"Le football n'est pas une question de vie ou de mort. C'est plus important que cela ". Ces propos de Bill Shankly, le premier manager à succès des Reds (1959-1974), pourraient faire sourire celui qui ne s'est jamais rendu à Liverpool mais un voyage dans la ville portuaire anglaise éclaire le visiteur sur la teneur de cette phrase. Cette cité ouvrière, considérée comme le dépotoir de l'Angleterre par Margaret Thatcher lorsqu'elle exerçait la charge de Prime Minister (1979-1990), a toujours pris comme exutoire le football et la musique. Toute la métropole respire la culture populaire. Avec le football comme religion première et deux clubs, Everton et Liverpool comme églises principales.
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"Le football n'est pas une question de vie ou de mort. C'est plus important que cela ". Ces propos de Bill Shankly, le premier manager à succès des Reds (1959-1974), pourraient faire sourire celui qui ne s'est jamais rendu à Liverpool mais un voyage dans la ville portuaire anglaise éclaire le visiteur sur la teneur de cette phrase. Cette cité ouvrière, considérée comme le dépotoir de l'Angleterre par Margaret Thatcher lorsqu'elle exerçait la charge de Prime Minister (1979-1990), a toujours pris comme exutoire le football et la musique. Toute la métropole respire la culture populaire. Avec le football comme religion première et deux clubs, Everton et Liverpool comme églises principales. La légende s'est forgée au fil des décennies. Loin des clichés, la ville a su évoluer. Certains considèrent encore Liverpool comme une cité brumeuse, pauvre et ouvrière mais cette image a du plomb dans l'aile. La crise économique avait certes fait des ravages sur les bords de la Mersey, les grosses industries ayant trouvé refuge ailleurs et le port occupant de moins en moins de monde. Mais Liverpool a su relever la tête. Certes, il n'y a plus que 400 dockers mais le taux de chômage est descendu de 18,8 % à 3,8 % et pour la première fois depuis 1930, la population de la ville a vu sa courbe repartir à la hausse. Avant, tout le monde pensait à partir. Maintenant, les gens reviennent vivre dans le centre. Les anciens entrepôts portuaires ont été reconvertis en musées et appartements. Avec pour résultat, une inscription en 2004 au patrimoine mondial de l'UNESCO et une année 2008 qui offrira aux habitants de Liverpool le titre de capitale européenne de la culture. Mais si le paysage a changé, certaines institutions restent immuables. " Liverpool Football Club et les Beatlesreprésentent deux icônes de la culture de la ville ", avoue Chris Bascombe, journaliste au Liverpool Echo. " Les touristes viennent ici souvent pour ces deux symboles. Même s'il y a d'autres choses à voir à Liverpool, les habitants ne renient pas la musique et le football. Au contraire, ils en sont fiers. Cela a permis de faire connaître la cité dans le monde entier ". Nulle part ailleurs, une ville ne se sera liée autant avec le football. Cette symbiose fusionnelle est caractérisée par le Liver Bird, oiseau mythique mi-aigle, mi-cormoran, qui trône au sommet du Royal Liver Building et qui s'est érigé en symbole de la ville. Au point de maintenant orner fièrement le blason des Reds. Un petit tour dans le centre-ville ne fait que confirmer la tendance. Des dizaines d'échoppes ambulantes, remplies d'écharpes des deux clubs de la ville et de gadgets footballistiques aussi divers les uns que les autres, garnissent les rues piétonnes. Les magasins de souvenirs mettent en vitrine toutes des références footballistiques censées appâter le chaland. Et les chiffres de fréquentation des musées de la ville finiraient par convaincre les derniers sceptiques. En tête pour le mois de juin 2005, le musée du Liverpool Football Club (14.845 entrées) arrive devant la caverne des Beatles (11.403). Cette popularité, Liverpool a mis du temps à la forger. Un siècle. Sans doute parce que ce club trouve son origine dans un malentendu. Au début, on venait à Anfield pour soutenir... Everton. Et puis, face au loyer prohibitif demandé par le propriétaire John Houlding, les dirigeants des Toffees ont claqué la porte pour trouver refuge à 800 mètres de là, à l'autre bout de Stanley Park, et érigé le stade de Goodison Park. Houlding se retrouvant, lui, avec un stade mais sans club, décida d'en créer un. On était en 1892. La légende du LFC pouvait débuter. Depuis lors se sont succédés titres, trophées