Sous le coup de la déception, Ervin Zukanovic s'est lâché après le coup de sifflet du match à Malines, qui condamnait l'AS Eupen à participer aux PO3. " Même au Pakistan, on n'imagine pas une formule pareille ! ", fulminait-il. Trois jours plus tard, il avait retrouvé le sourire mais pas forcément changé d'avis. " J'ai raison, non ? ", questionne-t-il. " Si un ami me demande contre qui je jouerai samedi dans les play-offs, je lui répondrai : Charleroi ! Et le samedi suivant ? Encore Charleroi ! Dans deux semaines ? Toujours Charleroi ! Et on pourrait aller jusqu'à cinq... C'est aberrant, vous ne trouvez pas ? Moi, je suggérerais aux inventeurs de la réforme de jouer les PO3 en dix matches, la saison prochaine... C'est ainsi, on devra bien y passer, on n'a pas le choix. Ce n'est pas gai, mais j'ai connu pire dans ma vie. Et, le plus important : je suis toujours en vie ! "
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Sous le coup de la déception, Ervin Zukanovic s'est lâché après le coup de sifflet du match à Malines, qui condamnait l'AS Eupen à participer aux PO3. " Même au Pakistan, on n'imagine pas une formule pareille ! ", fulminait-il. Trois jours plus tard, il avait retrouvé le sourire mais pas forcément changé d'avis. " J'ai raison, non ? ", questionne-t-il. " Si un ami me demande contre qui je jouerai samedi dans les play-offs, je lui répondrai : Charleroi ! Et le samedi suivant ? Encore Charleroi ! Dans deux semaines ? Toujours Charleroi ! Et on pourrait aller jusqu'à cinq... C'est aberrant, vous ne trouvez pas ? Moi, je suggérerais aux inventeurs de la réforme de jouer les PO3 en dix matches, la saison prochaine... C'est ainsi, on devra bien y passer, on n'a pas le choix. Ce n'est pas gai, mais j'ai connu pire dans ma vie. Et, le plus important : je suis toujours en vie ! " Allusion à peine voilée à la guerre qu'il a connue à Sarajevo, alors qu'il n'était qu'un enfant en bas âge : " Un jour, je compte écrire un livre sur tout ce qu'il m'est arrivé, dans ma vie mais aussi dans ma carrière sportive. Si je peux vous donner le premier chapitre en exclusivité pour Sport/Foot Magazine ? Je n'ai pas encore pris la plume, mais je crois que je commencerais l'histoire au moment où je suis sorti du ventre de ma mère. Trois ou quatre ans plus tard, la guerre éclatait. Je me souviens de tout. Comment peut-on oublier cela ? Il y avait un homme qui faisait le guet à la fenêtre de l'immeuble que nous habitions, moi, mes parents et mon frère aîné. Il avait une mitraillette à la main. Lorsqu'il voyait qu'une offensive se préparait, il venait frapper à toutes les portes, pour nous dire de nous réfugier à la cave. Un jour, alors que le conflit s'aggravait, on a décidé de partir. Des obus tombaient tout autour de nous, mais on a réussi à rejoindre la gare et à prendre le dernier train en partance pour Ljubljana, en Slovénie. De là, on est parti pour Augsbourg, où l'on a vécu six ans. C'est là que j'ai appris l'allemand et que j'ai tapé mes premiers ballons. Pas au club local de 2e Bundesliga , simplement dans un petit club de quartier. Lorsque la situation s'est calmée dans les Balkans, on est reparti vivre à Sarajevo. Je me suis affilié au Zeljeznicar, le plus grand club de Bosnie-Herzégovine. J'y ai suivi toute la filière des équipes d'âge, jusqu'en équipe Première, en compagnie d'un certain Edin Dzeko . Mais c'est quoi, le championnat bosniaque ? C'est très politisé, les contacts sont plus importants que le talent, la corruption est présente. Les parents doivent régulièrement donner un petit bakchich à l'entraîneur pour que leur fils soit aligné le week-end. Je n'aimais pas et je suis parti en Autriche, à 18 ans. Seul, sans manager, dans le prestigieux club d'Austria Lustenau, en D2. Un échec. J'ai tenté ma chance dans un petit club amateur autrichien, Sulzberg, qui évoluait en... D4 ! Son président m'a procuré un permis de séjour et de travail. Il m'a proposé de travailler pour sa société, et de m'entraîner le soir. J'ai accepté, parce que j'étais prêt à tout pour réussir. Mais cela ne pouvait pas durer, et au bout d'un an, je suis retourné en Bosnie pour constater que rien n'avait changé. Et je suis reparti : direction l'Allemagne, Uerdingen plus précisément. Un club qui a joué en Bundesliga dans le passé, mais est retombé en Ligue régionale. En janvier 2009, j'ai passé un test à Mouscron, j'ai même disputé un match amical contre le Cercle Bruges, et j'avais convaincu l'entraîneur Enzo Scifo de mon potentiel. Malheureusement, l'Excelsior était empêtré dans ses problèmes de licence. Scifo avait beau me demander de signer, en m'assurant que le président allait régler tous les problèmes, il n'y avait aucune garantie. Dender m'a tendu la perche et je l'ai saisie. Cela peut paraître bizarre, mais cela reste à ce jour la meilleure expérience de ma carrière. Je n'ai gardé que de bons souvenirs de mon passage là-bas : petit club, mais très bien organisé, avec une ambiance très chaleureuse. Là aussi, j'ai joué tous les matches sans perdre une minute, comme cette saison à Eupen. Cela signifie : pas de blessure, peu de cartons jaunes. Je