Au printemps, Liverpool a atteint la finale de la Ligue des Champions un peu à la surprise générale. Pensez-vous vraiment les Reds capables de rééditer cette performance cette saison ?
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Au printemps, Liverpool a atteint la finale de la Ligue des Champions un peu à la surprise générale. Pensez-vous vraiment les Reds capables de rééditer cette performance cette saison ? MOHAMED SALAH : La saison passée, on a éliminé Manchester City (en quarts, 3-0 et 2-1, ndlr), ensuite la Roma (5-2 et 2-4, ndlr), qui venait elle-même de battre le FC Barcelone en quarts (3-0, 1-4, ndlr)...À chaque fois, c'étaient des matches incroyables. On a joué contre des équipes qui prétendaient au titre, et on a quand même réussi à atteindre la finale. Alors, bien sûr qu'on peut le refaire ! Cette fois, ce serait bien de la gagner, non ? Ça aussi, vous vous en sentez capables ? SALAH : J'en suis sûr. On peut même gagner les deux, la Ligue des Champions et le titre en Premier League. Je ne veux pas qu'on se mette la pression, mais oui, tout est possible ! Il va d'abord falloir bien négocier la phase de groupes. Que pensez-vous de votre poule ? SALAH : Le PSG possède de fortes individualités et un très bon collectif. On l'a vu à l'aller, à Anfield. C'était une confrontation très plaisante et intense. L'intensité, c'est justement ce qui a fait la force des Reds la saison dernière en Ligue des Champions. Quel a été le déclic ? Le moment où vous vous êtes dit que vous pouviez aller au bout ? SALAH : Le match charnière, ça a été contre Manchester City, le 14 janvier, en Premier League. Le tournant dans la saison des Reds, il est là. City était venu préserver son invincibilité (22 matches sans défaite depuis le début duchampionnat, ndlr) et on les avait quand même battus (4-3 après avoir mené 4-1, but et passedécisive de Salah, ndlr).On s'est servis de ce match pour les battre et les éliminer trois mois plus tard, en Ligue des champions. Les avoir battus en Premier League vous a démontré que c'était possible en Ligue des Champions ? Ça vous a enlevé tout complexe ? SALAH : Bien sûr. C'est un match qui nous a permis d'engranger de la confiance. À ce moment-là, on s'est dit : " On l'a fait, donc on peut le faire à nouveau. " Pour le quart, beaucoup de gens pensaient que Manchester City allait nous battre. Et c'est le contraire qui est arrivé ! Ce match retour, c'est mon meilleur souvenir de toute cette épopée. Ce soir du 10 avril, à l'Etihad Stadium, c'est vous qui égalisez après l'ouverture du score de City. Racontez-nous ce moment particulier. SALAH : Ce but, c'est une affaire de quelques secondes. J'ai lu la position du gardien (Ederson, ndlr) et j'ai compris comment il fallait faire. Je savais qu'il allait se coucher, donc j'ai piqué le ballon. Au moment de recevoir la balle, je n'ai qu'une petite seconde pour choisir, tenter ce geste ou passer. Pourtant, j'étais très calme à ce moment-là. Ce but est gravé dans ma mémoire. Pour Liverpool, l'issue n'a pas été heureuse, avec cette défaite en finale face au Real Madrid (1-3). Vous avez été au coeur de ce match avec votre sortie prématurée à la demi-heure de jeu. Que s'est-il passé exactement avec Sergio Ramos ? SALAH : (Il coupe, très affecté.) Je ne veux plus du tout en parler, désolé. C'était important pour Liverpool de gagner à nouveau la Ligue des Champions, treize ans après la fameuse finale de 2005 et la remontada face au Milan AC (3-3 après prolongations, 3 tirs au but à 2, après avoir été mené 3-0 à la mi-temps, ndlr). On a dû vous le rappeler souvent avant la finale... SALAH : (Rire) C'est plutôt vous, les médias, qui nous rappelaient cette finale ! Très franchement, on n'y a pas pensé. On était concentrés sur notre finale et on voulait la gagner. Est-ce vrai que le Liverpool de 2005 représente quelque chose de particulier pour vous ? SALAH : Ah oui, depuis tout petit ! Quand je jouais à FIFA, je prenais toujours le Liverpool de 2005 ! Je mettais toujours Steven Gerrard en 10 parce qu'il avait une énorme frappe ! (Rire) Ensuite, je plaçais Jerzy Dudek dans le but, et bien entendu les centraux Jamie Carragher et Sami Hyypiä. Mais je jouais déjà avec Liverpool sur ma console bien avant 2005. C'est parce qu'ils sentent votre amour pour les Reds que les supporters d'Anfield ont ce lien si spécial avec vous ? SALAH : Un ou deux mois après mon arrivée au club, j'ai eu cette chanson si spéciale (la Salah song, ndlr). Dès que je suis arrivé, j'ai vraiment senti cet amour et cette ferveur. Ce sont tout simplement les meilleurs... Vous entretenez également une relation particulière avec Jürgen Klopp. Comment vous a-t-il