La victoire de Sébastien Grosjean (23 ans) à Paris-Bercy, sa finale au Masters de Sydney, son accession au sixième rang mondial et la victoire en Coupe Davis ont donné une nouvelle dimension au minot marseillais.
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La victoire de Sébastien Grosjean (23 ans) à Paris-Bercy, sa finale au Masters de Sydney, son accession au sixième rang mondial et la victoire en Coupe Davis ont donné une nouvelle dimension au minot marseillais. Son mètre 75 aurait pu faire de lui un joueur de deuxième zone dans un monde où la puissance est reine. Mais grâce à une remarquable intelligence de jeu, une capacité à placer des coups détonnants, ainsi qu'une vitesse de déplacement et un jeu de jambes impressionnants, il a réussi à se hisser dans le cercle très fermé des tout meilleurs joueurs. Enfant, il adorait dévaler, skis aux pieds, en casse-cou, les pentes de la station de Pra-Loup, où ses parents venus d'Ancelle s'étaient installés. Supporter inconditionnel de l'OM depuis le berceau, il appréciait la glisse, la vitesse et les grands espaces. En revanche, la compétition ne le tentait pas du tout. "Il fallait se lever tôt et attendre dans le froid après son dossard", se souvient-il. "Et j'avais un professeur qui me tapait les mollets avec son bâton pour me faire plier les jambes. Cela a fini par m'énerver et j'ai choisi le tennis". Il intègre l'école de tennis de Barcelonnette où il se sent rapidement comme un poisson dans l'eau. Son talent est vite remarqué, au point qu'il lui est proposé d'intégrer le lycée tennis-études de Boulouris, chez un certain Patrice Beust, l'homme qui a lancé Yannick Noah. Quitter ses parents est douloureux: "Je n'ai pas l'impression d'avoir effectué des sacrifices, mais seulement des choix. A la fin de ma carrière, je bénéficierai de suffisamment de temps pour me consacrer à tout ce qu'il m'a fallu mettre entre parenthèses. Comme skier ou jouer de la guitare. Je ne suis pas du tout frustré car je suis heureux dans ce que je fais et ce que je vis. Réaliser quelque chose de très exigeant me coûte moins que de faire un truc facile que je n'ai pas voulu".Exclu de l'INSEP à 15 ansInspiré par des joueurs de première série français comme Georges Goven ou Christophe Roger-Vasselin, demi-finaliste de Roland-Garros en 1983, venus se donner un beau jour en spectacle dans la région, Sébastien se sent poussé des ailes. Il ne demande qu'à pouvoir les imiter. Comme tous les gosses, il se met à collectionner les magazines de tennis et à afficher les portraits de ses champions préférés au mur de sa chambre. Perdre le rend fou... à tous les jeux. Il s'engage dans le processus classique des Championnats régionaux de France, des Inter-Ligues et des rencontres internationales. C'est à cette occasion qu'il découvrira sa deuxième patrie. Lorsqu'il met les pieds en Floride, pour disputer l'Orange Bowl, le championnat du monde des jeunes par catégorie d'âge, il se sent comme au paradis: "On peut jouer dehors toute l'année, sous un généreux soleil. J'apprécie le mode de vie américain. Là-bas, tout est plus grand, plus facile. Il y a moins de stress. Les gens apparaissent sûrs d'eux. Ils considèrent qu'il s'agit d'une bonne chose d'avoir la fougue et des ambitions élevées". D'ailleurs, il a fait un crochet par sa résidence de Boca Raton entre sa victoire à Paris-Bercy et son déplacement au Masters de Sydney. Il est traumatisé par les événements récents... C'est à Boca Raton que l'on déplora la première victime des attaques à l'anthrax: "Les Etats-Unis sont un pays en guerre. Toute la planète, cela dit, est concernée par le même problème. Je n'étais pas retourné aux Etats-Unis depuis les attentats, mais les choses se passent plutôt bien". Son installation en 1994, à l'âge de 15 ans, à l'INSEP (Institut National des Sports et de l'Education Physique, le grand centre des élites françaises onmisports à Paris) se passe mal. Il en est exclu pour manque de taille! Il détestera longtemps Paris et rentre à Marseille où il fomente sa revanche. Avec l'aide de Bernard Fritz, il offre l'année suivante, en guise de réponse à la direction technique, un titre de champion de France juniors. Il enchaîne en 1996 avec le premier titre de champion d'Europe junior décroché par un Français et... les titres de champion du monde juniors en simple et en double. Pourtant, il n'est pas un forçat: "Je n'ai vraiment commencé à travailler qu'à 19 ans. Bernard m'en avait fait prendre conscience plus tôt, mais il n'aurait pas été raisonnable de tripler les doses d'entraînement du jour au lendemain. Dès lors, nous y sommes allés progressivement. En privilégiant l'intensité plutôt que la quantité. Ce qui représentait une difficulté, était d'associer une grosse