suis un défenseur qui privilégie le jeu de position plutôt que les duels, et qui soigne sa relance, c'est peut-être une explication. Malheureusement, on est descendu, via le tour final avec les clubs de D2, au terme de cette saison où la D1 est passée de 18 à 16 clubs et où il y avait donc quatre descendants. J'ai accepté d'accompagner Dender en D2, sur l'insistance du président Patrick De Doncker qui m'a promis un beau contrat en échange de ma fidélité et m'a assuré qu'on ne resterait qu'une saison dans l'antichambre. Hélas, il s'est trompé sur ce dernier point. Dender n'est pas remonté et je suis allé trouver le président pour lui dire : - Désolé, président, une saison dans l'antichambre ça va, deux ce serait trop. Je ne suis pas un joueur de D2, je vous quitte... J'ai accepté l'offre d'Eupen, néo-promu, en sachant qu'il s'agissait là aussi d'un petit club et que je risquais d'y connaître également la relégation. Mais la D1, c'est une vitrine : on a plus de chances d'être repéré en évoluant dans un club de bas de classement en D1 que dans un club de haut de classement en D2. A 24 ans, j'espère pouvoir ajouter d'autres chapitres, plus glorieux. Car, jusqu'à présent, ma carrière a été une catastrophe. Pour le livre, je verrais bien un titre du genre : N'abandonne jamais ton rêve . Car la roue tourne parfois très vite, et je n'en veux pour preuve que mon ami Dzeko. A une époque, on a eu un entraîneur tchèque au Zeljeznicar Sarajevo : Jirzi Plisek , qui fut sélectionneur de jeunes dans son pays. Edin avait 17 ans, et cet entraîneur a dit un jour : - Ce gars-là, il faut en prendre soin, car il a du talent... Mais, quelque temps plus tard, il a été limogé et Edin est retombé dans les oubliettes. Il a suivi l'entraîneur à Usti, en... D2 tchèque. Le transfert s'est réglé pour 25.000 euros, imaginez-vous. Là, il a affolé les compteurs et n'a pas tardé à attirer l'attention de clubs de D1. Il est parti à l'Union Teplice, pas le club le plus prestigieux, mais il militait parmi l'élite. Vous connaissez la suite : Dzeko a été appelé en équipe nationale, a marqué contre la Turquie, a signé un contrat de quatre ans à Wolfsburg où il est devenu champion d'Allemagne, et joue aujourd'hui à Manchester City. Je me dis que, ce qui est arrivé à mon ami, peut m'arriver aussi. Aujourd'hui, je m'apprête à jouer les PO3 avec Eupen. Demain, je jouerai peut-être la Ligue des Champions. " " J'ai beaucoup de contacts actuellement, mais c'est prématuré d'en parler. Je vous en aviserai en temps voulu. Des contacts en Belgique ou à l'étranger ? Les deux. Si cela ne tenait qu'à moi, j'aimerais rester dans votre pays. Pas en D2, j'ai assez donné. Mon plan de carrière idéal serait : deux ou trois ans dans un grand club belge, pour mûrir encore un peu et me préparer pour le grand saut, dans un championnat plus relevé, vers 26 ou 27 ans. Mais cela, c'est la théorie. "Et Eupen n'y est pas encore, en D2 ! " C'est clair. Mais on doit être conscient que c'est un véritable parcours du combattant. Un marathon de 11 matches, car si l'on passe l'obstacle de Charleroi, on devra encore se farcir le tour final avec trois clubs de l'antichambre. Je ne veux pas jouer les oiseaux de mauvais augure, mais le parallélisme avec ce que j'ai vécu avec Dender m'effraie un peu. Dans un barrage, l'aspect mental joue un rôle prépondérant. A Dender, l'ambiance avait été excellente durant toute la saison régulière, mais lors du dernier match, on a pris un coup sur la tête. Une victoire, contre un... Charleroi démobilisé, nous aurait assuré du maintien direct. On a perdu et on a abordé le tour final avec le moral dans les chaussettes. On a échoué, alors que Roulers, qui se doutait depuis plusieurs semaines que son salut passerait par ce tour final et qui s'y était préparé en conséquence, s'est sauvé. Cela ne vous rappelle pas la situation actuelle, avec Eupen dans le mauvais rôle ? Charleroi se doute depuis trois mois que son salut éventuel passerait par les PO3. Eupen, au contraire, a toujours eu le maintien direct en tête. Le verdict de la dernière journée de championnat nous a assommés. Mais on se battre jusqu'au bout. Moi, en particulier, je ne baisserai jamais les bras. Tout ce que j'ai vécu, dans ma vie et dans ma carrière, m'a forgé un moral d'acier. Ce ne sont pas 11 matches couperet qui vont m'effrayer. L'important, lorsqu'on aborde des rendez-vous aussi cruciaux, est d'évacuer la pression. Il ne faut surtout pas stresser en se disant : -Si on perd ce match-là, c'est fichu ! On doit aborder ces matches en étant concentrés mais détendus. Le groupe doit être soudé, donc tout team-building serait le bienvenu. Un barbecue, une balade dans les Hautes Fagnes, pourquoi pas ? Pour l'instant, l'ambiance est bonne. L'affaire Momo Dahmane ? Excusez-moi, mais ce n'est pas à moi d'en parler : je ne fais pas de politique. Je le répète : l'ambiance est bonne, le vestiaire n'est pas en feu, loin de là. " PAR DANIEL DEVOS - PHOTO: IMAGEGLOBE " Ce qui est arrivé à mon ami Dzeko peut m'arriver aussi. Aujourd'hui, je m'apprête à jouer les PO3. Demain, je jouerai peut-être la Ligue des Champions. "