Le samedi 1er juin, à la faveur de la finale de la Ligue des Champions entre Tottenham et Liverpool, The Antwerp Arms va être au coeur de toutes les émotions. Le bistrot, qui sert de refuge à la communauté locale et aux supporters des Spurs depuis sa fondation à la fin du 19e siècle, est situé dans le quartier de Tottenham, non loin de l'ancien White Hart Lane, sur les ruines duquel on a érigé l'enceinte actuelle des Spurs.
...

Le samedi 1er juin, à la faveur de la finale de la Ligue des Champions entre Tottenham et Liverpool, The Antwerp Arms va être au coeur de toutes les émotions. Le bistrot, qui sert de refuge à la communauté locale et aux supporters des Spurs depuis sa fondation à la fin du 19e siècle, est situé dans le quartier de Tottenham, non loin de l'ancien White Hart Lane, sur les ruines duquel on a érigé l'enceinte actuelle des Spurs. La nouvelle arène est une perle architecturale, avec beaucoup de verre et des allures d'OVNI. Le fan-shop est aussi vaste qu'un hall sportif. Le but de Jan Vertonghen contre le Borussia Dortmund passe sans arrêt sur l'écran géant. Les maillots à cent euros la pièce filent comme des petits pains depuis la qualification du club pour la finale de la LC. Le contraste entre cette oasis de richesse et les alentours ne pourrait être plus saisissant. Au début du siècle passé, il faisait bon vivre à Tottenham. La bourgeoisie aisée s'y était installée, lasse de l'agitation et de la puanteur du centre de Londres. Mais depuis la fermeture de quelques usines dans les années '80 et '90, comme celle de Gestetner, fabricant de copieuses, le quartier décline. Tottenham Hotspur FC est désormais le principal employeur du quartier, avec les innombrables commerces de nuit, les bars à pitas et et les salons de coiffure. Le nouveau stade et, peut-être, le principal trophée européen, doivent servir de catalyseurs pour revaloriser le quartier. Du moins les gens l'espèrent-ils. " Nous obtenons des matches de NFL et j'ai entendu dire que Beyoncé va se produire dans le stade ", explique la gérante de l' Antwerp Arms avec un large sourire. " Le nouveau stade peut changer beaucoup de choses ici. Je décèle déjà des améliorations : on refait les routes, on construit une école, des appartements et des bureaux vont être aménagés... J'espère donc qu'il y aura aussi des touristes et de nouveaux employeurs. Le football a été, plus que jamais, un soutien pour les gens pendant les bagarres de 2011 ( en août 2011, des confrontations entres des jeunes et la police ont ravagé le quartier. Les jeunes ont mis le feu à des commerces et à des appartements, ndlr). White Hart Lane a été un des rares bâtiments épargnés. Ça en dit long sur l'importance du football pour notre quartier." Elle aime y habiter malgré la mauvaise réputation de l'endroit, ajoute-t-elle. Puis son regard se trouble. " La renaissance du quartier pourrait aussi obliger beaucoup de gens à déménager car les prix de l'immobilier vont flamber. " High Road, une rue à forte circulation qui traverse Tottenham, abrite le nouveau stade ainsi que des cafés mal famés de supporters comme The Bricklayers Arms. Il personnifie parfaitement le quartier : vivant, multiculturel mais aussi appauvri et un peu dangereux. On y voit plus de sans-abri, d'ivrognes et de symboles religieux qu'à Chelsea et Arsenal. On sent que le chômage opère des ravages. La rue est plus souvent le théâtre de bagarres mortelles qu'ailleurs, au centre de Londres. On est confronté à cette réalité dès qu'on sort de la station de métro Seven Sisters, à un quart d'heure de marche du stade. Les traces de sang séché sur le trottoir sont éloquentes. Pourtant, Tottenham Hotspur FC a l'image d'un club de classe. Maillots blancs impeccables et shorts bleu marine. Un football soigné, une tradition de footballeurs techniques comme Osvaldo Ardiles, Paul Gascoigne, David Ginola, Darren Anderton, Gary Lineker, Christian Eriksen ou notre Mousa Dembélé. Tottenham est aussi lié à la riche communauté juive, un trait qu'il partage avec l'Ajax Amsterdam. Martin Cloake, co-président de la fédération des supporters de Tottenham Hotspur et auteur de plusieurs livres sur les Spurs, esquisse une courte histoire du club et des environs : " La popularité du club a grandi suite à sa victoire en FA Cup en 1901. Il a été le premier club n'appartenant pas à la League à gagner le trophée, contre Sheffield United, une valeur sûre de l'élite anglaise. " Ce succès a conforté le statut des Spurs, représentants des suburbs. Le style de jeu raffiné s'y est ajouté ensuite, grâce à une révolution tactique. A ses débuts, le football anglais se distinguait