Mercredi 27 janvier. Des jeunes du quartier, âgés entre 10 et 12 ans, s'affrontent sur une largeur du terrain avec sur le dos la vareuse de la RSCA Foundation (fondation créée en 2011 dont le but est de venir en aide aux personnes malades, handicapées ou socialement défavorisées). Le Stade Everois, petit club d'Evere (commune du nord-est de Bruxelles), est drapé de mauve en cette après-midi de janvier. Pino Batshuayi, lui, retrouve un terrain ou plutôt un endroit qu'il connaît bien.
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Mercredi 27 janvier. Des jeunes du quartier, âgés entre 10 et 12 ans, s'affrontent sur une largeur du terrain avec sur le dos la vareuse de la RSCA Foundation (fondation créée en 2011 dont le but est de venir en aide aux personnes malades, handicapées ou socialement défavorisées). Le Stade Everois, petit club d'Evere (commune du nord-est de Bruxelles), est drapé de mauve en cette après-midi de janvier. Pino Batshuayi, lui, retrouve un terrain ou plutôt un endroit qu'il connaît bien. " C'était moins propre avant ", distille-t-il d'entrée. Aujourd'hui, le terrain boueux a laissé place à un synthétique et à une petite tribune des plus modernes. C'est ici que ses deux fils, Michy et Aaron (Iseka) ont débuté. Au RFC Evere, aux couleurs vert et noir qui, en 2012, sera englouti dans une fusion avec la RUSAS pour devenir le Crossing Schaerbeek Evere. Un projet qui fera long feu et qui laissera place aux rouge et noir de l'actuel Stade Everois FC. Si cette commune d'environ 40.000 habitants n'a jamais véritablement pesé sur la carte du foot bruxellois, elle a vu naître plusieurs grands talents puisque en dehors des frères Batshuayi-Iseka, JuniorNgalulaMbuyi, Nabil Dirar, Yannick Ferreira Carrasco ou Dieumerci Ndongala en sont également issus. " C'est à Evere que nous nous sommes installés à notre arrivée en Belgique il y a plus de 27 ans ", raconte Pino Batshuayi, la cinquantaine bien conservée. Sa femme, Viviane, rappelle les difficultés des débuts. " Venir ici avec un visa n'était pas trop compliqué. Mais obtenir des papiers pour rester définitivement, c'était autre chose. Les formalités ont duré six ou sept ans, on nous a baladés d'un avocat à l'autre et ça nous a coûté beaucoup d'argent. " Aujourd'hui, les soucis financiers sont bien loin. Michy brille sur le sol français avec Marseille alors que son petit frère, grande promesse d'Anderlecht, a retrouvé les terrains après une lourde blessure aux ligaments croisés. Pino, le père, lui, a eu moins de chance. S'il a quitté le Congo pour l'Europe, c'était dans l'espoir d'y faire une carrière ballon au pied. " J'espérais signer à Cologne mais après être passé sur le billard suite à des problèmes au genou, j'ai dû me résoudre à faire autre chose. " Les rêves de foot rangés au placard, Pino se lance petit à petit dans l'import-export de voitures d'occasion, souvent achetées ici et expédiées au Congo. Les joies footeuses, il les vivra par procuration. " Je venais les déposer sur ce terrain pour les entraînements. Parfois il faisait tellement froid que je passais l'entraînement à les regarder de la voiture. Mais le foot, était au centre de tout. Chez nous, rue Henry Dunant, dans notre premier logement en Belgique, il y avait une petite veranda où Aaron et Michy jouaient tout le temps. Et le week-end, les jours où ils n'avaient pas match, je les entraînais sur les terrains proches de la maison qui bordent la piscine du Triton. Parfois, il arrivait qu'on parte en famille, ma femme et mes enfants tous ensemble faire un jogging. " Dès son plus jeune âge, Michy est naturellement tourné vers les éléments offensifs comme Thierry Henry ou Ronaldinho dont les exploits sont compactés sur Youtube. " Un