Tiré à quatre épingles, Georges Leekens pénètre dans l'hôtel-restaurant La Réserve à Knokke. Il serre quelques mains, à gauche et à droite, et regarde autour de lui avant d'entrer dans le bistrot. " Nous étions toujours ici avec l'équipe lorsque j'entraînais Bruges et l'équipe nationale. " Et il adresse un large sourire.
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Tiré à quatre épingles, Georges Leekens pénètre dans l'hôtel-restaurant La Réserve à Knokke. Il serre quelques mains, à gauche et à droite, et regarde autour de lui avant d'entrer dans le bistrot. " Nous étions toujours ici avec l'équipe lorsque j'entraînais Bruges et l'équipe nationale. " Et il adresse un large sourire. Leekens est de retour d'Iran depuis quelques mois. Il a mis fin prématurément à son contrat pour des raisons de sécurité. " C'est un très beau pays ", commence-t-il. " On y trouve tout ce qu'il faut. Mais la pression des États-Unis est si grande... Allez, je ne vais pas m'immiscer dans ce débat. Mais je n'étais plus à ma place, là-bas. " De quoi apporter de l'eau au moulin de ceux qui affirment que Leekens change de club comme de chemise : en 35 ans, il a déjà signé 26 contrats comme entraîneur. Celui-ci a donc été clôturé après six mois. Pourtant, dans le cas qui nous occupe, il convient d'apporter quelques nuances. Le Limbourgeois n'a pas l'habitude d'analyser profondément la situation politique ou culturelle avant de s'engager quelque part. Et parfois, il arrive qu'il soit surpris. " On ne doit pas avoir de préjugé, sinon on est déjà mal parti avant même d'avoir commencé. " Tabriz, la ville où évoluait son dernier club, le Tractor Sazi FC, est située au nord-ouest de l'Iran, coincée entre la Turquie, l'Arménie, l'Azerbaïdjan et la république autonome du Nakhitchevan. " Dans cette ville, on ressent un peu la même ambiance qu'en Catalogne : les indépendantistes font entendre leur voix. Les tensions politiques sont perceptibles et le football sert d'exutoire. S'il y a 80.000 personnes dans le stade et encore 20.000 personnes autour du stade... Cela fait 100.000 personnes, vous imaginez ? Cent mille... C'est impressionnant. Si j'avais su, je ne pense pas que j'aurais signé. Mais, d'un autre côté, j'avais envie de vivre ça, sans préjugé. Je suis un homme ouvert. Car c'est souvent dans ces conditions-là qu'on apprend à mieux connaître les gens." Il en faut plus pour le dissuader de vouloir tenter une nouvelle aventure, mais pour l'instant, il repousse les propositions. Le football lui manque-t-il ? " Pas encore. " C'est alors qu'il change de ton : " Mais nous sommes désormais en septembre, et les propositions commencent à affluer. Je pèserai alors le pour et le contre : est-ce le bon moment, le bon club, la bonne aventure ? " Avant de reprendre le ton initial : " Mais non... pas pour l'instant. J'attends encore un peu. " La bonne proposition ne vient en tout cas pas de Belgique. " J'ai déjà entraîné tous les clubs ici, et même deux ou trois fois pour certains d'entre eux. Mais il ne faut jamais dire jamais. " Sa femme sait, en tout cas, qu'elle se retrouvera probablement une nouvelle fois seule, dans quelques mois. " Ce n'est pas évident, je le sais. Il faut faire preuve de beaucoup de caractère, des deux côtés. J'admire ma femme, qui se sacrifie pour ma carrière. " Leekens est un aventurier, il le reconnaît lui-même. Il est né à Meeuwen, dans le Limbourg, et a grandi à Houthalen. Son père ne le voyait que le week-end : comme chef-coq de l'armée, il était souvent à l'étranger. " Mon père était un homme qui osait. Il a osé changer de métier. " Leekens sait qu'il a été longtemps boulanger. Puis, Albert Leekens a tenu un café qui jouxtait un théâtre et un cinéma. " J'aimais l'écouter lorsqu'il racontait les histoires de son époque. Il m'expliquait par exemple que ma mère et lui aimaient participer au théâtre. Quant aux films, il devait aller les chercher lui-même à Bruxelles. À l'époque, c'était un fameux voyage. C'était encore des grandes bobines, qu'il fallait changer pendant la diffusion. Il m'a raconté qu'un jour, alors qu'il était en route au volant de sa petite Renault, il a subitement vu une roue rouler devant lui. Il a été surpris : Oh, une roue... Et puis, hop, la voiture a dévié de sa trajectoire et a heurté la berme centrale. Cette roue, c'était celle de sa petite Renault." Leekens n'a pas vécu lui-même cette époque. Il avait cinq ans lorsque son frère René et lui ont déménagé de