par la présence de sept joueurs aux avant-postes, approvisionnés par de longs ballons, comme en rugby. Il était mal vu de procéder par combinaisons puisque ça revenait à imiter le continent. Mais Tottenham a donc adopté ce style de jeu sous l'influence de son entraîneur écossais, Peter McWilliam, au début des années 1900. Par la suite, Arthur Rowe et Bill Nicholson ... comme maintenant Mauricio Pochettino ont repris son style de jeu. Winning in style reste un slogan des Spurs. " Cette étiquette s'est retournée contre nous, puisque nous n'avons plus rien gagné depuis les années '80 ", poursuit Cloake. " Les détracteurs du club l'ont accusé de préférer les apparences au succès. L'ère ArsèneWenger à Arsenal, le grand rival du nord de Londres, a donc été une fameuse claque. Non seulement, Arsenal a eu plus de succès que nous mais, en plus, il l'a obtenu avec notre style de jeu. Nous avons sombré pendant que Chelsea et Arsenal dominaient. Il était donc logique qu'ils attirent les jeunes supporters. Peut-être une victoire en LC rendra-t-elle leur dynamique aux Spurs. " Malgré la mondialisation de la Premier League, l'identification au voisinage reste un aspect crucial pour les supporters londoniens, selon Cloake. " Toute l'histoire de Tottenham Hotspur, de sa fondation par quelques étudiants en 1882 jusqu'à nos jours, se déroule à HighRoad. Quand il a été question de déménager au stade olympique, il y a quelques années, beaucoup de gens ont estimé que ce serait la fin du club. Finalement, West Ham s'y est installé. La démographie londonienne a énormément changé ces vingt dernières années mais même si beaucoup de familles ont emménagé au sud de Londres, plus abordable financièrement, ce lien persiste. J'ai fait de même : j'habite de l'autre côté de la Tamise, ce que les vrais Londoniens désapprouvent. Presque tout le monde a habité à Tottenham ou y possède de la famille." Le mythique White Hart Lane a beau avoir disparu, les supporters ont immédiatement adopté le Tottenham Hotspur Stadium. Cloake : " We love it ! Lors du match de LC contre Manchester City, il y avait un tapage de tous les diables grâce au toit, spécialement conçu par les ingénieurs du son de U2. Les installations sont superbes, les tribunes proches du terrain et les prix de l'horeca raisonnables. Beaucoup de gens se rendent donc tôt au stade et s'y attardent après le match. C'est devenu une excursion d'une journée." Cela n'a pas d'impact négatif pour les pubs locaux, au contraire. La capacité du stade ayant presque doublé, de 35.000 à 60.000 places, plus de spectateurs se rendent à Tottenham. " Les anciens clients restent fidèles à leur pub. Ils ne veulent pas modifier leurs rituels et s'attardent au moins deux heures après le match ", sourit la patronne des Bricklayers Arms. " Arsenal s'y est mal pris dans le déménagement de son stade ", raconte John, qui vit avec sa famille à Highbury depuis vingt ans, à cent mètres de l'ancienne arène des Gunners et du très chic Emirates Stadium, érigé en 2006 au coin de Highbury Hill. " Le club n'a pas suffisamment tenu compte des habitudes de ses fidèles abonnés, qui se sont vus attribuer une place à côté d'un touriste japonais. Il s'est trop focalisé sur les VIP, les visiteurs occasionnels et les hommes d'affaires. Du coup, l'ambiance a changé : les gens veulent surtout du divertissement. " L'avantage du changement, c'est que le voisinage a bénéficié d'un lifting. Au siècle passé, Arsenal était un bruyant quartier ouvrier mais il est devenu un quartier paisible habité par la classe moyenne. Familles à deux salaires et retraités vivent dans de coquettes maisons blanches à deux façades. Holloway Road, où se trouve la Metropolitan University of London, traverse les quartiers de Highbury et d'Islington. A côté des parcs bien entretenus où s'ébattent les enfants et où s'entraînent les sportifs, on est frappé par le nombre de nouveaux bâtiments dans les rues adjacentes. Comme sur le site de l'ancien stade de Highbury, devenu un ensemble de bureaux et d'appartements luxueux. L'Est et le West Stand sont restés car ils sont protégés. A l'intérieur du complexe, on distingue encore la structure d'un stade de football, en forme de rectangle, mais le terrain a fait place à un parc bien entretenu, au milieu. Nous arrivons à la dernière étape de notre promenade. Nous descendons à South Kensington, un des quartiers les plus chers de Londres, pour marcher vers Kings Road à Chelsea. " Dans les années '60 et '70, les hippies défilaient dans Kings Road et des icônes rebelles comme Mick Jagger et George Best fréquentaient ses cafés. En fait, Chelsea