aidé à devenir le joueur que vous êtes aujourd'hui ? SALAH : Dès mon premier jour chez les Reds, il m'a traité comme un ami. On a parlé ensemble et il y a tout de suite eu quelque chose de fort entre nous. Le courant est passé dès le début. De l'extérieur, on a l'impression qu'il agit comme un père ou un professeur avec vous. SALAH : Tout ce que je peux dire, c'est qu'il sait comment traiter chaque joueur sur le plan mental. Tout le monde se sent bien avec lui. Sur le plan du jeu aussi, vous semblez à l'aise, libre de vos mouvements. Cette saison, vous êtes à l'origine du troisième but contre West Ham (4-0) en partant d'une position de latéral gauche, contre Crystal Palace (2-0) vous vous êtes parfois retrouvé milieu défensif. C'est une consigne du coach ? SALAH : Oui. Mais pas uniquement à moi. Il le demande à tout le monde. On travaille beaucoup les positions et la mobilité à l'entraînement. Mais il existe également une véritable volonté personnelle de changer constamment de place. Parfois, je me retrouve latéral, au milieu, ou bien évidemment à mon poste d'ailier droit. J'aime cette façon de jouer, me sentir libre de tenter ce que bon me semble et me faire plaisir. J'apprécie chaque instant que je passe sur un terrain avec ce Liverpool. Vous vous entendez très bien avec vos deux compères d'attaque Sadio Mané et Roberto Firmino. Est-ce le secret de votre réussite commune ? SALAH : Nous sommes amis, on se parle beaucoup. Généralement, on est assis tous les trois ensemble dans le vestiaire au même endroit, juste après les matches. Il y a une réelle solidarité entre nous car on ne se préoccupe pas de qui va marquer le plus ou en premier. Chacun travaille pour faire en sorte que l'autre marque. Et comme vous avez pu le constater, on marque tous... Votre réussite à Liverpool est-elle une revanche au regard de votre premier passage en Angleterre, à Chelsea (entre 2014 et 2016, avec des prêts à la Fiorentina et à la Roma, ndlr), où vous avez peu joué ? SALAH : Pas du tout. Je rêvais de jouer en Premier League depuis tout petit. Et j'étais obsédé à l'idée de retourner en Angleterre dès le premier jour où j'ai quitté Chelsea. J'adore la Premier League, j'aime le style de football qu'on y pratique. Dans ma tête, c'était très clair. Racontez-nous votre passage tronqué à Chelsea. SALAH : Tout ce que je peux dire, c'est que j'ai très, très peu joué. Comment l'expliquez-vous ? SALAH : De janvier à juin 2014, j'ai joué dix matches. Après, plus rien. J'ai respecté la décision du coach (José Mourinho, ndlr), c'était son choix. Mais, au fur et à mesure, ça devenait difficilement acceptable pour moi, parce que ce n'était pas sain. Il fallait que je parte. J'aime le football, c'est ma passion. Donc, je devais jouer au football. Quelle était votre relation avec Mourinho ? SALAH : On a eu une bonne relation lui et moi, mais c'était le moment pour moi de partir. Je suis allé à la Fiorentina en prêt et j'ai pu rejouer. L'Italie a été une bouffée d'oxygène pour vous et a relancé votre carrière. SALAH : C'est un football différent parce que la façon de jouer est différente. Tout le monde sait ce qu'il doit faire et chacun est à sa place. Que ce soit les latéraux, les milieux ou devant, en Italie, tu travailles surtout l'aspect tactique, ça passe avant le jeu. Tout est lié au détail et aussi dans la capacité à coulisser, à couvrir les espaces et les coéquipiers. C'est la différence avec le foot anglais, bien plus rapide, physique et intense. Il y a bien entendu un schéma tactique, mais c'est très axé sur le physique et la puissance car tu cours d'un camp à l'autre. On fait beaucoup de sessions de gym, de courses, de la vitesse car les matches ici sont beaucoup plus rythmés. En Italie, c'est plus compliqué d'utiliser sa vitesse car c'est la tactique qui prime. Ça ne vous a pas empêché de briller à la Fiorentina et à la Roma... SALAH : Honnêtement, j'aime la Fiorentina, les fans. J'ai vraiment eu six bons mois, là-bas. C'est un club qui m'a redonné confiance. Je me sentais bien. Ça s'est vraiment très bien passé à Rome aussi. On avait un très bon groupe. On s'est battus pour atteindre nos objectifs et nous avons terminé deuxièmes deux années de suite (en 2016 et 2017, ndlr). J'avais d'excellentes relations avec les joueurs et le club. Et encore maintenant. J'ai passé d'excellents moments, gardé de très bons amis à Rome et au sein du club. J'éprouve un immense respect pour ce club. C'est pour cela que je n'ai pas célébré mon but en demies de C1 (5-2, à l'aller, ndlr) contre la Roma. Encore aujourd'hui, je me souviens de mon premier but, contre Sassuolo. Francesco Totti frappe un corner, le ballon est détourné