À l'intérieur, dans le couloir central de sa maison située le long de l'Amstel, à Amsterdam, les photos ornent les murs : Andrei Arshavin, Youri Zhirkov et d'autres vedettes qui ont décroché la médaille de bronze au Championnat d'Europe 2008. " Une période magnifique, l'un des plus beaux jobs que j'ai exercés. "
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À l'intérieur, dans le couloir central de sa maison située le long de l'Amstel, à Amsterdam, les photos ornent les murs : Andrei Arshavin, Youri Zhirkov et d'autres vedettes qui ont décroché la médaille de bronze au Championnat d'Europe 2008. " Une période magnifique, l'un des plus beaux jobs que j'ai exercés. " Un épisode qui débute dans la cuisine de Roman Abramovich. C'est littéralement par une porte dérobée, afin d'éviter les paparazzi, que Guus Hiddink fait son entrée, en 2006, dans le domicile du Russe qui, outre Chelsea, sponsorise également la fédération de football à ce moment-là. Les éminences grises de la fédération russe sont également présentes. Tous ces messieurs haut placés parlent d'un géant endormi qu'il faut réveiller. Le dernier résultat probant, une deuxième place au Championnat d'Europe, remonte à 1988, alors que le pays s'appelait encore l'Union Soviétique. De grands projets sont dévoilés. En 2018, les Russes veulent organiser la Coupe du Monde eux-mêmes et viser le titre mondial. Hiddink est l'homme qui doit jeter les bases. Son assistant, Alexandr Borodyuk, doit l'imprégner de la culture russe. " À l'époque d' Oleg Blokhin, Borodyuk était un joueur fantastique qui avait évolué à Schalke et à Fribourg. Il parlait donc l'allemand. Un esprit très indépendant. Il n'était pas ancré dans le système de pensée local et parlait avec humour de l'âme russe ", se souvient Hiddink. " Et notamment de ce fameux défaitisme qui hante les Russes. " Les Russes peuvent souffrir. Vraiment souffrir ", répétait-il souvent. " Cette souffrance, je l'ai aussi retrouvée dans l'équipe de football ", dit Hiddink. " Les garçons prenaient plaisir à se retrouver, mais ça ne leur procurait pas plus d'enthousiasme. C'était plutôt de la passivité. Je pense que c'est lié à la culture. Ils ont grandi avec la conviction qu'il est préférable de rester neutre. " " Au moment de m'engager, j'ai perçu d'emblée une certaine crainte de mal faire " poursuit maître Guus. " Tout le monde était toujours très prudent. Or, si l'on veut prester, il faut au contraire repousser les limites. " Les Russes veulent rétablir leur honneur. Après 1988, ils n'ont plus rien fait de bon. En plus d'un succès à court terme, la fédération veut également jeter les bases pour pérenniser l'équipe au sommet du football mondial. " Il y avait deux objectifs : réaliser des performances avec l'équipe A et améliorer la formation dans les clubs. " Hiddink demande à l'ancien coach de volley-ball néerlandais Joop Alberda de structurer les académies. " Au départ, il débordait d'enthousiasme. Mais après quelques mois, il a jeté l'éponge. C'était difficile d'imposer ses vues aux clubs. Sans tenir compte de la barrière de la langue, c'était aussi typiquement hollandais de croire qu'on peut facilement transposer une structure ailleurs. " Hiddink est lui-même confronté aux différences de culture lors de ses premières visites au siège de la fédération. " Un ancien bureau stalinien. Ils commencent à neuf heures et demie du matin. Le directeur général pose alors quelques bouteilles sur la table. Que voulez-vous ? Du whisky ou du cognac ? " Avant l'un des premiers matches, Hiddink arrive à Rostov avec son équipe pour un stage d'entraînement. " Là aussi, c'était un endroit où séjournaient les anciens leaders du parti. L'entrée sonnait vide, le lobby était composé d'une seule petite table, le restaurant consistait en un misérable petit buffet. Arshavin s'est approché de moi et m'a dit : Mister, welcome in the Soviet bunker. Les joueurs avaient l'air de s'ennuyer. Nous avons dormi là, la première nuit, et le lendemain matin, nous avons dit : Les gars, faites vos valises. Nous vous attendons dans le bus, dans une demi-heure ! Et nous sommes partis au Radisson. Lorsqu'on le sort de sa torpeur, un tel groupe retrouve un certain dynamisme. Sans le dire ouvertement, chacun ressent qu'il doit répondre sur le terrain. " Le fonctionnement de Hiddink est appuyé par Vitaly Mutko, à l'époque encore président de la fédération, mais aujourd'hui mondialement connu en tant que Ministre des Sports qui a vacillé après les révélations concernant le programme de dopage institutionnalisé. " Parfois je me rendais dans le bureau de Vitaly et parfois il venait assister à l'entraînement. J'appréciais ce comportement, je trouve toujours bien lorsqu'un patron d'une fédération s'intéresse au football. " À peine le groupe eut-il quitté le vieux centre d'entraînement misérable, que la fédération a réagi. " Mais je ne pouvais pas faire autrement. Si je n'avais pas placé l'équipe dans les meilleures conditions, ma tête aurait pu rouler également. J'ai dit à Katia, le pilier de la fédération, qui parle cinq langues et règle tout, qu'elle devait faire confiance aux responsables. Ce n'était pas