Anfield, un après-midi de fin décembre. Ce quartier de Liverpool, qui poursuit son écroulement économique entamé dans les années 80 avec le déclin de l'industrie, offre un terrible contraste à quiconque se balade dans ses alentours. À côté des maisons abandonnées, à louer ou mal endimanchées, la nouvelle tribune du stade des Reds est époustouflante !
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Anfield, un après-midi de fin décembre. Ce quartier de Liverpool, qui poursuit son écroulement économique entamé dans les années 80 avec le déclin de l'industrie, offre un terrible contraste à quiconque se balade dans ses alentours. À côté des maisons abandonnées, à louer ou mal endimanchées, la nouvelle tribune du stade des Reds est époustouflante ! Fini les entrées "à l'anglaise" dont l'étroitesse du passage forçait 2 fans sur 3 à faire de bonnes résolutions alimentaires pour le match suivant, la Main Stand a désormais des airs de centre commercial avec ses escalators intérieurs, ses grandes fenêtres et sa devanture ultramoderne. À quelques mètres de distance, le plus beau côtoie donc l'immonde, la richesse et la gloire coudoient la pauvreté et l'anonymat... avec des liens de moins en moins ténus. Car si Liverpool est historiquement une ville de foot réputée pour la ferveur de ses fans issus du monde ouvrier, beaucoup de ses citoyens sont désormais du genre à réserver leurs lendemains de Noël au shopping plutôt qu'au football. Le coeur de la cité semble en être une illustration manifeste avec ses rues piétonnes et commerciales plus noires de monde qu'un Goodison Park bleu de Toffees. Une city aussi où les honneurs aux Beatles pourraient facilement cacher l'existence du Liverpool FC au touriste lambda. Tickets impayables, mondialisation des supporters, ultra commercialisation de la marque du club... La vérité a beau encore échapper aux continentaux, le constat semble inéluctable : Liverpool en a marre de ses gros pleins de soupe assoiffés de succès et d'argent. 6 février 2016. Alors que Liverpool mène 2-0 contre Sunderland, les fans du Spion Kop 1906 décident de déserter le stade à la 77e minute à coups de " You greedy bastards, enough is enough " ( "Bande de salauds cupides, trop c'est trop "). La raison de cette rage ? L'augmentation par la direction du prix des places en MainStand, désormais fixé à 77 livres (environ 100 euros). " C'est un scandale, le club jette ses supporters dehors, fait alors savoir le club de supporters. C'est pour ça que nous avons organisé cette action. Dans le passé, il y a déjà eu des protestations mais jamais nous n'avons massivement quitté le stade. " Malgré les justifications du CEO IanAyre, qui annonce la diminution du prix pour les habitants du quartier - de toute façon en pleine désertion - le mal est fait et personne dans la ville n'accepte de se faire plumer alors que les droits de retransmission télévisée ne font qu'augmenter. " Mais les "working class heroes" n'ont finalement pas le choix de délester le stade ", glisse EddySerres, journaliste pour So Foot installé à Liverpool depuis quelques mois. " Les tickets sont chers et ultra difficiles à obtenir. Forcément ça se ressent dans l'ambiance : moins de chants, plus de mecs assis, parce que les vrais de vrais n'ont plus la thune pour aller au stade. Certains préfèrent même vendre leur billet. " Du coup, malgré la force du Kop restée intacte, Anfield est devenu un stade mondialisé où les touristes, principalement asiatiques, sont présents en nombre. Ces quinze dernières années, de nombreux sondages ont été réalisés par la Premier League au sujet de ses supporters. Dans un de ceux-ci, on apprend ainsi que les fans d'Everton habitent généralement à moins de 44 miles de Goodison Park, ce qui est en dessous de la moyenne nationale. Les aficionados de Liverpool sont quant à eux situés à une moyenne de 82 miles du stade, soit la valeur la plus importante d'Angleterre. Quand 48 % des supporters d'Everton sont issus du nord-ouest du pays, le chiffre n'atteint que 19 % pour Liverpool, où 8 % des spectateurs se déplacent même en avion pour les matchs. En 2014, 100.000 passionnés sont d'ailleurs venus de l'étranger pour passer les grilles d'Anfield. Une autre étude s'est de son côté attelée à définir le salaire moyen des supporters anglais. Il en résulte que la grande majorité des Toffees gagneraient ainsi moins de £35.000 par an là où les Reds se situeraient aux alentours de £39,000. " En termes de classes sociales, je ne crois pas qu'il y ait de différences entre les fans d'Everton et de Liverpool ", place Eddy Serres. " Tu peux trouver du prolo dans les deux, comme des mecs très aisés. Mais ce sont des Scousers, donc ils ont une solide culture foot. " Chris est un petit Anglais chauve dont on perçoit directement au regard qu'il peut être l'homme le plus gentil du monde tout comme le plus impitoyable des barbares si on vient à lui chatouiller le crâne trop longtemps. Pendant des années, ce Scouser a suivi toutes les pérégrinations du LFC à travers l'Europe tout en collectionnant écharpes, tickets, posters et autres goodies à l'effigie des Reds. " J'ai arrêté de les suivre le jour où j'ai compris que je me faisais entuber ", balance-t-il avec un je-m'en-foutisme qui rend indiscutable son actuelle indifférence pour son ex club. " Je suis vraiment dégoûté de ce fonctionnement pro fric : ils ne pensent qu'à ça, sinon comment peut-on expliquer que désormais, le monde entier peut avoir des places pour les matchs... et pas moi ? ", se plaint - d'après ses dires - l'ancien voisin de StevenGerrard. Chris a donc délaissé Anfield depuis longtemps, mais en bon fan de foot qu'il est, il n'a pas voulu arrêter d'assouvir sa passion et s'est donc mis à la recherche d'un club " plus humain "... qu'il a trouvé à moins de dix kilomètres de là, de l'autre côté de la fameuse rivière Mersey qui sépare la ville de Liverpool de celle de Birkenhead. "Fides ibi Lux et Robur". Impressionnante en noir et avec ses deux logos du club, la grille d'entrée du Prenton Park affiche avec fierté l'adage latin des Tranmere Rovers. Et pour être honnête, il ne faut pas traîner longtemps aux abords de ce stade de 16 000 places pour comprendre que "Là où il y a de la foi, il y a de la lumière et de la force". Après 94 saisons consécutives passées dans les divisions professionnelles, le club végète en effet depuis deux ans en Vanarama National League, l'équivalent de la Division 5. Mais à l'instar du Beerschot lors de sa culbute en division provinciale, le TRFC n'a pas vu son stade désemplir. " Aujourd'hui, on devrait atteindre les 10.000 spectateurs ", glisse même une voix à l'accent caractéristique du coin. Alors qu'il vend des programmes non officiels de la rencontre du jour - il y a donc deux types de bouquins par match ! -, Dave, un quinquagénaire au contact facile, se fait couper le sifflet par Liam, un autre chauve, au moment d'expliquer les raisons de cette importante affluence. " Le 26 décembre, c'est la tradition du Boxing Day : on se rassemble au foot après Noël. Il faudrait toujours un match ce jour-là. Mais pour des raisons de sponsors et de droits télés, ce n'est pas le cas à LFC où le match a été déplacé, certains viennent donc ici. " Plus qu'un one-shot, le succès de Tranmere Rovers est lié aux habitudes des locaux qui aiment voir du foot sans payer trop cher tout en profitant de l'atmosphère conviviale des "non professionnal leagues". Paradoxalement, ce type de match est loin d'attirer uniquement les habitants du coin. " Tranmere a une histoire scandinave ", reprend ainsi Dave entre deux gueulantes dignes d'un poissonnier du marché de la Batte. Le nom du club vient d'ailleurs du norvégien "Trani-melr", qui signifie "Banc de sable de grue". Beaucoup de Norvégiens viennent voir Tranmere Rovers : on en a déjà eu jusqu'à 2000 ici ! " À peine Dave a-t-il terminé sa phrase qu'il se rue sur trois supporters pour leur proposer un échange pounds-programme de match... avant de se rendre compte qu'il a affaire à trois Norvégiens. " Si on imagine