poster de Thierry Henry nous fixait dès qu'on entrait au WC ", se remémore Pino. Cette attirance pour le but, Michy, tout comme son frère Aaron, la développera très tôt. Au point d'en devenir une obsession. " Une drogue même ", raconte Michy. " On ne sait pas expliquer clairement ce qui se passe dans le corps quand on marque un but. On se sent voler. " " Même si j'ai réalisé un bon match, je ne suis pas satisfait si je n'ai pas scoré ", poursuit-il. " Pour moi, un attaquant ne fait un bon match que s'il marque. Mon père essaie de me remonter le moral mais ça ne sert à rien. Dans ces moments-là, je préfère rester seul, je me refais le film du match dans ma tête, toute la nuit, et je me demande pourquoi je n'ai pas marqué. Alors, je joue à la PlayStation, je me choisis et je me venge (Il sourit). Je dribble tout le monde et je vais marquer mes buts. " Mais Batshman est très éloigné du buteur un peu pataud dont le territoire ne se limite qu'au rectangle adverse. Il a besoin de jouer, de décrocher, de créer. " Depuis ses débuts à Evere, dès l'âge de six ans, sa grande force, c'est sa finesse et sa créativité plus que son sens du but qu'il développera bien plus tard ", raconte papa Pino. " Quand il reçoit le ballon, il a besoin d'en faire quelque chose de spécial. Moi aussi, j'étais comme ça. J'étais obligé de faire quelque chose que les gens aimaient voir. Le foot, c'est du spectacle. Je le lui disais déjà petit et je le lui rappelle encore aujourd'hui. Je lui dis de faire quelque chose pour que les spectateurs soient heureux, qu'ils voient quelque chose de différent. " Papa est persuadé du talent de ses rejetons. Et rapidement de nombreux observateurs du foot bruxellois emboitent le pas. Après un tournoi du côté de Woluwé, Michy file vers l'âge de 10 ans à la RUSAS où il prolonge son apprentissage pour quelques mois. Car le FC Brussels entre aussi dans la danse et attire la fratrie. " A partir de là, j'ai compris qu'il pourrait réussir dans le foot. Mais ça ne faisait pas plaisir à tout le monde. Il y a eu quelques disputes avec les dirigeants de la RUSAS, même les parents me disaient qu'il ne fallait pas être pressé, que mes fils étaient encore jeunes et qu'au Brussels ça allait être compliqué. " Et d'un point de vue logistique, ça le sera. S'il y a moins de dix kilomètres entre Evere et Molenbeek, traverser en heure de pointe d'est en ouest la capitale n'est pas une sinécure. " C'était très diffcile de l'amener à l'heure aux entraînements à cause des embouteillages ", raconte Pino. Souvent, Michy devait même se débrouiller seul. " Il venait en métro comme moi et on avait un petit retard deux ou trois fois par semaine ", raconte MehdiTarfi (ex-coéquipier chez les jeunes, aujourd'hui à l'Antwerp) dans la DH. " Au Brussels, ça passait mais pas à Anderlecht. " Car Michy ne pose son sac que pour quelque temps au sein de l'ex-club de JohanVermeersch. Moins d'un an plus tard, c'est le prestigieux voisin qui s'en empare alors que le petit frère, Aaron, a déjà rejoint la maison mauve. La famille, elle, déménage à Anvers ce qui complique évidemment toute l'organisation. " On y est resté six mois je crois. Il venait d'arriver à Anderlecht et je devais le conduire jusqu'aux entraînements après l'école. Ça devenait très difficile. Et on s'est réinstallé à Bruxelles, à Berchem cette fois. " C'est là qu'il va faire la connaissance de son meilleur ami, Julien Vercauteren (aujourd'hui à Westerlo après être passé par Nice) et de son " grand frère ", Andrea Mutombo (arrivé cet été à Inverness en D1 écossaise), cousin de Pelé Mboyo et Geoffrey Mujangi-Bia. Aujourd'hui exilé dans les îles après un parcours sinueux, Mutombo se remémore encore ce " Brussels-Anderlecht chez