par un joueur de Sassuolo et je tente une reprise du gauche à l'entrée de la surface. Ça rentre à droite du gardien. Un super but ! Avec la Roma, vous en avez aussi marqué un très particulier face à la Fiorentina. SALAH : C'est le type de situations dans laquelle je n'aurais pas dû être. J'ai marqué et je me suis fait insulter, siffler. Quelques supporters ont voulu créer une situation bizarre pour me faire passer pour quelqu'un de mauvais, qui ne les respectait pas.Tout ça parce que je suis parti de la Fiorentina. Un moment très particulier. Bref, je ne veux pas perdre mon temps avec ce genre de chose. Je pense que les vrais fans savent que je me suis battu jusqu'au bout pour le club... On continue à remonter le temps. Avant l'Angleterre et l'Italie, il y a eu la Suisse, Bâle, où vous avez découvert le football européen. SALAH : Au début, c'était très dur. Quand tu as vécu presque vingt ans dans un pays, et que tu t'en vas dans un autre dont tu ne connais pas la langue, c'est vraiment compliqué. Tu ne peux parler à personne, tu ne connais pas leur façon de vivre. En Suisse, tout était tellement différent ! À Bâle, les magasins ferment à 19 heures... alors qu'en Égypte, c'est à ce moment-là qu'ils ouvrent ! Je ne savais pas ce que je faisais là, mais je devais m'adapter et gérer cette étape charnière de ma vie. Bâle a beaucoup compté dans votre carrière ? SALAH : C'est une importante étape, et je veux dire merci à la ville, au club et aux fans pour tout car j'ai tout appris là-bas. Le club m'a permis de bien m'adapter à la culture européenne, de me forger un caractère et une discipline. Pourtant, au début, là encore, vous n'avez pas joué beaucoup. SALAH : À mon arrivée, j'ai joué quatre-cinq matches. Ensuite, je suis resté sur le banc un temps. C'était lié à l'arrivée d'un nouveau coach qui est venu avec ses idées. Mais, par la suite, j'ai commencé à rejouer et ça s'est très bien passé. Je n'ai pas mal vécu cette période sur le banc. Ne pas trop jouer quand on découvre un nouveau pays, c'est quelque chose que je comprends totalement. Quand tu viens d'un autre continent, tu dois t'adapter à un autre mode de vie. Pour cela, il faut changer. Sacrifier certaines choses pour avancer. N'est-ce pas trop difficile ? SALAH : Tu ne peux pas atteindre ce que tu souhaites sans faire de sacrifices. J'ai toujours fait de gros sacrifices. Plus jeune, en Égypte, je voyageais neuf heures par jour pour m'entraîner et revenir chez moi, à Nagrig (à 120 kilomètres du Caire, où il jouait aux Arab Contractors, ndlr). Et lorsque je rentrais, je ne voyais ma famille qu'au moment du dîner et j'allais me coucher. Que faisiez-vous durant ces neuf heures de trajet quotidien ? SALAH : À ce moment-là, il n'y avait pas d'Internet. Parfois, je parlais avec mes amis au téléphone ou j'écoutais de la musique. Mais, la plupart du temps, je dormais. Spécialement après les entraînements. Parfois, en arrivant, je sautais dans la voiture via la fenêtre du bus... (Rire)Vous ne parliez même pas un peu football avec les passagers ? SALAH : Même pas puisque la plupart du temps, je voyageais seul. J'étais obligé de changer de transport quatre ou cinq fois par voyage. Ce sont de bons ou de mauvais souvenirs ? SALAH : Quand je regarde en arrière, je me rappelle surtout que j'aime le football avant tout et que j'étais dans un bon club. Je n'allais pas rater la chance de ma vie tout ça parce qu'il fallait faire neuf heures de trajet ! Je ne m'en plaignais pas, je me disais : " On verra bien ce qu'il se passera. " Oui, j'ai fait beaucoup de sacrifices, des sacrifices vis-à-vis de l'école (il n'y allait que de 8 heures à 9h30, ndlr), de mon emploi du temps, de ma famille parce que j'étais tout seul. Faire neuf heures de trajet par jour, ce n'était vraiment pas simple. Mais je crois vraiment que si tu donnes beaucoup, tu seras récompensé tôt ou tard. À cette époque-là, vous étiez déjà un buteur ? SALAH : Oh oui ! J'ai toujours aimé marquer des buts ! (Rire)Devenir meilleur buteur de la Ligue des Champions doit donc être l'un de vos objectifs... SALAH : Ce serait formidable. Mais priorité au collectif et aux titres. L'individuel, c'est secondaire ! Mon premier objectif, c'est de gagner le plus de titres possible avec Liverpool, tout simplement. Sur le plan collectif et individuel. Mais le club et le collectif passent en premier. En match, vous êtes intense et décidé. Mais, en dehors du terrain, qui est le vrai Mo Salah ? SALAH : Plutôt quelqu'un de calme, de discret. Je ne sors pas vraiment le soir, je suis assez casanier. J'aime rester à la maison. Avoir des moments de tranquillité pour moi. C'est mon style de vie, tout simplement.