Il fait calme sur les rives de la Durme, dans le village de Tielrode qui, depuis 1976, fait partie de la commune de Tamise. Le passeur d'eau transporte quelques piétons sur l'autre rive, où se trouve la réserve naturelle de Hamme. Depuis quelques décennies, il est équipé d'un bateau à moteur. A côté de l'embarcadère, on trouve la statue du trompettiste, le légendaire passeur qui, jusqu'à sa mort en 1979, faisait traverser les passants dans une barque propulsée par des rames.
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Il fait calme sur les rives de la Durme, dans le village de Tielrode qui, depuis 1976, fait partie de la commune de Tamise. Le passeur d'eau transporte quelques piétons sur l'autre rive, où se trouve la réserve naturelle de Hamme. Depuis quelques décennies, il est équipé d'un bateau à moteur. A côté de l'embarcadère, on trouve la statue du trompettiste, le légendaire passeur qui, jusqu'à sa mort en 1979, faisait traverser les passants dans une barque propulsée par des rames. La skyline de Tielrode est dominée par deux symboles : l'immense grue qui appartenait jadis aux chantiers navals de Tamise et qui, après la fermeture de ceux-ci en 1994, est restée en place en souvenir du passé ; et la cheminée du four de la briqueterie où, jusqu'il y a une dizaine d'années, on fabriquait des briques d'argile. Ces deux grands employeurs faisaient en sorte que Tielrode n'était pas un village comme les autres, rempli de fermiers votant CVP, mais un village de travailleurs à majorité socialiste. Aujourd'hui, c'est une cité-dortoir entre Saint-Nicolas et Tamise, qui offre de belles promenades à pied ou à vélo à l'endroit où la Durme se jette dans l'Escaut. Le sentier longe les restes de l'ancienne église du village qui, en 1905, fut reconstruite 300 mètres plus loin afin de la protéger des inondations. Face à la nouvelle église, on retrouve le hall omnisports, construit juste avant la fusion avec l'argent qui restait dans les caisses de l'ancienne commune. Il porte la signature du dernier bourgmestre, Siegfried Buytaert, un social-chrétien. C'est également Buytaert qui, en 1966, a fondé le club de football local. Celui-ci a d'abord été affilié à la fédération catholique sous le nom d'Oud Gelaag Tielrode. En 1982, il est devenu membre de l'Union belge et s'est appelé Vrienden Klub Tielrode. Ses couleurs sont le vert et le blanc, il porte le numéro de matricule 8828 et a connu une petite période de gloire lorsqu'il a évolué en P2 mais des problèmes financiers l'ont ramené en P4. Aujourd'hui, il fait de la corde raide en P3 et lutte pour son maintien avec les clubs voisins de Klinge, Sint-Pauwels, Waasmunster et Yellow Blue Beveren. Le sentier qui longe le terrain de foot et fait frontière avec la commune d'Elversele, est actuellement réaménagé avec de beaux pavés. On lui a donné le nom du fondateur du club, l'ex-bourgmestre Siegfried Buytaert. Du terrain principal, si on tire trop fort, on peut aller rechercher le ballon dans la Durme. Aujourd'hui, le club dispose de deux grands terrains et de deux petits, pour les plus jeunes. Ce n'était pas encore le cas à l'époque de Jan Vertonghen, où tout le monde jouait sur la même surface. Il n'y avait pas beaucoup d'herbe, mais du talent. Wim Van Cauwenbergh, qui a grandi à côté du terrain mais jouait au club voisin de Sombeke puis est devenu entraîneur des jeunes à Beveren, se rappelle avoir vu les frères Vertonghen à l'oeuvre. A l'époque, il entraînait le VV Hamme et cherchait des jeunes talentueux pour son équipe U12. " Jan récupérait le ballon derrière, il dribblait quatre hommes et il marquait. Tout le monde voyait qu'il avait du talent. Nous voulions également son frère, Ward, mais Jan n'avait pas envie de venir. " La seconde fois qu'il l'a vu jouer, Van Cauwenbergh entraînait les U13 de l'Eendracht Alost. En juillet, il avait joué un premier match amical face aux jeunes du Germinal Beerschot, où Jan Vertonghen lui avait fait moins bonne impression qu'avant. " Il faut dire qu'il avait beaucoup grandi. " Urbain Haesaert avait réussi là où Van Cauwenbergh avait échoué. L'actuel chef de scouting des