les U14. J'étais en bord de terrain avec Dedryck Boyata quand il nous a sorti un pied gauche-pied droit enchaîné par une frappe enroulée d'une telle vitesse ! Dedryck et moi, on s'est directement regardés. C'était tellement facile pour lui. J'ai vite compris qu'il avait ce truc en plus que les autres. Et physiquement, ça n'a jamais été un maigrelet. " Mais l'évolution s'arrête net du côté de Neerpede. Après avoir débuté à Evere, dans un petit club bruxellois, avoir grandi d'un échelon à la RUSAS, puis s'être retrouvé chez un cador du foot bruxellois au Brussels, le passage au coeur d'un club " national " ne dure qu'une saison au bout de laquelle il est viré. " Pendant deux jours, il est resté en pleurs dans le canapé. Il ne voulait même plus aller dormir dans sa chambre ", raconte sa maman, Viviane. Michy : " Tout ça pour des conneries sans importance, comme des petits retards à l'entraînement. Ils m'ont bien dit que la raison de mon renvoi n'était pas liée à mon niveau de jeu, seulement à mon comportement. " " Michy n'était pas le plus facile à gérer mais pas, non plus, un mauvais garçon pour autant. Mais c'est vrai qu'il prenait plus de place que les autres ", raconte Yannick Ferrera, son mentor durant son unique saison en mauve. Jean Kindermans, directeur de l'école des jeunes d'Anderlecht, reconnaîtra d'ailleurs, qu'au-delà d'un comportement jugé difficile, il doutait de sa réussite sportive, au contraire de celle du petit frère, Aaron. Michy fait donc marche arrière et retourne au Brussels mais surtout, il croise la route de Seth Nkandu (ex-entraîneur des jeunes à Anderlecht), qui a créé sa propre académie à Berchem (nsethacadémy) où plusieurs pépites de la capitale ont défilé (Michy, Aaron, Andrea Mutombo, Julien Vercauteren, Junior Malanda, etc). Chez Seth, c'est la qualité technique qui prime, le ballon est au centre de tous les exercices et les jeunes en redemandent. Pour compléter la formation, il y a évidemment les différents espaces agora de la capitale avec comme must, le parc des Eléphants à Berchem où tout ce qui se fait de mieux à BX se retrouve (Kagé, Bia, Mboyo, Vanden Borre, etc) les week-ends ou en semaine après l'école. " On a joué dans les métros, on dribblait les passants. On passait de parc en parc ", se remémore Andrea Mutombo. " La concurrence était incroyable, il y avait une émulation entre joueurs des quartiers. Je pourrais m'absenter dix ans, en revenant je pourrais te dire qui a côtoyé les quartiers de la capitale et qui n'en a pas fait partie. " " Regardez Michy effacer un homme sur un mètre, il a tout appris en jouant en rue ", certifie Pelé Mboyo. " Il a cette créativité, ces prises de balles, ces mouvements propres aux joueurs des quartiers ", confirme Paul-José Mpoku qui découvrira Michy chez les U21 du Standard où son coach, José Jeunechamp le faisait parfois nettoyer la camionnette ou ramasser les feuilles mortes en guise de punition. " Il faisait parfois un peu le king car il n'avait pas froid aux yeux et était audacieux mais c'est toujours gentil. Il a également un côté dragueur et amuseur-public. Et puis il a pas mal d'orgueil ", poursuit Jeunechamp. Michy, ce sont des traits enfantins et un naturel qui séduisent évidemment les plus jeunes mais qui cachent une vraie personnalité bien affirmée. " " J'aime être unique ", nous expliquait-il en mai dernier. " Je préfère avoir un sac à dos Bob l'éponge que du Gucci ou du LouisVuitton sur le dos. " PAR THOMAS BRICMONT - PHOTOS BELGAIMAGE - DIRK WAEM" Le foot, c'est du spectacle. Je le disais à Michy déjà petit et je le lui rappelle encore aujourd'hui. " - LE PÈRE, PINO BATSHUAYI " Regardez Michy effacer un homme sur un mètre, il a tout appris dans la rue. " - PELÉ MBOYO