Ici, la fraîcheur maritime des ramblas de Barcelone fait incontestablement des jaloux. Madrid dégouline sous une avalanche de rayons de soleil, qui font grimper le thermomètre au-delà des 35 degrés à l'ombre. Les couloirs climatisés du métro semblent encore plus prisés qu'à l'accoutumée pour échapper à la chaleur, combattue jusqu'aux terrasses des cafés. Là, le plan de bataille du Madrilène s'articule autour de ventilateurs qui propulsent des gouttes d'eau fraîche à l'ombre des parasols. Dans cette guerre inégale menée face à la chaleur ambiante, une pluie artificielle semble être la meilleure des armes.
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Ici, la fraîcheur maritime des ramblas de Barcelone fait incontestablement des jaloux. Madrid dégouline sous une avalanche de rayons de soleil, qui font grimper le thermomètre au-delà des 35 degrés à l'ombre. Les couloirs climatisés du métro semblent encore plus prisés qu'à l'accoutumée pour échapper à la chaleur, combattue jusqu'aux terrasses des cafés. Là, le plan de bataille du Madrilène s'articule autour de ventilateurs qui propulsent des gouttes d'eau fraîche à l'ombre des parasols. Dans cette guerre inégale menée face à la chaleur ambiante, une pluie artificielle semble être la meilleure des armes. Sur la Plaza de la Puerta del Sol, l'un des spots les plus fréquentés du centre-ville, ceux qui ont osé la promenade sous le soleil de plomb ne tardent pas à se réfugier dans l'un de ces grands immeubles estampillé d'un immense triangle vert, et de la mention El Corte Inglés. La firme, dont le chiffre d'affaires se calcule en dizaines de milliards d'euros, paraît avoir englouti toutes les marques et les enseignes des environs pour les rassembler dans un centre commercial de sept étages où fourmillent des clients en quête d'un maillot de bain, d'un bon livre ou d'une tenue de sport. Dans l'espace réservé au football, où un maillot des Diables rouges tutoie la tenue jaune des Colombiens, les stigmates de la Coupe du monde sont encore bien présents. Le rayon " mondial " est cependant déjà relégué au second plan, à l'abri du gigantisme d'un stand Adidas où se bousculent le nouveau maillot, le t-shirt d'entraînement ou les ballons à l'effigie du Real Madrid. Tout juste auréolé de son treizième titre en Ligue des Champions, le géant du quartier de Chamartín n'est pas du genre à partager son espace vital. Et tant pis si, la saison prochaine, la capitale espagnole hébergera cinq clubs venus de Madrid, une première historique. Ici, même Lionel Messi et son FC Barcelone sont confinés dans un rôle de figurant, au même titre qu'un Atlético dont la victoire en Europa League, la deuxième sous la houlette de Diego Simeone, ne suffit pas pour s'offrir l'existence publique que mériterait un club qui fait pourtant partie des cinq meilleurs du continent depuis le coup d'envoi de la décennie. " L'Atlético mise toute son image de challenger sur le fait d'être un petit club qui doit survivre à l'ombre du Real. Mais ils ont déjà dépensé plus de 100 millions d'euros pour leurs transferts cet été. Et nous, alors, qu'est-ce qu'on doit dire ? " Le cri du coeur est lancé sur une terrasse du quartier de Vallecas par Dámaso, supporter du Rayo Vallecano avec des centaines de matches au compteur, avant de fonder la peña (club de supporters) Rayista 2004. Pour rejoindre ce quartier de Madrid, majoritairement peuplé d'immigrés sud-américains en raison des loyers qui font partie des plus bas de la capitale, il faut emprunter la plus ancienne ligne du métro. Quand la station " Buenos Aires " donne le coup d'envoi de l'entrée sur le territoire de Vallecas, le réseau mobile s'envole de la rame de métro. Dans les couloirs qui mènent vers la sortie, pas de carte SIM prépayée, illustrée par le logo du Real ou de l'Atlético, pour attirer les touristes. Rares sont les visiteurs occasionnels qui s'aventurent au sommet de la station " Portazgo ", dont les dernières marches offrent une rencontre frontale