équipes d'âge au Sporting d'Anderlecht était, à l'époque, directeur de la formation au Germinal Beerschot. Jurgen Maes, directeur sportif de Tielrode et voisin de la famille Vertonghen, se souvient encore très bien de ce moment. " Le Beerschot était venu pour Ward, un attaquant grand et costaud, tandis que Jan jouait derrière et lisait très bien le jeu. Il savait exactement où le ballon allait tomber. Plusieurs clubs de D1 s'intéressaient à Jan mais le GBA était le plus concret et avait tout prévu, même les déplacements. Paul, le père de Jan, était très sobre. Le projet du GBA avec les jeunes lui plaisait beaucoup. Et puis, Urbain Haesaert habitait à Waasmunster, pas très loin d'ici. Ça a créé des liens. " Haesaert, qui vit toujours à Waasmunster, a vu pour la première fois Vertonghen à Haasdonk, où le Diable Rouge livrait un match avec la sélection flandrienne U14. " Jan avait le profil du joueur que je voulais : il s'engageait, c'était un gagneur et il avait un bon pied gauche. A l'époque, il évoluait dans l'entrejeu, à gauche ou dans l'axe, mais il pouvait aussi jouer en défense, comme arrière central ou arrière gauche. Il n'aimait pas jouer à cette place. Sa meilleure, c'était dans l'axe de la défense. Jan n'est pas un joueur qui fait du cirque mais il a un beau toucher de balle, il peut jouer court ou faire une passe à 50 mètres. On voit qu'il a été formé à l'Ajax, où on a gommé ses points faibles en le faisant évoluer à d'autres postes. Nous avons fait la même chose avec Toby Alderweireld. Au GBA, je l'ai fait jouer dans l'entrejeu. Lorsque ses parents m'ont fait remarquer que ce n'était pas sa place, j'ai répondu que c'était nécessaire à son évolution, qu'il n'arriverait jamais en D1 s'il ne lisait pas mieux le jeu et s'il n'était pas plus agile, s'il se contentait de tenir son homme, de récupérer le ballon et de le donner. Idem pour Jan. Il aurait pu s'imposer dans l'entrejeu au plus haut niveau, dans un système à deux médians défensifs. Mais c'est dans l'axe de la défense qu'il est le plus efficace. Le fait qu'il joue au poste d'arrière gauche en équipe nationale en dit long sur ses qualités. J'attends toujours avec impatience le moment où il va donner l'impulsion offensive. Il est toujours marqué du sceau de l'Ajax : attaquer ! Obliger l'adversaire à se replier, à travailler dur. Quand on a une excellente condition, comme c'est le cas de Jan, on finit par épuiser son homme. " Ce seul match de sélection provinciale suffit à convaincre Haesaert. Plus tard, Lode, le frère cadet de Ward et de Jan, allait également être invité à passer un test au GBA. Ce n'étaient pas des mauvais joueurs mais ils n'étaient pas assez forts pour le top niveau. Dès l'âge de 17 ans, Ward a été appelé en équipe première. Aujourd'hui, à 28 ans, il est très apprécié à Kruibeke, en P1 de Flandre-Orientale tandis que Lode (26 ans) n'avait que 16 ans lorsqu'il est passé à Saint-Nicolas/Nieuwkerken (D3). Depuis quelques années, il évolue dans la ligne arrière de Tamise (D3). C'est à Haasdonk que Haesaert a discuté pour la première fois avec les parents de Jan qui l'ont invité chez eux. A la Burmtiendestraat, où on entend et voit le trafic sur l'E17 et d'où les enfants partaient plusieurs fois par semaine pour aller jouer au foot 3 km plus loin. Ria et Paul lui expliquent leurs difficultés familiales. Paul souffre d'une tumeur au cerveau qu'on ne peut enlever et on ne sait pas combien de temps il va survivre. " J'ai dû les convaincre. Ils n'étaient pas contre le projet du GBA mais il y avait des problèmes d'ordre pratique. Jan effectuait ses humanités à Saint-Nicolas et était bon élève. Le centre de formation se situait au Rozemaai, tout au nord d'Anvers. Comment le gamin allait-il arriver là, avec tout ce trafic ? " Mais Haesaert n'abandonne pas. " Parce que Jan était sage, intelligent et lisait bien le jeu. Il savait jouer au football aussi, il avait du caractère et c'était un gagneur. Il avait les armes pour s'imposer. En football, celui qui sait récupérer un ballon est le roi. " Jan n'est pas un artiste mais Haesaert s'en fiche. " Je choisis souvent des joueurs sur base d'un