ambition à la patience d'attendre que je devienne plus costaud physiquement. Et lorsque j'ai quitté Bernard Fritz pour rejoindre Eric Deblicker en 1999, j'ai commencé à m'entraîner à plus haute dose, mais toujours avec la même intensité. Il faut savoir rigoler quand tu es assis sur ta chaise, mais dès que tu te lèves, être concentré à 100% et se donner à fond sur chaque balle". La leçon de NiceDès ses débuts, le Marseillais a conçu sa carrière comme une liste d'emplettes à faire au supermarché, les biffant au fur et à mesure de ses achats. La méthode a clairement porté ses fruits. Dans la foulée de ses titres mondiaux chez les juniors, il est doucement monté en puissance. Classé 397e sur les tablettes de l'ATP fin 1996, il grimpe au 141e rang la saison suivante, pour faire son entrée dans les Top 100 mondial, à la 89e place, fin 1998. Cette année est également marquée par son mariage avec Marie-Pierre Villany, championne de France juniors et la naissance d'une petite fille répondant au doux prénom de Lola. Coup dur, cependant, en février 1999, lorsque son agent chez IMG refuse de lui attribuer une wild-card pour le tournoi de Marseille. Fou furieux, il attend sa chance. Mi-mars, il obtient une invitation pour le prestigieux Super 9 de Key Biscayne et y va en finale à la suite de victoires contre Gustavo Kuerten et Carlos Moya, N°1 mondial. Il finit la saison au 27e rang, mais non sans avoir vécu une terrible déception à l'occasion de la finale de la Coupe Davis perdue contre l'Australie sur la terre battue de Nice... "Cette finale, nous ne l'avions pas préparée psychologiquement", se rappelle-t-il. "Je ne me sentais pas prêt à surmonter de telles émotions. Mark Philippoussis ne m'a pas laissé entrer dans la partie, mais je n'ai rien trouvé à lui répondre. Ce match m'a causé d'énormes regrets et il m'a également servi de belle leçon. J'ai appris que face à l'inconnu, on ne peut pas se contenter de parler dans le vague. Il faut au contraire envisager toutes les situations possibles et faire en sorte d'y apporter les solutions. Parler, anticiper, c'est du travail mental. On ne m'avait pas dit ce que je devais faire si je ne parvenais pas à me détendre et finalement, je ne me suis jamais détendu. J'ai subi le match du premier au dernier point". Fort de cette nouvelle expérience, il repart en croisade et termine 2000 en remportant son premier tournoi ATP, sur le gazon de Nottingham, et en se classant à la 19e place. 2001 démarre sur les chapeaux de roues. Sur le rebound ace de Melbourne, il surprend tout son monde en se hissant en demi-finale de l'Australian Open. Mais s'il a bien retenu comment rentrer dans un match important, il n'a pas encore appris comment le conclure. Après avoir mené deux sets à rien et obtenu deux balles de match, il s'incline contre son ami Arnaud Clément. "Les derniers points, c'est le moment le plus fort. Tout s'accélère. L'athmosphère dans les tribunes chauffe, le joueur en face accentue sa concentration. Il ne faut surtout pas le regarder. Il faut au contraire penser à ce que l'on veut faire. Ce sont d'agréables sensations, mais elles sont dures à vivre. C'est de la tension. Et lorsque l'on se crispe, on ne joue plus normalement. En plus, en face, il y avait un ami. Je suis certain que ce match, contre un Kafelnikov ou un Philippoussis, je ne l'aurais pas perdu. Là, je n'ai pas réussi à gérer le fait d'avoir Arnaud de l'autre côté du filet. Cette demi-finale s'est jouée émotionnellement. Je suis sorti du match. Après, j'ai pensé aux occasions manquées et je ne suis plus parvenu à revenir". L'ambition de devenir N°1Fou de rage, il décide de rejoindre sa femme en Floride et de se séparer de son entraîneur, Emmanuel Vanderpol: "Ma femme m'a beaucoup aidé. Discuter avec elle m'a fait énormément de bien". Dans la foulée, Seb enchaîne avec une finale devant son public à l'Open 13 de Marseille, où il s'incline contre Evgueni Kafelnikov, et deux mois plus tard, après avoir surmonté sa déception de ne pas avoir été aligné en Coupe Davis contre la Suisse, il atteint les demi-finales à Monte-Carlo. Roland-Garros arrive à grands pas et il y frappe à nouveau un grand coup en battant pour la première fois de sa carrière Andre Agassi pour s'ouvrir les portes d'une nouvelle demi-finale ainsi que du Top 10. Les compliments de Bill Clinton le laissent de marbre. Pourtant, il passe deux jours plus tard à côté de son match contre Alex Corretja. Mais il confie son secret à son nouvel entraîneur, Pier Gauthier: devenir N°1! Malheureusement pour lui, fin juillet, il se blesse sérieusement à la cheville en disputant un petit match de tennis-football avec Philippoussis. Il réagit: "J'ai été très désagréable avec mon entourage jusqu'à la fin de ma convalescence, je