avec l'Estadio de Vallecas, enceinte vétuste de près de 15.000 places qui semble avoir été négligemment posée entre deux carrefours. De l'autre côté de la chaussée, hydratés par la bière locale et les gouttes qui s'écoulent du ventilateur, Sergio, David et Dámaso reçoivent à domicile. Le trio a consacré sa passion footballistique à la cause rayista, sans véritable concession. Presque une anomalie, au sein d'un football espagnol phagocyté par la succession des Clasicos, à peine contestée par l'éclosion pourtant spectaculaire de l'Atlético. Le quartier de Vallecas est surnommé " la petite Russie ". Historiquement, ces rues ont toujours été le foyer des plus grandes protestations politiques de la capitale. Les tribunes sont, d'ailleurs, toujours très marquées par l'extrême-gauche, mouvement politique qu'assument pleinement les Bukaneros, club de supporters très influents au sein de l'entité rayista. " Ici, c'est un quartier ouvrier, très revendicatif ", explique Sergio. " Il y règne un sentiment social très fort. Vallecas est à Madrid ce que Sankt-Pauli est à Hambourg. " " Un cheikh ici, ça ne marcherait pas ", poursuit David, qui tient quand même à préciser qu'environ 50 % des supporters qui remplissent l'enceinte tous les quinze jours ne vivent pas dans le quartier. " Souvent, suite à un déménagement. Mais en tous les cas, ils y ont certainement vécu un jour, parce que c'est très difficile de supporter le Rayo sans être de Vallecas. " Longtemps, le Rayo a joui d'une sorte d'exception dans le paysage footballistique madrilène. Dámaso, qui vient du quartier de Bilbao, en est tombé amoureux à cause du maillot, griffé par cette rayure rouge qui marque inévitablement les esprits, tout comme l'ambiance mise au stade par les Bukaneros, qui ne laisse jamais indifférent. " Avant le développement des droits télé, le Rayo jouait toujours le dimanche midi ", explique le président de la Peña 2004. Un horaire différent qui faisait recette. " Beaucoup de gens de Madrid descendaient alors jusqu'à Vallecas pour venir voir le match. Mais le Rayo n'a jamais perdu son identité. Cela restera toujours un club de barrio ", un club de quartier. La particularité pourrait être cultivée, comme parvient à le faire Sankt-Pauli. Mais à Vallecas, le président et ses plus proches conseillers n'ont pas vraiment le sens des affaires. " Par exemple, la boutique du stade n'est jamais ouverte ", explique David. " Si vous voulez un maillot floqué, on vous demande un délai d'une dizaine de jours. " " Les bénéfices de la vente du deuxième maillot sont, en grande partie, reversés pour la lutte contre le cancer ", renchérit Sergio. " C'est à l'image de la fibre sociale du quartier, mais ce n'est pas vraiment venu d'une initiative du club. C'est surtout la pression de la masse populaire et des peñas qui a fait pencher la balance. " Interlocuteur privilégié, en tant que président de peña, Dámaso a déjà partagé plusieurs moments en compagnie du président Raúl Martín Presa. " C'est un homme particulier. Il vit un peu dans un autre monde. Si je compare avec le club d'Alcorcón, qui est pourtant dans les divisions inférieures, ils ont quatre fois plus de personnel pour gérer le terrain ou les guichets, alors qu'ils ont trois fois moins de places dans leur stade. Le club a déjà été plusieurs fois au bord de la disparition, mais le président ne veut pas ouvrir l'actionnariat aux socios, par exemple. Il veut un peu tout contrôler. Mais quand on voit que la préparation commence avec les équipements de la saison précédente, ou que le site internet communique tellement mal qu'on découvre de nouveaux joueurs lors du premier entraînement, sans que la signature ait été annoncée... " " Le président veut tout contrôler, même le mercato ", reprend David. " Par contre, il ne se rend pas compte de la puissance de la marque qu'il a entre les mains. Il n'accorde aucune attention à son public, ne fait rien pour développer le côté social qui fait pourtant partie de l'ADN du