européens mais aussi drames (Heysel et Hillsborough). Après une traversée du désert particulièrement longue, les Reds ont relevé la tête. Avec le triplé de 2001 sous GérardHoullier ( Cup, League Cup et Coupe de l'UEFA) mais surtout avec la victoire en Ligue des Champions l'année passée. " Le public a été très exigeant pendant de nombreuses années ", explique Phil Thompson, 477 matches au compteur, figure emblématique du club, ancien joueur et entraîneur. " Il renvoyait sans cesse à la figure des joueurs actuels les performances héroïques passées. Sans se soucier de l'évolution de l'équipe et du jeu. Si l'ombre des anciens a certainement bloqué les équipes des dernières années, c'est également le poids de cette légende qui a transcendé la génération actuelle. Elle a puisé sa force en s'inspirant des anciens. Le prochain défi sera de reproduire un tel résultat car il ne faut pas croire que les supporters vont se satisfaire d'une seule victoire en Ligue des Champions ". Après le succès inattendu en mai dernier, la ville a célébré ses nouveaux héros en leur offrant une parade digne des plus grands triomphes romains. Plus d'un million de personnes étaient descendues dans les rues. Ce jour-là, près d'une personne sur cinq s'était portée pâle au travail. " C'était vraiment l'euphorie dans toute la ville ", dit Chris Bascombe, " Personne ne s'attendait à une telle issue européenne et tout le monde se rendait compte qu'il s'agissait d'un petit miracle. Et le scénario de la finale donnait encore plus de dramaturgie à la scène. Pourtant, si les supporters aiment se remémorer autour d'une bière cette soirée magnifique, ils ont oublié qu'il s'agissait d'un petit miracle. Ils ont tourné la page et ont soif de nouveaux succès. Ils attendent encore plus de leur équipe ". Une allégresse qui ne fut pas partagée par tous. " J'étais dévasté ", explique Thomas, 17 ans, supporter d'Everton. " Mais je ne me suis pas enfermé à la maison. Je me suis rendu à la parade en portant fièrement ma casquette d'Everton "... Car la légende est née également de cette rivalité entre les deux principales équipes de la ville (une troisième - Tranmere Rovers - évolue en division inférieure) lorsque dans les années 80, elles se disputaient les trophées. Au point que la ville est désormais coupée en deux clans. Contrairement à Glasgow ou à d'autres villes, cette rivalité ne repose sur aucun critère religieux ou politique. " Si Liverpool dispose de davantage de supporters dans le pays et dans le monde, en ville, c'est du 50-50 ", lâche Bascombe. Parfois, cette adversité prend certains détours étonnants comme lorsqu'en mai dernier, le nouveau Lord Maire, Mike Dean, fan d'Everton, choisit la date de la finale de Ligue des Champions, pour fêter son intronisation. Le même Mike Dean déclarera d'ailleurs, le lendemain, en recevant les joueurs de Liverpool lors de leur parade : " Liverpool est peut-être le meilleur club européen mais Everton reste le meilleur club de la ville puisqu'il a terminé devant en championnat d'Angleterre ". Clin d'£il à la quatrième place des Toffees et à la cinquième des Reds. Après des années de disette, un homme a réussi à rendre de la fierté aux supporters locaux : le manager espagnol Rafael Benitez. En un an, il a apporté sa rage de vaincre à ses hommes pour les mener à la victoire suprême. La Rafalution est donc en route. " Il n'a jamais clamé haut et fort qu'il visait la Ligue des Champions. Au contraire de Gérard Houllier qui avait expliqué former son équipe dans ce but-là. Pourtant, Benitez a réussi en un an ce que Houllier n'a pu réaliser en cinq ", analyse Bascombe. David Maddock, journaliste au Daily Mirror, nuance les propos de son collègue : " En termes de résultat en cham-pionnat, Benitez n'a pas fait mieux que son prédécesseur. Il n'a fini que cinquième, et comble de tout, derrière l'ennemi Everton, mais il a gagné la Ligue des Champions et cela efface tout. Sur le plan tactique, il est plus fort que Houllier. Il n'y a aucune discussion à ce niveau-là. Il ne cherche pas la publicité et est plus intéressé par l'équipe que par lui-même. Il a un meilleur jugement sur les joueurs. Houllier a dépensé beaucoup d'argent, près de 200 millions d'euros, et a récolté peu de succès sur le marché des transferts. Benitez n'a pas encore obtenu tout ce qu'il désirait. Comme il aime écarter le jeu, il voulait de bons ailiers comme Luis Figo ou Simao mais ces transferts ont