Meeuwen à Houthalen, où ils ont surtout été élevés par leur mère. Car entre-temps, papa était devenu militaire. " Mon père était un homme extravagant qui aimait relever des défis. Sur ce plan-là, je lui ressemble : je suis aussi flamboyant, je pense. " Il sourit. " Mon père était un homme très social. Un homme sensible aussi, même s'il préférait cacher ses sentiments, un peu comme moi. Souvent, on cache ses sentiments en blaguant ou en riant. Les gens qui ont le sens de l'autodérision sont souvent les plus sensibles. Mon frère est plus sérieux, très bien éduqué, conscient de ses devoirs et un peu moins aventurier que moi. En tant qu'aîné, il se sentait très responsable, et comme mon père était parti pendant la semaine, il se substituait à lui auprès de la famille. " Comme les parents ne roulaient pas sur l'or et voulaient donner le maximum de chances à leurs enfants pour réussir dans la vie, la mère de Georges Leekens, Paulina, a aussi dû travailler. D'abord dans une usine de pralines à Aix-la-Chapelle, puis dans l'école secondaire que fréquentaient ses deux fils. " Elle partait à Aix-la-Chapelle le matin à cinq heures et revenait à six heures du soir. Pendant les heures qu'elle passait à la maison, elle veillait à ce que nous ne manquions de rien, à ce que tout soit prêt. Nos vêtements, nos tartines, notre matériel scolaire... Et le soir, elle nous préparait à manger. On lui disait souvent : Maman, tu ne dois pas faire tout ça. Mais elle le faisait quand même. On attendait impatiemment le moment où elle rentrait à la maison. À six heures, on était devant le pas de la porte, avec notre chien, pour voir arriver le bus. On avait un berger écossais, qu'on avait appelé Lassie si je me souviens bien. L'arrêt de bus était juste devant chez nous. Ma mère était tout pour moi. Je ne lui refusais rien." " Lorsqu'elle me demandait d'aller au magasin avec mon vélo, je le faisais directement. Et lorsqu'elle avait oublié quelque chose, j'étais déjà reparti avant qu'elle ne me l'ait demandé. Si je devais repartir quatre fois, je repartais quatre fois. Mon père l'appelait toujours Paulineke. Je lui disais parfois : Quelle chance tu as. L'interaction entre les deux était parfois spéciale. Ce n'était pourtant pas évident, après toutes ces années, mais ces deux-là étaient visiblement faits l'un pour l'autre. Même s'ils avaient des caractères opposés. Mon père était plutôt extravagant et ma mère était une fille de paysan, qui se mettait complètement à la disposition de sa famille. Ils avaient le coeur sur la main, c'était la crème de la crème. S'il fallait cacher quelque chose, ma mère le faisait. J'étais un sacré garnement. S'il s'était passé quelque chose, elle devinait facilement qui était le coupable. C'est encore une fois Georges, sans doute ? Lorsque mon père rentrait à la maison le vendredi soir ou le samedi matin, elle me protégeait et ne lui disait rien. C'était un militaire, ne l'oubliez pas, il était très strict. Il y avait des normes et des valeurs. Finalement, je ne le trouvais pas trop sévère, mais il y avait des règles à suivre et des limites à ne pas dépasser. Lorsqu'il fallait donner un coup de main au jardin, pas question d'y échapper. S'il y avait des tâches ménagères à accomplir, idem. Si l'on veut avancer dans la vie, il faut que tout soit clair. On attendait avec impatience le samedi et le dimanche. Ces jours-là, la famille était au complet. On mangeait ensemble, le matin, le midi, à quatre heures et encore le soir. En ces temps-là, il y avait encore d'autres habitudes, la vie était très axée sur la famille. Je trouvais ça formidable." Lorsque Leekens évoque sa jeunesse, ses yeux brillent. Les phrases lui sortent facilement de la bouche, les unes après les autres. Elles reflètent la chaleur qu'il ressent pour son foyer. " J'ai toujours ressenti beaucoup d'amour lorsque je parle de mes parents. Chacun en parle à sa manière, et je le fais ouvertement. Je montre aussi mon amour physiquement. J'ai toujours été ainsi. J'étais capable de donner un baiser à ma mère, sans aucune raison. Plus tard, je me suis excusé auprès de mon père, pour avoir donné tout mon amour à ma mère. Ce n'est qu'après que je me suis rendu compte de tout ce qu'il avait fait pour nous. Mon père était presque toujours parti. On vivait avec notre mère, et comme ce qu'elle faisait pour nous était plus concret à nos yeux, on l'a déifiée." Pourtant, les deux garçons étaient souvent seuls et ils ont donc été