Dans les journaux, les magazines et les guides touristiques. Partout, ou presque, les colonnes des médias belges proposent à leurs lecteurs et lectrices des vacances aux tons noir-jaune-rouge. La faute à la pandémie et ses mesures sanitaires, qui réduisent le champ des possibles en termes de villégiature, mais qui forcent à redécouvrir le Royaume et ses merveilles parfois tombées dans l'oubli. Parmi elles, la réserve du Sahara de Lommel. Des chemins de sable, des forêts de conifères et de l'eau claire, pour un ersatz des Landes françaises, à l'extrême nord du Limbourg et trois ricochets d'Eindhoven. L'agréable désert, au sens propre comme au figuré, n'a pas nécessairement été l'argument principal pour séduire le City Football Group, habitué des métropoles et des grands ensembles. Le 11 mai dernier, les têtes pensantes du CFG signent contre toute attente le rachat du Lommel SK, qui devient ainsi la nouvelle filiale de la multinationale. De ce coin perdu du pays à Manchester, New York, Melbourne, Bombay ou Yokohama, il n'y a désormais qu'un pas.
...

Dans les journaux, les magazines et les guides touristiques. Partout, ou presque, les colonnes des médias belges proposent à leurs lecteurs et lectrices des vacances aux tons noir-jaune-rouge. La faute à la pandémie et ses mesures sanitaires, qui réduisent le champ des possibles en termes de villégiature, mais qui forcent à redécouvrir le Royaume et ses merveilles parfois tombées dans l'oubli. Parmi elles, la réserve du Sahara de Lommel. Des chemins de sable, des forêts de conifères et de l'eau claire, pour un ersatz des Landes françaises, à l'extrême nord du Limbourg et trois ricochets d'Eindhoven. L'agréable désert, au sens propre comme au figuré, n'a pas nécessairement été l'argument principal pour séduire le City Football Group, habitué des métropoles et des grands ensembles. Le 11 mai dernier, les têtes pensantes du CFG signent contre toute attente le rachat du Lommel SK, qui devient ainsi la nouvelle filiale de la multinationale. De ce coin perdu du pays à Manchester, New York, Melbourne, Bombay ou Yokohama, il n'y a désormais qu'un pas. Lorsque l'Abu Dhabi United Group met le grappin sur Manchester City, en 2008, le Cheikh Mansour a les clés du coffre familial et les plans ficelés pour une opération mondiale. Demi-frère de l'actuel président des Émirats arabes unis et Ministre des Affaires présidentielles, le Cheikh vise clairement plus loin que le crachin du nord de l'Angleterre. Pour passer entre les gouttes, il nomme le candidat idéal : Ferran Soriano, ex-dirigeant du Barça, chargé des finances catalanes et promu CEO des Citizens en 2012. Ancien deuxième ligne de rugby, alors gérant de la compagnie aérienne Spanair, Soriano doit assurer l'envol des Skyblues sur le modèle barcelonais, tel un ballon en touche déposé dans les mains du troisième sauteur au pays de l'ovalie. Si la terre est ronde, Soriano compte la rendre rentable sous toutes ses formes. Six ans plus tôt, il avait déjà présenté à Londres sa vision des choses, en vingt-huit slides : transformer les grands clubs en promoteurs d'événements locaux, " comme un cirque " ou mieux, à la façon de Walt Disney, telle une " organisation mondiale de divertissement ". Une sorte de " Coca-Cola du football " - selon des expressions empruntées au Guardian - avec des antennes postées sur tous les continents, dans le but de faire fructifier le marketing de la maison-mère, en maquillant le tout de préceptes de jeu mielleux. Les grands esprits se rencontrent. Pour le régime d'Abu Dhabi, qui se rêve en leader de la région du Golfe, le sport-roi est un instrument de géopolitique et le meilleur outil de son soft power. Pour Ferran Soriano, qui a essayé - en vain - d'installer un projet similaire à Barcelone, la fondation du City Football Group concrétise sa lubie en 2014. " Le City Football Group, c'est l'émanation de l'émirat d'Abu Dhabi. Son réseau de clubs n'est que le vernis de sa politique étrangère et de sa puissance économique ", pose Raphaël Le Magoariec, doctorant au sein de l'équipe Monde arabe et Méditerranée de l'Université de Tours, et spécialisé dans les politiques sportives des pays du Golfe. Il n'y a donc pas de hasard quand le CFG ouvre son capital à deux sociétés