difficilement Warnant-Dreye, pourtant situé au même niveau que les Rovers dans le foot belge, se gausser d'un lounge, des tribunes de 15 mètres de haut et des stewards partout, c'est bien le cas du club anglais. Peu après la barrière d'entrée, le shop du club propose essuies, tasses et autres vêtements aux couleurs du TRFC. Les gens y font la file derrière un supporter trentenaire qui tente vainement d'enfiler la vareuse du club avec l'appui de sa compagne et un air qui semble regretter les exagérations des Fêtes. Le costard et la poignée de main franche, Paul jaillit alors de nulle part. C'est le porte-parole des Super Whites, ce club qui tente de se faire une place à côté des mastodontes Everton et Liverpool. " On a de la chance d'avoir une solide base de supporters ", soutient-il en nous invitant à le suivre par une petite porte du fond du shop. " Le problème, c'est que la ville, avec qui on a pourtant toujours eu une bonne relation et qui fut même notre sponsor, préfère désormais s'afficher avec les plus gros clubs. Elle a donc coupé les fonds. " Autre point sensible : la formation des jeunes. Dès qu'on leur décèle ne fût-ce qu'un bon pied gauche, ceux-ci ont l'embarras du choix pour filer vers les académies d'Everton, Liverpool, Manchester et Bolton. " On essaie donc de récupérer ceux qui sont recalés par les plus grosses écuries ", dévoile Paul avant de s'épancher sur les résultats de cette stratégie. " On a une bonne base de joueurs du coin dans notre groupe, c'est la tradition du club. Et puis beaucoup de jeunes formés ici sont par la suite passés par la Premier League. " Comme lors de chaque match à domicile, une quinzaine de médias sont présents dans les travées du stade. Le club possède en outre une petite chaîne télé pour diffuser tous les buts des Blancs. Des 16.000 places disponibles dans l'enceinte du Prenton, 5696 sont situées dans le magnifique kop lui-même placé derrière un des deux buts. Jamie y est un habitué et veut en faire de même avec son fils qu'il a amené avec lui dès son plus jeune âge. " Mais depuis que mon beau-frère lui a offert un maillot d'Everton, tout mon boulot a été réduit en miettes ", se plaint ce bonhomme rond et au sourire généreux. Une fois la fin du match sifflée, les fans n'ont pas une longue route à faire avant de trouver trace d'un lieu de ripaille : à dix mètres de la Main Tribune, une énorme tente accueille tous les sympathisants du club autour de plateaux gratuits de fromages, jambons et saucissons. C'est l'illustration la plus concrète du rassemblement de la communauté Tranmere. " Vous buvez un coup ? ", demande rapidement un homme aux cheveux blancs assis sur une des tables "de pique-nique" installées sous le chapiteau. En vrai gars du coin, John supporte les Rovers depuis sa plus tendre enfance. Il a désormais largement dépassé la soixantaine. " Quand on vit de ce côté-ci de la Mersey, on est fan de Tranmere" , prêche-t-il. " On préfère donner notre argent dans ce club : je refuse même d'acheter des tickets pour Anfield, c'est trop "entreprise" comme monde. Désormais, pour être supporter de LFC, il faut être riche, vieux et ne pas venir d'ici. " Les fans se plaisent bien à Tranmere Rovers et ils le rendent bien au club. Ben, responsable du plus grand groupe des supporters locaux, l'illustre parfaitement tout en ramassant les verres vides qui traînent sur les tables. " On veut attirer les gens du coin, donc on prévoit des cars pour les déplacements, on organise des activités, etc. Grâce à ça, on a pu acheter un nouveau marquoir, permettre des accès plus faciles aux personnes handicapées, organiser un barbecue géant avant certains matchs... " Et ça va même plus loin que le foot puisque des travaux ont été réalisés dans le quartier pour planter des arbres et aménager les quais de la Mersey. " On a de l'ambition, on veut être différent, vivre le vrai foot. " PAR ÉMILIEN HOFMAN - PHOTOS BELGAIMAGEAnfield est devenu un stade mondialisé où les touristes, principalement asiatiques, sont présents en nombre.