le regrette, mais j'ai beaucoup travaillé mes muscles du haut du corps, ce qui m'a permis d'acquérir de la puissance au service et en revers". Il effectue sa rentrée à l'US Open où il est éliminé dès le premier tour par l'Argentin Mariano Zabaleta. Et au soir de sa défaite au tournoi de Stockholm, contre Marcelo Rios, les événements se bousculent dans sa tête. Il y a le tournoi de Paris-Bercy, une éventuelle qualification pour le Masters de Sydney, et la finale de la Coupe Davis à Melbourne! "Beaucoup de joueurs pensent à la première place. Ils ne le disent pas, de peur d'être traités de nuls s'ils n'y parviennent pas. Moi, cela m'a fait du bien de le confier..." La détermination est sans doute l'un des points forts du Marseillais. Le tournoi de Paris-Bercy, il doit virtuellement le gagner s'il veut accrocher la dernière place qualificative pour le Masters de Sydney et il le fait en prenant sa revanche contre Kafelnikov en finale. "Il s'agissait du plus grand moment de ma carrière. Battre Andre Agassi à Roland-Garros, c'était déjà formidable, malheureusement à la fin, je n'avais pas levé le trophée. J'avais également livré de très bons autres tournois, sans arriver à afficher un tel enchaînement à un pareil niveau".Merci Escudé... et FitzgeraldGalvanisé, il entre dans l'histoire du tennis français, deux semaines plus tard au Masters de Sydney. Guère à l'aise dans son costume-cravate lors de la présentation de l'événement, il se libère à la suite de sa défaite en poule contre Lleyton Hewitt pour le retrouver en finale après avoir successivement battu Patrick Rafter, Agassi et Kafelnikov. Il succombe certes à nouveau, en trois petits sets, contre celui qui ravit la place de N°1 mondial: "Il n'avait guère commis de fautes et a parfaitement joué pour me gêner. Je savais que pour avoir une chance de le battre, il fallait que je me montre très agressif, mais j'ai commis des erreurs. Je n'ai pas touché la balle comme je l'aurais souhaité, peut-être parce que je ne suis pas parvenu à opérer la remise en question nécessaire pour bien négocier cette finale. Dans une épreuve comme le Masters, il faut être prêt mentalement tous les jours. Il n'empêche que le bilan est largement positif car j'ai battu plein de joueurs du Top 8. Le tennis, c'est une question de confiance, car tout le monde joue bien aujourd'hui. Entre un joueur classé dans les dix premiers et un autre dans les trente, la différence est minime. C'est uniquement dans la tête que cela se passe, car dès que l'on commence à se poser des questions, un rien peut faire péter les plombs". Reste la finale de la Coupe Davis. Fort de son extraordinaire fin de saison, qui l'a vu se hisser au 6e rang mondial, Grosjean obtient logiquement la confiance de son capitaine Guy Forget pour tenter d'offrir à la France une neuvième victoire en Coupe Davis. Le Marseillais, cela dit, n'est pas un joueur de gazon. Malgré d'énormes progrès cette saison, notamment au service et dans son déplacement, il rencontre encore beaucoup de difficultés sur les balles basses ainsi qu'à la volée. Dans le chaudron de la Rod Laver Arena, il perd ses deux simples. Le vendredi, il est battu en trois sets par Rafter, après avoir pourtant bénéficié de trois balles d'une manche partout à 6-3 dans le tie-break du deuxième set. Et le dimanche, il subit, également en trois sets, la loi de Hewitt. "J'ai été trahi par mon service. Contre Rafter, j'ai particulièrement moins bien servi d'un côté du court, où je ne parvenais pas à trouver la bonne longueur en raison du vent. Dans le tie-break, Forget me conseilla de faire service-volée, afin de varier davantage. Je l'ai peut-être fait une fois de trop. Contre Hewitt, en revanche, j'aurais dû venir au filet plus souvent et frapper plus fort dans la balle. Je suis déçu, c'est clair, mais l'un comme l'autre ont sorti un grand tennis pour me battre. Rafter, il y avait longtemps que je ne l'avais plus vu jouer au tennis comme ça, tandis que Hewitt a sorti des coups incroyables et était partout sur le court". La défaite de la finale 1999, c'est Nicolas Escudé qui l'exorcisera. Préféré à Arnaud Clément en raison de ses performances de l'été sur le gazon de Wimbledon, où il accéda en quarts de finale à la suite après une victoire contre Lleyton Hewitt, le quatrième Français ATP offrit quasiment à lui seul le Saladier d'Argent à son pays. Vainqueur en cinq sets de Hewitt lors du match d'ouverture, il apportera également le point de la délivrance, le dimanche, dans le cinquième match contre Wayne Arthurs, le remplaçant de Rafter, dont la blessure à l'épaule s'était aggravée à la suite d'une décision incompréhensible de son capitaine John Fitzgerald de l'aligner en double, le samedi, avec... Hewitt! Serge Fayat