club. Finalement, il pense plus à vendre le Rayo aux États-Unis que dans son propre quartier. " À Madrid, les rivalités locales sont, par exemple, loin d'être exacerbées. Si l'Atlético et le Real se disputent le derby de la capitale, le Rayo ne compte pas vraiment de haine ou de rivalité particulière avec les deux grandes entités de la ville. " Dans les années septante, on disait qu'il était plus compatible d'aimer l'Atlético que le Real, quand on était fan du Rayo ", explique Dámaso, complété par Sergio : " Aujourd'hui, Real ou Atlético, c'est pareil. Quand on est du Rayo, on n'a pas de deuxième équipe, on s'en fout du reste. " Si les supporters rayistas sont bien accueillis dans la plupart des enceintes du Royaume, ils cultivent quelques querelles avec les publics de Gijón, Valence ou du Betis, estampillés plus à droite. Tout en réservant toujours des piques bien senties au voisin de Getafe, pris pour cible depuis 2004, quand l'autre entité madrilène a atteint la Liga pendant que le Rayo chutait en Segunda B (la troisième division espagnole, ndlr). Les supporters de Getafe avaient alors consacré quelques chants à la chute du Rayo, pendant que ce dernier considérait que son indésirable voisin de palier avait pris sa place au sein de la hiérarchie madrilène. " Getafe ? Même leur président n'est pas un de leurs supporters. C'est un socio du Real ", conclut le trio dans un éclat de rire arrosé. " Avant, les gens blaguaient beaucoup sur le fait que le stade était toujours vide. " Les mots de Christian Diez ont des airs de confession. À la sortie de l'agence de paris pour laquelle il travaille, le Madrilène reçoit autour d'une boisson rafraîchissante, à deux pas de la Plaza de Cíbeles, nom devenu coutumier aux oreilles des amateurs de football depuis que le Real fête ses titres autour de la fontaine du même nom, monumentalement installée au centre de cet enfer automobile. Christian, justement, est un socio du Real. Pourtant, il est abonné au Coliseum Alfonso Pérez depuis plusieurs années, avec douze mois d'interruption lors du séjour de Getafe en D2, quand ses horaires professionnels empiétaient sur sa passion du ballon rond. " Je pense que pour la majorité des gens présents dans le stade, Getafe est seulement l'équipe numéro 2. Personne n'est vraiment pour Getafe. " Impersonnel, un peu froid, perdu dans la grande banlieue de Madrid et abrité par un stade vétuste, le club longtemps sponsorisé par Burger King a traîné l'image d'un club de pueblo (de village, ndlr) amené vers l'élite par une fortune artificielle. Le va-et-vient incessant de joueurs, souvent posés à Getafe comme sur un tremplin, pour donner de l'élan à leur carrière ou la faire rebondir, ne contribue pas à la facilité d'identification au maillot bleu. Ángel Torres Sanchez, le président du club, résume parfaitement l'histoire un peu absurde de Getafe, s'avouant voici quelques années socio du Real. Proche de Florentino Perez, il profite de ses bons rapports avec l'homme fort de la Casa Blanca pour obtenir quelques prêts intéressants. À la fin des années 2000, celui de Ruben De La Red avait emmené le club madrilène jusqu'en quarts de finale de l' Europa League, où Getafe avait été éliminé par le Bayern au bout du suspense après avoir, notamment, vaincu Anderlecht au Coliseum lors de la phase de poules. Les années de disette ont suivi de près la gloire européenne et aujourd'hui, si Getafe reste dans les mémoires, c'est surtout pour avoir été victime du slalom maradonesque de Lionel Messi en demi-finales de la Copa del Rey 2007. En quête d'une existence propre, le club s'en est créé une, à sa manière. " Les prix sont vraiment bas ", explique Christian. " Pour une place derrière le but, on paie 140 euros pour l'ensemble de la saison. À l'échelle de la Liga, c'est vraiment un cadeau. " Les plus jeunes reçoivent également des promotions, en échange d'une promesse de se rassembler en tribunes pour mettre de l'ambiance. Le résultat est au rendez-vous, puisque l'atmosphère