placés, très tôt, devant leurs responsabilités. " Nos parents nous accordaient beaucoup de liberté, mais nous poussaient quand même dans une direction bien précise. On devait à tout prix obtenir un diplôme. C'était aussi notre volonté. On voulait absolument réussir à l'école. " Durant ses deux premières années à l'université, Leekens logeait avec son frère en kot à Louvain. Ils ont reçu l'ancienne voiture de leur père, qui en a acheté une nouvelle. " Une petite Coccinelle, une 1200, dont les roues sortaient lorsqu'on s'y entassait à sept. C'était interdit, déjà à l'époque, mais la tolérance était alors plus grande. C'était fantastique : déjà avoir une voiture alors qu'on était encore étudiant. Parfois, on se battait pour les clefs. Si on avait cette voiture, c'est aussi parce qu'on devait aller s'entraîner à Dessel Sport. Mon frère était gardien de but et il ne manquait pas de talent. Pour tout avouer, il était plus talentueux que moi. J'étais convaincu que si l'un de nous deux devait réussir comme professionnel, c'était lui." Avant ça, les deux garçons ont joué dans le club de leur village, le Sporting Houthalen. " Mon frère est parti à Geel, alors que je suis resté à Houthalen. J'y jouais comme attaquant. Vous me voyez comme attaquant ? J'ai marqué lors de mon premier match, de mon deuxième match... jusqu'au jour où on a affronté Geel. Lorsque j'étais opposé à mon frère, je ne parvenais pas à marquer... " L'année suivante, ils sont partis ensemble à Dessel Sport, mais en réalité, il n'était pas prévu que le cadet de la fratrie y aille aussi. " Ils ne voulaient que mon frère, comme gardien de but. Mais mon père a dit : Ils iront tous les deux. C'était aussi plus facile pour les déplacements, car on n'avait qu'une seule voiture. Mais nous n'avons pas besoin d'un défenseur central, a-t-on retorqué à Dessel. J'étais, en effet, déjà passé de la ligne avant à la ligne arrière. Mais mon père est resté ferme : Vous prenez les deux ou personne. C'est ainsi que j'ai finalement accompagné mon frère. J'ai tout joué et on a remporté le titre de champion. Plus tard, mon frère m'a accompagné au Crossing de Schaerbeek, mais les rapports de force ont alors commencé à changer." Après une saison au Parc Josaphat, Leekens a eu l'occasion de signer à Anderlecht. Mais il a refusé. " Un jeune joueur qui refuse une offre d'Anderlecht, c'était du jamais vu, à l'époque. Mais je voulais d'abord terminer mes études. Constant Vanden Stock a finalement compris mon point de vue, mais il a tout de même avoué : Je n'en suis pas très heureux. J'étais ainsi : dans ces moments-là, j'étais capable de faire fi de mes émotions et de dire : mon objectif, c'est celui-là, et tant pis pour les conséquences. J'étais bien intégré dans le groupe, mais j'avais mon opinion et ma personnalité, ce qui faisait parfois dire aux autres joueurs : le voilà, Monsieur je-sais-tout ! " Les années passées en kot signifiaient aussi que les deux garçons n'étaient plus sous la protection de leur mère. " J'ai adoré devoir me débrouiller seul. J'étais un véritable étudiant, au sens large du terme. Mais, heureusement, j'étais aussi sous le contrôle de mon frère, qui faisait en sorte que je consacre suffisamment de temps à mes études. Après cinq jours à Louvain, on était heureux de pouvoir rentrer à la maison. Pouvoir manger les bons petits plats de maman, il n'y avait rien de tel. Car, le samedi, on avait toujours très faim. Notre argent de poche était limité, et le vendredi, il ne restait plus beaucoup de sous. Et toujours ces frites de l'Alma... Le retour à la maison était donc attendu avec impatience. On déposait notre linge sale, et le dimanche soir, il était propre. Aujourd'hui, on se demande encore comment ils faisaient, à l'époque. Il n'y avait pas de machine à laver, pas de lave-vaisselle... Et en plus, ma mère allait encore travailler. Elle était une travailleuse acharnée et très forte, physiquement et mentalement. Je ne l'ai jamais entendu se plaindre. Même pas dans les moments difficiles, comme lors du décès d' Edgar. " Car, au départ, la famille Leekens comptait trois fils. Le plus jeune, Edgar, est mort à trois ans. " Il avait une sorte de cancer de la gorge, mais à l'époque, on ne s'en était pas aperçu. Moi-même, je n'avais que cinq ans lorsque c'est arrivé, et mon frère aîné sept. Mes souvenirs sont donc vagues. L'image que je revois est celle d'une photo, avec ses crolles. Moi-même, j'avais une brosse. Aujourd'hui, je