chinoises à vocation médiatique, grâce à l'entremise du président Xi Jinping, puis au fonds d'investissement américain Silver Lake, qui récupère à l'automne dernier 10% des parts en échange de 500 millions de dollars, valorisant par la même occasion l'ensemble du groupe à cinq milliards. L'histoire d'un gigantesque poisson dans une minuscule mare, où le Lommel SK paraissait inévitablement destiné à la noyade. Avant le Limbourg, le City Football Group s'est minutieusement implanté à des points stratégiques du globe. Si, fin 2017, le board du CFG louchait sur un potentiel investissement au KV Ostende, pour acter la fin du règne de Marc Coucke à la côte, il lorgnait déjà depuis quelques temps sur la JPL. Les Football Leaks, relayés par Le Soir, rappellent en effet l'intérêt suscité autour du Sporting de Charleroi. Considéré trop " gros ", trop important, le club zébré ne virera jamais au bleu ciel, malgré une rencontre au Mambourg entre les dirigeants citizens et Mehdi Bayat, en novembre 2013. " J'ai l'impression que le City Football Group est à l'affût d'opportunités liées au contexte économique, à la manière de leur rachat du club belge de Lommel, qui était au bord du gouffre ", lance dans France Football Jacques Rousselot, actionnaire majoritaire et président de l'AS Nancy-Lorraine, également dragué par le CFG, au même titre que Troyes, son voisin français, qui deviendra bel et bien, début septembre, le dixième club-filiale du CFG. Au Soevereinstadion, le temps manquait pour faire les difficiles. Le 8 avril, la Commission des Licences motive son refus : il manque 1,65 million d'euros dans les caisses et Udi Shochatovitch cache sous sa casquette de propriétaire une étiquette d'agent. L'Israélien, fraîchement arrivé il y a un an, faisait transiter des joueurs depuis son académie en Gambie par le truchement d'une société basée à Chypre. En août 2019, il plaçait d'ailleurs l'île parmi les " trois paradis pour le business du football ", après le Portugal et la Belgique, grande gagnante, parce qu'elle ne fixe " aucune règle ". Aujourd'hui, Udi Shochatovitch se trouve à des kilomètres des rangées de pins de Lommel. Les affaires marchent toujours et tournent même à plein régime. Impossible de ne pas le penser dans le coup, lui, l'avocat, le proche de Pini Zahavi, compatriote et agent au réseau planétaire, jamais loin de Manchester City. " Bien sûr que c'était moi ", lâche l'éphémère patron du LSK, au détour d'une conversation éclair. " C'était mon club et je suis celui qui l'a offert à City. Mais ils n'y sont pas entrés par la grande porte. " Ce sera tout. Pour le reste, les représentants du City Football Group préfèrent agir dans l'ombre. Attendre que les industriels locaux déposent un chèque de 1,65 million d'euros sur le bureau de la CBAS, réunie le 7 mai pour trancher, puis appuyer sur l'accélérateur, une fois la licence professionnelle accordée. Discrétion est le mot d'ordre. Que ce soit à Abu Dhabi ou au sein des instances du football belge. Le rapport de la CBAS ne mentionne nulle part le City Football Group. Ni Jeroen Pinoy, le président de la séance du 7 mai, ni Nils Van Brantegem, le manager des licences, ne souhaitent commenter le dossier. Le premier argue que " tous les éléments figurent dans la décision ", le second se dit tenu au " secret professionnel ", mais souligne quand même que " Lommel et ses représentants ont fourni tous les documents nécessaires " dans les délais impartis. De son côté, Bob Nijs se veut plus bavard. Le bourgmestre CD&V de Lommel explique plutôt avoir été contacté, via mail, par un obscur employé de la VUB, l'université néerlandophone de Bruxelles. Dans le courriel, l'homme ne révèle pas l'identité des investisseurs intéressés, mais promet du lourd. Bob Nijs et Paul Kerkhofs, président des Vert et Blanc, se réunissent alors en visioconférence avec les repreneurs mystérieux. " Nous ne nous y attendions vraiment pas ", assure Nijs, qui répond volontiers aux questions, à l'inverse de son collègue du jour. " Paul était aussi très surpris lorsque les investisseurs se sont présentés. C'était impossible de trouver un meilleur partenaire. " Sur l'écran, les visages du City Football Group se succèdent : Diego Gigliani, responsable des " clubs émergents ", Brian Marwood, ancien joueur et directeur général du football, Andrew Young, directeur financier, et Simon Cliff, conseiller juridique. Les deux derniers cités rejoignent officiellement le board du Lommel SK le 13 mai, deux jours après l'annonce officielle de la reprise. Pour s'offrir le squad de D1B, le CFG aurait versé l'équivalent de deux millions d'euros, soit de l'argent poche distribué contre 99% des parts. Les actionnaires du cru, réunis sous la bannière " Lommel United " et garants de la tradition, conservent le pourcent restant. 