En pleine effervescence canaise, Luc Eymael, Liégeois de 53 ans, nous reçoit chez lui sur les hauteurs de Libreville. L'endroit est surprenant... et pas des plus accueillants. Le rendez-vous a pour lieu le camp militaire de Baraka. A l'entrée, des gardes s'interrogent sur notre présence et finissent par ouvrir les grilles après leur avoir tendu le cornet avec notre hôte au bout du fil.
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En pleine effervescence canaise, Luc Eymael, Liégeois de 53 ans, nous reçoit chez lui sur les hauteurs de Libreville. L'endroit est surprenant... et pas des plus accueillants. Le rendez-vous a pour lieu le camp militaire de Baraka. A l'entrée, des gardes s'interrogent sur notre présence et finissent par ouvrir les grilles après leur avoir tendu le cornet avec notre hôte au bout du fil. On serpente entre les bâtiments de l'imposant prytanée militaire de la capitale gabonaise et on s'installe dans un appartement des plus basiques : table de salon, divan (avec cousins zébrés...) et une tv pour mettre un peu de vie à un ensemble pas très cossu. C'est là que loge l'entraîneur du FC Missile, le club du ministère de la Défense, comme son nom laisse à penser. Pour les amateurs des séries inférieures, Eymael est loin d'être un inconnu. Après avoir fourbi ses armes au Lorrain-Arlon, à Hamoir, Sart ou encore à Spy, son terrain de jeu a diamétralement changé au début de l'hiver 2010. Il y a deux ans, c'est direction Kinshasa et son club le plus populaire, le Vita Club. Le manager, Eric Depireux est l'intermédiaire à cette aventure. Papa Henri a laissé de jolis souvenirs et gardé de précieux contacts en RDC où il fut sélectionneur de 2006 à 2007. " Pour mon premier entraînement au Vita, il y avait 35.000 personnes ", raconte Eymael, le teint hâlé et le physique entretenu. " C'était de la pure folie. J'ai terminé la séance aphone tant le public faisait du bruit. Heureusement, les séances suivantes étaient plus calmes même si c'est en rien comparable avec ce qu'on connaît en Europe. "D'autant que l'entraînement est payant dans un pays qui connaît de graves problèmes économiques. Lors des matches, c'est régulièrement 100.000 personnes qui garnissent les travées du Stade des Martyres dont la capacité affiche pourtant 85.000 personnes. Luc nous montre d'ailleurs sur son pc portable plusieurs vidéos de la folie ambiante. Au Vita, le Liégeois, pourtant inconnu au bataillon congolais, fait rapidement l'unanimité. Une série de succès impressionnante (16 victoires, un nul) toutes compétitions confondues le rendent rapidement très populaire. " Heureusement, j'aime le contact avec les gens. Et là-bas, c'était souvent 50 personnes qui m'arrêtaient en rue. Par contre, pour circuler à Kin, c'est quasiment impossible. J'avais un chauffeur qui avait une matraque et la sortait quand ça frottait un peu trop... "Malgré des résultats admirables, l'expédition ne dure que six mois. Alors que le Vita s'apprête à disputer l'importantissime huitième de finale de la Coupe des Champions face au club camerounais du Cotonsport, notre compatriote est arrêté à l'entrée du stade. " Alors que je vais entrer dans l'enceinte et rejoindre les vestiaires, un des types de la sécu que je connaissais très bien me dit : -Coach, je ne peux pas vous laisser entrer, je suis désolé. Pour une histoire de fétichisme, le major et le manager du club décident d'installer sur le banc, Chris O'Loughlin, un jeune Irlandais qui avait entraîné le Vita entre 2008-2009. Le hic, c'est que le match est perdu (0-1). Les supporters deviennent complètement fous, c'est la guerre en tribune et ça continue à l'extérieur. Ils poursuivent le coach et les joueurs rejoignent leur bus sans passer par le vestiaire. Au retour au Cameroun, je retrouve le banc en étant persuadé qu'on va se faire ramasser (défaite 2-0). Et après la rencontre, je reprends l'avion vers Kin, seul, sans mon équipe et mon staff. Ils avaient peur de se faire lyncher et se sont préparés pour le prochain match de championnat au Cameroun... Mon aventure au Vita était définitivement terminée. Les supporters m'ont contacté via Facebook pour savoir qui était responsable de ma mise à l'écart. Quand ils l'ont su, ils sont partis brûler les pompes à essence dont ce dirigeant était propriétaire. " Eymael touche tout de même les six derniers mois de son contrat d'un an. " J'ai téléphoné au Général Gabriel Amisi (alias Tango Fort), le président du Vita, avec qui j'ai trouvé un arrangement. " Retour au pays l'été dernier. Les divers contacts avec un club chypriote, le Mouloud Club d'Alger, et les clubs tunisiens du Sfax et du Stade Tunisien (" mais la situation politique était encore trop tendue ") n'aboutissent à rien. Eymael reprend son poste d'enseignant en éducation physique dès la rentrée scolaire. " En partant pour l'Afrique, j'avais pris des congés sans solde de trois mois en trois mois. Je savais très bien que je pouvais m'attendre à tout là-bas. " Et malgré l'expérience congolaise, et sa fin ubuesque, Luc repart pour un tour mi-septembre. Direction cette fois, le Gabon. " La direction du FC Missile m'a voulu sur-le-champ. Le club était champion en titre et on m'avait parlé d'une compétition mieux structurée qu'au Congo. A l'arrivée, j'avoue être déçu du manque d'engouement. On joue devant 3.000 personnes pour les petits matches, 10.000 pour les gros... Durant la CAN, les gens sont surexcités parce que c'est le pays qui joue. Mais la ferveur va vite retomber dès la fin de l'épreuve. Quant à l'organisation, c'est parfois n'importe quoi. Exemple : ce match de championnat prévu à 16 h. En arrivant au stade, on apprend qu'il faut se changer à l'extérieur car il y avait un match sur le même terrain à 14 h. Vers 15 h, on me dit qu'il va falloir annuler la rencontre car la sélection chinoise des -20 veut s'entraîner à 16 h alors qu'elle joue le lendemain. A 15 h 55, on me rappelle pour me dire que finalement la rencontre de championnat aura bien lieu. J'ai dû rappeler mes joueurs qui étaient déjà éparpillés. Même en 4e Provinciale, on ne connaît pas de situations pareilles. Pour un gars comme moi qui est très perfectionniste, c'est difficile à vivre. J'attache par exemple beaucoup d'importance à la préparation physique mais je dispose de structures insuffisantes pour travailler correctement. "Quelques sourires accompagnent les anecdotes africaines sans toutefois cacher les pointes de fatalisme. Des maillots Joma, qu'il a commandés au distributeur belge, traînent dans un coin du salon. Luc attend qu'ils soient floqués. " J'aimerais me rapprocher de mes deux filles mais en Belgique, il faut un nom, un passé pour réussir. Avec cette mentalité, Mourinho et Wenger n'y seraient jamais parvenus ", regrette ce pote à Dominique D'Onofrio qui a coaché dans les années 90 les jeunes du FC Liège où l'on retrouvait les Guillaume Gillet, François Sterchele ou Logan Bailly. Avant de conclure : " A part Gerets ou Goethals, quel coach belge a disputé un huitième de finale de la Ligue des Champions ? Moi, je l'ai fait : ça a beau être en Afrique, c'est quand même la Ligue des Champions... " PAR THOMAS BRICMONT, À LIBREVILLE (GABON)" Pour mon premier entraînement au Congo, il y a avait 35.000 personnes. "