capoté ". Quand on leur rappelle leur scepticisme du début, les journalistes locaux font pourtant mine de ne pas s'en souvenir. " On n'a pas été surpris de le voir débarquer ici. Sa réputation était déjà acquise puisqu'il avait réalisé de bons résultats avec Valence. Il restait sur une victoire en Coupe de l'UEFA. C'était le choix numéro un des supportes et du club. Il fallait apporter du changement après cinq ans avec Houllier ", se défend Bascombe. En un an, Rafael Benitez a fait son trou. Adulé par les supporters, respecté par les journalistes, il est fortement apprécié dans son nouvel environnement. " Il est toujours très gentil, très calme. Il répond à toutes les questions avec le même aplomb. Ce n'est pas comme Houllier qui pouvait faire la tête dans ses mauvais jours. A l'entraînement, il sait ce qu'il veut et où il va. Il enfonce toujours le même clou sans se départir de ses idées. Malgré ce côté obsessionnel, il peut aussi avoir du recul. L'année passée, il avait annoncé à Steve Finnan qu'il n'entrait pas dans ses plans mais le défenseur était présent en finale face à Milan et il est toujours dans l'équipe ", continue Bascombe. Même les anciennes gloires ne tarissent pas d'éloges sur l'entraîneur espagnol. " Il ne cherche pas d'excuses quand son équipe a mal joué. Il a son système en tête. Il veut construire une équipe et cela vient petit à petit ", avance John Aldridge, ancien attaquant vedette des années 80 et 90, " Il a donné au club ce qu'il attendait depuis des lustres : une Ligue des Champions. Et Benitez s'en excuserait presque parce qu'il avoue que son équipe n'est pas encore formée comme il le voudrait ! ". Allan Kennedy, 356 matches de championnat, défenseur des années mythiques et célébré pour son but en finale de la Coupe des Champions à Paris en 1981 face au Real Madrid et son tir au but victorieux (4-2, score après prolongations 1-1) au même stade de la compétition en 1984 face à l'AS Rome donne son avis : " Benitez a instauré une bonne ambiance dans l'équipe. Il veut construire quelque chose et cela se sent. En Ligue des Champions, Liverpool montre qu'il peut rivaliser avec les meilleures et en Premiership, l'objectif est de terminer plus près de Chelsea que la saison passée. Nos joueurs ont grandi. On sent qu'ils sont en train d'assimiler la méthode Benitez. C'est pourtant un long chemin. Mais on est toujours en progression ". Un vendredi au centre d'entraînement de Melwood. Des supporters japonais et espagnols attendent aux portes de ce complexe, situé dans le quartier de West Derby, au nord, à une dizaine de kilomètres du centre-ville. Les journalistes se pressent pour recueillir les propos du manager avant la rencontre du lendemain. Benitez pénètre dans la salle avec un large sourire. Il salue l'assemblée et répond aux interrogations de la presse télévisée, radiophonique et écrite. Quand il apprend que la presse belge veut lui poser quelques questions, il s'exécute. Il tentera même quelques essais en français. C'est cela la méthode de communication Benitez : un mélange de disponibilité et de professionnalisme. En arrivant au club il y a un peu plus d'un an, il s'était donné une vision et un projet à long terme qui n'incluait certainement pas un couronnement continental à l'issue de sa première saison. " Je ne pense pas que Liverpool ait gagné la Ligue des Champions trop tôt car on ne sait pas si cela se représentera de nouveau ", lâche Benitez. " Cela nous permet d'accumuler de la confiance et de bâtir notre équipe sans trop de pression puisque nous avons déjà remporté un premier trophée. Et puis, on sait que Liverpool, ce n'est pas qu'un mastodonte financier, c'est aussi un club prestigieux. Pour le nom du club, pour son armoire à trophées, pour sa réputation et pour le replacer dans l'esprit de chacun, cette victoire en Ligue des Cham-pions était capitale. Personne ne pensait, en débutant une telle aventure, qu'elle pouvait se terminer au bout avec la coupe en main. Si cela a constitué une surprise pour nous, on savait quand même qu'on avait la possibilité de la faire ". Ce sacre européen a donné des idées aux joueurs qui ont pris goût aux joutes continentales, délaissant quelque peu le championnat où Liverpool végète dans le ventre mou à 17 points de Chelsea. " On ne peut pas comparer les deux compétitions ", se défend l'Espagnol. " Le championnat dure dix mois. Cela se joue sur le physique et sur l'endurance. Les poules