n'ai plus beaucoup de cheveux. ( il rit) À la maison, on a très peu parlé du décès d'Edgar. La vie devait continuer. Surtout à cette époque. C'était presque interdit d'en parler, de pleurer. Il fallait avancer. Il y avait du travail. À la fin, on s'est quand même rendu compte que le décès d'Edgar avait fait très mal. Parfois, mais très rarement, on évoquait sa mémoire lors d'un événement, puis on n'en parlait plus. C'est dans ce silence que se trouvait la tristesse. Ce n'est que sur son lit de mort que j'ai entendu ma mère en parler pour la première fois. Elle a dit : Le pire qui peut arriver pour une mère, c'est de perdre un enfant. Je n'avais jamais pensé que cette tristesse était si profonde. Nous avons continué à vivre comme si de rien n'était. Ma mère s'est éteinte dans une souffrance incroyable. Elle avait le cancer. C'était terrible à voir. Une femme aussi forte qui devient subitement aussi... dépendante. Son décès m'a beaucoup affecté. Sept mois plus tard, mon père est parti à son tour. Comme il l'avait souhaité, dans son sommeil. Il est allé se coucher et ne s'est plus réveillé. J'avais pourtant l'impression qu'il s'était bien remis du décès de ma mère. Mais, finalement, il est quand même parti, lui aussi. Sans souffrir, sans devoir lutter contre la maladie. Lorsque mon frère m'a téléphoné, au milieu de la nuit, j'avais compris. Je l'avais senti venir. On les a rassemblés, tous les trois. Mon père et ma mère reposent aux côtés d'Edgar." Juste avant cela, Leekens avait déjà vécu une autre période très sombre. En 1996, sa femme de l'époque, Arlette, a été victime d'une hémorragie cérébrale. Leur vie a changé. " C'était le 13 août. J'étais à la maison ce jour-là, ce qui était rare, car un coach est souvent parti. Et c'est alors que c'est arrivé... Le 13 du mois, je ne prends plus aucune décision, aujourd'hui. Car il s'est souvent passé des choses le 13 du mois ( c'est par exemple le 13 que Leekens a pris la décision de quitter les Diables Rouges pour partir à Bruges, ce qui n'était pas un choix heureux, ndlr) et le plus curieux, c'est qu'on apprend à vivre avec ça. On peut certes rationaliser ces événements, mais quand même... Ça laisse des traces. La cicatrice est toujours visible. Mon père, ma mère et ma femme... tout s'est passé en très peu de temps. C'est comme si le sol s'effondre sous vos pieds. Continuer après une telle période... Tous ces sentiments, toutes ces émotions... Ce fut une période très difficile. J'ai eu la chance de rencontrer Kathleen, ma femme actuelle. J'ai eu pas mal de chance avec les femmes : ma mère, ma première femme, Kathleen aujourd'hui. Pourtant, il a fallu un certain temps avant que je lui ouvre complètement mon coeur. Le courant passait bien, mais ce fut très difficile pour moi de m'ouvrir à une autre personne." Leekens ignore comment il a pu traverser cette période difficile. " J'ai essayé de ranger ce qu'il s'était passé. C'était indispensable, je pense. Si l'on traîne toujours ça avec soi... Certains ne s'en remettent pas et je peux les comprendre. C'est à d'autres personnes qu'il revient de leur remonter le moral. C'est aussi pour cela que le rôle de la cellule sociale d'un club est si important. Les joueurs peuvent avoir des problèmes, mais le coach aussi. Ne pas montrer cette sensibilité... Autrefois, j'y parvenais complètement. Je ne laissais pas transpirer le moindre signe d'émotion. Mais, bien sûr, les critiques me touchent. Ceux qui affirment que les critiques ne les touchent pas, mentent... Et, naturellement, je faisais semblant de ne pas être affecté. C'était mon attitude. J'étais l'entraîneur, l'homme fort, celui qui se trouvait en première ligne... Mais, en fait, c'était une façade. À l'époque encore plus qu'aujourd'hui. Chacun veut faire croire qu'il n'a aucune faiblesse. C'est de la foutaise. J'ai appris que l'on pouvait être sensible, et à un moment donné, j'ai constaté que les joueurs le ressentaient : lui aussi est un être humain, il a donc également des sentiments et il ne doit pas faire croire qu'il a une carapace. Je pouvais comprendre qu'un joueur avait un problème avec sa femme, que son enfant était malade, qu'il éprouvait des difficultés à s'adapter à une nouvelle culture ou qu'il ne s'entendait pas avec un coéquipier. Au fil du temps, j'ai davantage extériorisé mes sentiments, davantage montré qui j'étais vraiment. J'ai compris que les hauts et les bas, les vicissitudes de la vie, ont fait de moi un homme."