tout. La plupart du temps, on vient me trouver pour me conseiller un numéro dix qui contrôle bien le ballon ou fait des jonglages sur YouTube mais faire ça et apporter quelque chose sur un grand terrain, ce n'est pas pareil. " Haesaert fait alors une proposition aux parents : le minibus du Germinal Beerschot qui prenait les joueurs au sud d'Anvers pour les amener à l'entraînement ferait un crochet par le Pays de Waes et Jan ferait ses devoirs dans la salle de réception du club avant l'entraînement. Haesaert garantit également que Jan serait de retour à la maison chaque soir à 20 h 30. " C'était une condition sine qua non posée par les parents. Jan voulait venir. Il voulait réussir à l'école et au foot. Nous avons donc décidé qu'il irait à l'école à vélo et qu'il laisserait son vélo là-bas. Le soir, un enseignant qui habitait dans le quartier ramènerait la bécane chez ses parents. Si le minibus n'était pas à l'heure, je prendrais Jan dans ma voiture et je le ramènerais à la maison pour 20 h 30. " Dans la voiture, les discussions ne sont pas toujours très animées. " Jan ne parle pas beaucoup mais lorsqu'il ouvre la bouche, c'est pour dire quelque chose de sensé. Il a toujours eu beaucoup de personnalité mais il n'est pas du genre à faire du bruit. Il réfléchit à ce qu'il dit. " Pour le gamin du village, le pas à franchir est énorme. Aujourd'hui encore, Jan reconnaît qu'il lui a été plus difficile de passer de Tielrode à Anvers que d'Anvers à Amsterdam. Les gamins de la ville se moquaient de son accent campagnard. Haesaert se rappelle qu'il était un peu la tête de Turc mais qu'il ne se laissait pas faire. " Quelques coéquipiers étaient des grandes gueules et critiquaient les autres mais ne pensaient qu'à dribbler. Lorsque nous avons remporté la Nike Cup, une coupe d'Europe pour les jeunes, j'ai dû intervenir. Il y avait des clans et Jan était souvent pris pour cible. Aujourd'hui, il est ami avec quelques-uns de ces gamins. " Quelques années plus tard, Jan Vertonghen passe des tests à l'Ajax et les réussit. Paul, son père, n'a pas très envie de le voir partir. " Il m'a demandé si je pensais que son fils pouvait réellement jouer à l'Ajax. Lui estimait que non. Je lui ai expliqué que, dans une équipe, on avait besoin de plusieurs types de joueurs, pas seulement des dribbleurs. Si je n'avais pas insisté, Jan ne serait pas parti à l'Ajax mais à Amsterdam aussi, il s'est imposé. Après les humanités, il a encore fait deux ans de management. Chaque jour, il arrivait au stade à vélo et slalomait entre les Lamborghini de quelques équipiers. " Ce qui a surpris Jurgen Maes dans le parcours de son ex-joueur c'est que le succès et l'argent ne l'ont pas changé. " Jan a toujours été un garçon facile à vivre. On pouvait lui demander de jouer où on voulait, tout était toujours bon pour lui. Si on lui avait demandé de jouer au but, il l'aurait fait. Nous avons encore des contacts et, quand il est dans le quartier, il lui arrive de passer dire bonjour. " Le grand tournoi du VK Tielrode qui, fin mai, réunit 54 équipes de joueurs de 6 à 16 ans, porte désormais son nom. " Et s'il le peut, c'est lui qui vient remettre les prix. " Deux choses ont étonné Haesaert : " Le fait que Jan soit revenu si fort du RKC Waalwijk, à qui l'Ajax l'avait prêté pour un an. Par la suite, il a directement conquis sa place et ne l'a plus lâchée. Je n'aurais jamais cru qu'à l'instar de Thomas Vermaelen, un petit Flamand devienne capitaine de l'Ajax. " Pour Haesaert, le passage aux Pays-Bas a joué un grand rôle dans la carrière de Jan Vertonghen et de quelques autres joueurs du Germinal Beerschot. " Le GBA ne croyait pas en eux. Si Jan n'était pas allé à l'Ajax et était resté au Kiel, il jouerait à présent à Lokeren ou à Waasland Beveren... " Haesaert n'est pourtant pas surpris par le niveau qu'il a atteint. " Jan est très exigeant envers lui-même. Il place la barre très haut et veut la franchir. Pas en discutant mais en travaillant dur. " PAR GEERT FOUTRÉ - PHOTOS KOEN BAUTERS" Si Jan n'était pas allé à l'Ajax, il jouerait à présent à Lokeren ou à Waasland Beveren. " URBAIN HAESAERT, SON DÉCOUVREUR