de la Ligue des Champions ne comprennent que six rencontres avant les éliminations directes. C'est davantage un combat tactique. Il faut opter pour la bonne stratégie et parfois un schéma de jeu différent de celui prôné en championnat. Par exemple, il faut intégrer les données des buts à l'extérieur. Rien que ce système nécessite une approche spéciale ". Tous ces propos se sont vérifiés lors du match aller à Anderlecht. Quatre jours plus tôt, Benitez avait mis sur pied un 3-5-2 avec notamment Stephen Warnock, Boudewijn Zenden, Steve Finnan et Peter Crouch dans le onze de base. A Anderlecht, ces quatre joueurs prenaient place sur le banc, remplacés dans un 4-4-1-1 par John Arne Riise, Luis Garcia, Dietmar Hamann et Sami Hyypia. L'efficacité n'en fut pas pour autant perturbée puisque les Reds remportèrent leurs deux matches sur le même score (1-0) et chaque fois sur phase arrêtée grâce à Djibril Cissé. " Chacun entre en ligne de compte. Notre noyau est large et il n'y a que cinq places sur le banc. A la fin de chaque entraînement, je sais qu'il va falloir supprimer des noms et ce n'est pas toujours facile. Tous les joueurs veulent disputer le plus de matches possible ", explique Benitez. Dans les coulisses d'Anfield, le thème du mois porte sur l'efficacité offensive et sur le comportement mystérieux de Djibril Cissé. Fortement apprécié par le public, le Français n'est pas en odeur de sainteté auprès de son entraîneur. Mais une poignée de main amicale entre les deux hommes après le but inscrit face à Blackburn atténue la rumeur. " Pour moi, Cissé demeure une énigme ", analyse John Aldridge. " Je ne sais pas bien quoi en penser. Parfois, on a l'impression que son temps à Anfield est révolu et puis, il se réveille soudainement ". Propos corroborés par la presse. " Ce n'était pas un joueur voulu par Benitez. Il s'agissait d'un des derniers transferts effectués par Houllier ", ajoute David Maddock. " Tout le monde se demande où ira Cissé au mercato. Benitez, lui, préfère davantage des piliers comme Peter Crouch qui prend la place qu'occupait John Carew sous Benitez, à Valence ". Pourtant, il est difficile d'écarter celui qui reste le plus apte à trouver la cible facilement. " Je ne veux pas avoir de problème avec Djibbril ", affirme Benitez, " C'est peut-être l'attaquant qui ressemble le plus à un vrai buteur dans mon noyau. Il sait qu'il doit travailler énormément et que je lui ferai confiance. Mais, il ne faut pas oublier les autres centres-avants du noyau. Peter Crouch effectue un travail de sape sur la défense adverse à chaque fois qu'il est aligné. Il ne lui manque qu'un but. Pour cela, il faudra peut-être trouver plus de solutions et s'adapter à ses besoins. On dispose également de Fernando Morientes, Harry Kewell et Florent Sinama-Pongolle. Les alternatives ne manquent pas mais c'est vrai que l'on doit s'améliorer à la conclusion ". Les deux buts de Cissé et le retour de blessure de Kewell offrent désormais plus de possibilités offensives au technicien espagnol. Benitez a tellement bien réussi à faire passer ses idées que l'arrivée massive d'Espagnols dans le club n'a pas fait de vague. " Cela ne pose jamais de problèmes une fois que les personnes sont bonnes ", assure Chris Bascombe. " Il faut aussi bien regarder l'équipe. Luis Garcia et Josemi ont un pied dans l'équipe, un en dehors, Fernando Morientes est sur le banc. Seuls finalement Xabi Alonso et José Reina se sont imposés. On n'a pas l'impression d'être en pays occupé ", rigole David Maddock. Avant la rencontre face à Anderlecht, beaucoup de gens craignaient l'excès de confiance, Liverpool éprouvant les pires difficultés devant les équipes plus modestes. D'un mot, d'un geste, Benitez avait balayé l'argument : " C'est vrai que nos résultats sont meilleurs face aux ténors mais Anderlecht est un grand club. Sans doute le meilleur de son pays. Il suffit de se pencher sur les statistiques des dernières années ". Le sourire était donc de mise après la victoire au Parc Astrid. " On connaissait la force des Belges et on a gardé notre calme. Il nous reste maintenant à prendre encore trois points pour nous qualifier. Cela sera certainement plus facile à Anfield ". Les Mauves sont prévenus. A Liverpool, ce sera l'enfer... STÉPHANE VANDE VELDE, envoyÉ spÉcial À liverpool " LA LIGUE DES CHAMPIONS, C'EST UN COMBAT TACTIQUE " (RAFAEL BENITEZ) LE MUSÉE DE LIVERPOOL FC EST LE MUSÉE LE PLUS VISITÉ DE LA VILLE