percée dans l'axe, j'ai la possibilité de frapper du droit, qui est toujours plus performant que le gauche, même si je m'exerce journellement à gommer ce décalage. Dans les duels avec mon vis-à-vis, je n'ai pas de truc précis. Je regarde comment il est placé, puis je donne libre cours à mon inspiration du moment. Jadis, j'étais plus embarrassé car bon nombre de défenseurs, en Belgique, essayaient toujours, par leur placement sur le terrain, de m'obliger à tenter une incursion par l'extérieur. Et comme moi-même je le souhaitais tant, mon taux de réussite n'était pas bien élevé. Sans compter que mon amour immodéré du ballon n'était pas fait pour arranger les choses. A présent, en raison de la modification de mon rôle dans l'équipe, je suis sûrement devenu beaucoup plus imprévisible pour mes gardes-chiourmes. Je remarque que les joueurs n'essayent plus de me faire tomber dans le panneau en ouvrant le couloir. Car ils savent fort bien que je ferai mine de répondre à cette invitation en privilégiant une incursion par le centre. En réalité, il n'y a pas de recette précise. Tout dépend de la position de l'adversaire et de ses appuis. Homme contre homme, je suis prêt à défier n'importe quel opposant. A une exception près : le gardien. Allez savoir pourquoi mais autant je suis capable de mettre les meilleurs sur le mauvais pied, autant j'éprouve des difficultés quand je suis seul face au keeper. La preuve par mes ratés face au portier du Wisla Cracovie, au Parc Astrid. Par deux fois, j'aurais dû le berner. A l'entraînement, dans la même situation, je n'ai pas de peine à prendre un dernier rempart en défaut. Mais en match, j'ai peur du geste de trop, comme à l'époque où je ne savais pas m'arrêter à temps en dribblant et re-dribblant un homme. Mais là aussi, je m'applique. Et un jour viendra, je l'espère, où je ne serai plus intimidé dans ce genre de situation ". " Il y a trois façons d'alerter un attaquant : soit en jouant le ballon en profondeur, soit en sollicitant le joueur dans les pieds ou dans les airs. Le premier cas de figure est plutôt rare, en raison du fait qu'Anderlecht n'a pas l'habitude, comme d'autres équipes, de procéder par contres. Avec nous, les espaces sont toujours réduits et c'est la raison pour laquelle je suis alerté le plus souvent des deux autres manières. Une balle dans les pieds s'apprivoise au prix d'un bon contrôle, tout simplement. De manière générale, je n'éprouve guère de difficultés dans cet exercice car le cuir me colle pour ainsi dire toujours aux pieds. En revanche, les contrôles orientés ou l'accompagnement du ballon en pleine course me posent davantage de problèmes. Je ne m'y résous que lorsque je suis sûr de pouvoir garder le dessus sur l'adversaire. Je n'en veux pour preuve que la phase qui m'a permis de battre le gardien de St-Trond : Ivica Mornar avait récupéré le ballon dans notre camp et s'était empressé de me le céder à hauteur du rond central. Au lieu de marquer un temps d'arrêt, je l'avais cueilli en vol, clouant Peter Voets sur place pour me présenter seul, dans la foulée, devant Dusan Belic. En l'espace de six journées de championnat, une seule fois, seulement, j'ai été amené à pouvoir utiliser cet artifice. C'est dire s'il est rare. De fait, vu la capacité de l'opposant à bien quadriller le terrain et à neutraliser avec à-propos les éléments charnières dans l'entrejeu, chez nous, on peut remarquer une tendance de plus en plus grande, de la part des arrières du Sporting, essentiellement, à utiliser des longs services qui surmontent la ligne médiane à destination du duo de pointe. Les deux Olivier, Doll et Deschacht, sont coutumiers de ce genre d'exercice. De la sorte, je suis souvent amené à devoir contrôler le ballon à l'aide d'une amortie. Avec les pieds au sol, elle n'a rien de difficile. Il suffit de fléchir légèrement les jambes pour éviter un mouvement de ressort lors de l'impact. Par contre, quand la scène se déroule en l'air, avec le souffle d'un garde-chiourme dans sa nuque, la maîtrise du ballon est déjà moins évidente. Il s'agit de bien faire écran avec son corps, de manière à ce que l'adversaire ne profite pas de votre retour sur terre pour vous contourner et chiper le ballon. Le plus périlleux, c'est cependant l'amortie du pied, en plein vol. A ce moment-là, c'est carrément tout le corps qui est en déséquilibre. En général, je m'efforce alors de ramener le ballon vers moi, de manière à effectuer un autre contrôle avec le thorax ou la cuisse, histoire de conserver le dessus par rapport à l'adversaire. Dans tous les cas, aussitôt que je suis maître du ballon, mon premier souci est de faire à nouveau face à l'adversaire, afin de le provoquer en duel. Dans ce cas, on en arrive à la situation décrite pour le passement de jambes ". " Prenez et dribblez, nous disait Guillou "" J'ai peur face au gardien "