qui règne au Coliseum a permis à Getafe de remporter le prix du meilleur public de Liga lors de la dernière saison. Le tout grâce à cette ambiance sublimée par les bons résultats de l'équipe de José Bordalás, qui a transformé le modeste club de la capitale en candidat aux places européennes grâce à une défense de fer et une grinta sud-américaine qui mue chaque match en un combat féroce, comme une version miniature d'une équipe de Diego Simeone. Les mérites de la survie en milieu madrilène se partagent entre le génie tactique de Bordalás et les coups pleins de flair de la direction sportive, capable de dénicher des talents gratuits pour les faire exploser en une saison, avant de les revendre avec une belle plus-value. De quoi créer un côté " club de transition ", pour des joueurs souvent attirés par la perspective de vivre dans la capitale espagnole, sans pour autant empêcher le noyau de créer des liens avec le public. " Au début, beaucoup critiquaient le président, mais c'est un homme très intelligent. Il vient encore de faire signer gratuitement le meilleur buteur de D2. " Jaime Mata, qui a frôlé la barre des quarante buts avec la Real Valladolid, s'est effectivement engagé avec Getafe. Le club fait également son possible pour conserver Dakonam Djené, débarqué de Saint-Trond sans véritable référence mais devenu l'une des révélations de la Liga, au point d'être cité chez la plupart des outsiders du championnat. Chouchou du public local, l'ancien Trudonnaire pourrait bien passer une saison supplémentaire chez les hommes en bleu de la capitale. Signe d'un club sur la voie de la stabilité, qui parvient désormais à entretenir l'espoir de conserver ses meilleurs joueurs. " Aujourd'hui, quand un nouveau transfert est annoncé, les gens n'en reviennent pas. On se demande de plus en plus comment le club parvient à attirer de tels joueurs ", conclut Christian, pour résumer l'impressionnante construction que parvient à réaliser son deuxième club dans un environnement urbain pourtant déjà surpeuplé. Dernier arrivé au sein de l'élite espagnole, avec seulement deux saisons au compteur, le club de Leganés a rapidement acquis un capital sympathie au-dessus de la moyenne. Emmenée par son coach à succès Asier Garitano (aujourd'hui parti à la Real Sociedad), la modeste entité de la banlieue madrilène a fait rêver les pensionnaires du petit stade de Butarque (8.000 places), en les emmenant de la troisième division à la Liga en seulement trois ans. Menée par une équipe jeune et dynamique sur les réseaux sociaux, complètement à l'opposé de ce qui peut se faire au Rayo Vallecano, la marque Leganés se porte bien. Le dernier-né des clubs de Liga madrilènes n'a pas vraiment d'ennemi ou de rival déclaré, et s'est même attiré les louanges d'une bonne partie du pays au début de l'année 2018, quand les hommes de Garitano ont éliminé le grand Real de Zinédine Zidane en quarts de finale de la Copa del Rey. Posé à une dizaine de kilomètres du centre de Madrid, Leganés a toujours profité de ses connexions avec la capitale. C'est dans ce petit club de banlieue que le Real avait, notamment, prêté un certain Samuel Eto'o, qui n'avait pas encore explosé sous les couleurs de Majorque, à la fin du siècle dernier. Petit club sans grandes histoires, Leganés n'attire que des compliments chez ses rivaux de l'ombre madrilène. " C'est un club très sympathique ", concordent nos interlocuteurs du côté de Vallecas. Christian Diez, lui, espère que le départ de Garitano ne réservera pas le pire aux cinquièmes larrons de la foire de la capitale : " Si Bordalás partait de Getafe, je pense que tout pourrait s'effondrer. Et j'ai très peur pour Leganés que ce soit pareil avec la perte de Garitano. " Dans les tribunes de Butarque, on espère évidemment le contraire. Chez les Rayistas aussi, on se contentera de rêver de maintien après ce retour parmi l'élite. Pour que cette saison à cinq clubs madrilènes au sein de l'élite espagnole ne soit pas uniquement un one-shot.