était le quartier général de la contre-culture. Ça a changé depuis car l'endroit est plus prospère", nous a expliqué Martin Cloake avant que nous nous séparions. Kings Road n'a, de fait, plus grand-chose du rock'n roll-vibe des folles décennies mais il conserve du hip and happening, plutôt fréquenté par des yuppies que par des bohémiens. Galeries, musées, maisons de maître et confortables cafés meublent l'endroit. Le reste de Londres raconte ironiquement qu'on y consomme plus de vin que de bière. Quelques étudiants en costume pénètrent au Chelsea Potter, l'endroit où il faut se montrer. L'un d'eux est supporter de Chelsea. Quand nous lui demandons sa motivation, il répond le plus sérieusement du monde : " J'aime la richesse et le statut qui entourent Chelsea. C'est d'ailleurs pour ça qu'on nous déteste tant. On dirait que tout le monde est contre nous et c'est ce qui soude les fans de Chelsea, selon moi. " Après une pinte anglaise sans anse et bien trop grande et un hamburger trop gras pour être sain, nous reprenons notre marche vers Fulham Broadway, où se trouve Stamford Bridge. Des garçons en tenue de football pénètrent dans le stade, se réunissent dans un café situé dans une aile de celui-ci, la même que celle qui intègre un hôtel. Pour quelque 150 euros par nuit, on peut louer une chambre au Millenium Hotel Chelsea FC. Les jeunes sont en fait des collaborateurs du club auxquels leur employeur a gréé une journée de gâteries. " Un tournoi de football, un barbecue, de la musique et un drink, maintenant, le tout organisé par le club ", explique l'un d'eux, contrant ainsi la réputation de froideur des Blues. Le Chelsea Football Club se trouve en fait sur le territoire de Fulham, qui abrite le plus ancien club londonien, Fulham FC. Les Blues ont longtemps traîné l'étiquette de hooligans et de personnes de basse classe. " Historiquement, Chelsea était le club des protestants, Arsenal celui des catholiques et Tottenham celui des Juifs. Ils ne représentent plus qu'un pourcentage marginal. Chelsea a conservé une petite partie du hooliganisme des années '80. C'est un quartier très contrasté. J'y ai habité : le côté glamour côtoie une atmosphère plus agressive qui vient des classes inférieures. Mon auto était constamment abîmée. On a même lancé un feu de Bengale dans mon appartement. La confrontation entre riches et pauvres entretient les frustrations. Si vous consultiez la carte géographique des revenus à Londres, vous remarqueriez que la ville n'est que croisements entre rues pauvres et riches." C'est Jonathan Wilson qui tient ces propos. Il est un des journalistes les plus réputés d'Angleterre. Il travaille pour The Guardian, World Soccer, The Blizzard et a écrit plusieurs livres sportifs, dont Inverting the pyramid, récompensé par un prix. Il vit et travaille à Londres depuis plus de vingt ans, sans jamais avoir aimé la ville. Il est loin d'être le seul dans ce cas, affirme-t-il. " Londres est une ville étrange. Peu de gens en parleront avec passion. J'y habite parce que je peux y gagner de l'argent mais mon coeur est resté à Sunderland. Il y a sans doute plus de passion au nord de l'Angleterre mais le succès est la clef de tout. Si Tottenham commence à empiler les trophées, les jeunes le supporteront et vous verrez partout des gens se balader avec le maillot des Spurs. Le football anglais s'est professionnalisé à partir de 1888. A cette époque, les clubs provinciaux du nord détenaient le pouvoir. Il a fallu attendre 1931 pour voir un premier club londonien, Arsenal en l'occurrence, enlever le titre. Le football a suivi l'évolution du capital, qui s'est progressivement déplacé des provinces agricoles aux grandes villes. Le pouvoir s'est implanté à Londres. La Premier League est devenue une compétition mondiale ces vingt dernières années, en conquérant tous les continents. Où veulent investir les sponsors internationaux ? A Londres, évidemment. Ajoutez-y Manchester et Liverpool qui sont de grands noms." Selon lui, d'autres clubs londoniens peuvent-ils se frotter à l'élite ? Wilson : " Depuis que West Ham est installé dans un nouveau stade, il s'y passe des choses intéressantes. Il tente de se profiler comme le club de toute la capitale. Il mise sur son identité de club d'une grande ville. Si Tottenham enlève la Ligue des Champions, il sera pris davantage au sérieux par le reste de l'Europe, ce qui n'est pas encore le cas. Les grands talents préféreront les Spurs à Chelsea, par exemple. Mais à court terme, aucun club ne surpassera Manchester City. Voici mon top trois du football anglais actuel : City, Liverpool, Tottenham. Dans cet ordre."