1%, c'est donc la valeur de l'identité limbourgeoise du club, qui ne devrait pas changer de couleurs, au contraire d'autres fanions-satellites passés au Skyblue, à New York, Melbourne ou Montevideo. Un point " essentiel " pour Bob Nijs, qui au cours de la visioconférence, défend sa ville et avance des arguments de charme : la proximité de l'aéroport d'Eindhoven, avec des vols directs vers Manchester, ou le complexe du Center Parcs, pour se relaxer en famille. Le peu de pression populaire, relatif à la tranquillité de la région, et le faible ticket d'entrée ont en tout cas fait leur chemin dans les têtes du quatuor de décisionnaires du CFG, attiré également par les infrastructures de l'académie, qui ont déjà fait l'objet de rénovations. Dans le communiqué annonçant le rachat, le CEO du City Football Group, Ferran Soriano, sert la soupe habituelle : " Cet investissement s'intègre dans une stratégie à long terme, afin d'assurer notre présence dans des pays-clés du football, jouer du beau football et développer des jeunes talents ". Celui que l'on surnomme Panzer au Camp Nou a blindé le discours, mais s'était montré plus explicite sur ses intentions, dans les pages du Guardian. " Puisque vous ne pouvez pas tout acheter sur le marché, vous devez produire. Ce qui revient à dépenser beaucoup d'argent - pour les académies, les entraîneurs, mais aussi pour les transferts des jeunes joueurs. C'est comme le capital-risque : si vous investissez dix millions dans dix joueurs, vous n'en avez besoin que d'un seul pour arriver au sommet et récupérer 100 millions. " Les calculs sont vite faits. Le système est celui d'un trading de joueurs, placés telles des actions en bourse, avant qu'ils soient lâchés aux plus offrants, quand les marchés s'affolent. La Belgique du ballon constitue un environnement favorable à ces pratiques, qui régissent ses mercatos deux fois l'an, et le City Football Group le sait. Depuis plusieurs années, la multinationale développe le créneau en recrutant les promesses à la pelle, en les prêtant dans ses filiales et en les revendant avec des plus-values juteuses, garanties par la marque " City ", et non par les minutes disputées - s'il y en a - sous le maillot skyblue. Dès l'ouverture des transferts estivaux, Lommel a accueilli une bonne dizaine de nouvelles têtes. Celles déjà signées avant la reprise citizen et celles amenées dans les valises des big boss. Deux gamins tout juste majeurs sont ainsi voués à faire gonfler le porte-monnaie émirati : le Costaricien Manfred Ugalde et le Bulgare Filip Krastev, acheté à prix d'or par Manchester City, qui le relouera dans le Limbourg en janvier prochain. Liam Manning, coach trentenaire qui arrive en provenance de l'académie de New York City, doit leur tenir la main jusqu'au " sommet ". Ronny Van Geneugden, lui, regarde les noms défiler. Le directeur sportif fait office de caution locale, en tant qu'ancienne gloire de la grande époque du club, quand il évoluait dans l'élite et accrochait même l'Intertoto, en 1996. Mais pour l'heure, les objectifs semblent ailleurs. " Le projet du City Football Group va plus loin que celui de Red Bull, par exemple, parce qu'il entre dans un agenda politique et n'a pas pour finalité première d'obtenir des résultats sportifs ", recadre encore Raphaël Le Magoariec. À Manchester, après avoir claqué ses pétrodollars dans l'effectif et les infrastructures, Abu Dhabi a directement investi dans la ville, afin de redynamiser le tissu socio-économique et surtout disposer de relais d'influence au sein des pouvoirs locaux. Lommel, son Sahara et ses conifères connaîtront peut-être le même sort. Pour changer des magazines, des journaux et des guides touristiques.