moi, mais les gens haut placés de la fédération qui avaient décidé d'aller au Radisson. C'était d'ailleurs écrit noir sur blanc dans le journal du lendemain. Le commentaire était explicite : Bien joué ! "Sûr de son fait, Hiddink poursuit sa révolution tranquille. Il fait retirer un journaliste de la liste noire et va au duel avec Mutko. " Lors du premier match international, il est entré dans le vestiaire et a entamé un long speech sur le peuple et le patriotisme. Il n'arrêtait pas. Je lui ai demandé si, la prochaine fois, il pourrait s'en tenir à 30 secondes. Mais, avant le match suivant, il s'est de nouveau lancé dans un long monologue. Je l'ai alors pris par le bras et je l'ai accompagné vers la sortie. Tous les joueurs regardaient leurs chaussures. Car cet homme était une autorité. Ce sont des moments où tout peut déraper pour un coach. Mais je devais casser cette passivité dans le groupe. C'est bien de parler tactique, mais la tactique n'a aucun effet si les garçons ne sont pas prêts à aller au feu pour vous. Si l'on rechigne à effectuer le petit pas supplémentaire, on est dépassé dans le football actuel. Il y avait un phénomène récurrent chez les Russes. S'ils perdaient, eh bien tant pis, ils feraient mieux la prochaine fois. Nous voulions changer cette attitude. C'était un combat de machos. Mutko en a pris pour son grade. Après, nous nous sommes bien entendus. Les résultats ont aidé, bien sûr. " Les Russes entament en 2006 une remontée qui ne s'arrêtera qu'en 2008, lorsqu'ils seront éliminés par l'Espagne en demi-finale du Championnat d'Europe. La victoire contre les Pays-Bas de Marco van Basten reste un moment mémorable. " Les Russes n'avaient pas aussi peur des Néerlandais qu'on le pensait. C'était un groupe intelligent, avec des joueurs capables de réfléchir et de bien appliquer la tactique. " Le gardien de l'époque était le capitaine actuel. " Igor Akinfeev n'avait pas vraiment l'ambition de partir à l'étranger. C'est un gardien très stylé. On peut tirer au but aussi fort que l'on peut, ses mains agissent comme une éponge. " Zhirkov, lui aussi, fait encore partie de la sélection. " Un gaucher en or. Il était flegmatique, je ne m'attendais pas à ce qu'il soit encore présent aujourd'hui. Intérieurement, il est sans doute plus passionné qu'il ne le laisse paraître. " Dans les analyses d'avant-Coupe du Monde, on a très peu parlé d'Akinfeev et de Zhirkov, et à peine du style de jeu du pays organisateur. On a surtout évoqué la possibilité d'un boycott. Hiddink hausse les épaules. " Si l'on s'en tient aux principes moraux, il y a peu de pays où l'on peut jouer au football. Lorsque je travaillais en Corée du Sud, j'ai un jour répondu par l'affirmative à la question de savoir si je pourrais m'imaginer comme sélectionneur de la Corée du Nord. J'ai été directement été rappelé à l'ordre par la Deuxième Chambre aux Pays-Bas. Il y a toujours des discussions morales. Il faut toujours faire attention à ce que l'on dit. Où se situe la limite ? Peut-on organiser une Coupe du Monde en Afrique du Sud ou au Brésil, où il y a beaucoup d'abus ? Nous nous laissons continuellement influencer par des histoires de morale, alors qu'au fond d'eux-mêmes, les gens sont partout pareils. Le sport et la musique ont un rôle à jouer pour rapprocher les peuples. C'est pourquoi, je ne prête guère attention à ces menaces de boycott qui reviennent sans cesse. Osez la discussion, et laissez le sport et l'art faire leur oeuvre. Aux yeux de Hiddink, la rencontre avec Mikhail Gorbachev a eu au moins autant d'importance que les victoires contre les Pays-Bas et l'Angleterre. L'ancien président l'a approché dans la salle d'attente d'un aéroport. " Il m'a dit : dans ce pays, n'oublie pas une chose, si tu as quelque chose en tête, fais-le. Ça m'a stimulé. On a toujours le réflexe de généraliser. Mais ça vaut dans les deux sens. Lorsque les Russes sont venus affronter les Pays-Bas à Amsterdam, ils pensaient qu'ils allaient atterrir dans une ville où l'on ne trouvait que de la drogue et des prostituées. Le danger, c'est toujours de se baser sur des préjugés. J'ai trouvé que les Russes avec lesquels j'ai travaillé étaient modernes, ouverts et accueillants. " Fin 2009, la période russe s'est terminée sur une déception, pour Hiddink. Dans leur groupe de qualification pour la Coupe du Monde, les Russes ont terminé deuxièmes derrière l'Allemagne et ont dû disputer un barrage. Et là, ils ont été éliminés par la Slovénie. " Ce fut un coup de massue. Tout le monde était K.O. Je me souviens que le groupe, emmené par Akinfeev, est venu vers moi à l'aéroport pour me demander de rester. Ah ! Si j'avais pu marquer ce petit but... ai-je soupiré. Ce fut une belle période. " En 2012, 2014 et 2016, la Russie n'a jamais brillé lors de la phase finale des grands tournois. Et, pour le n°66 du ranking FIFA, un bon classement dans " sa " Coupe du Monde apparaît plus éloigné que jamais. " En 2010, j'ai conseillé de travailler avec les académies du Spartak et du Dynamo. Que l'on fasse une sélection avec des garçons de 15 ans, qu'on les encadre avec de bons entraîneurs et qu'on les envoie dans des tournois internationaux. Tu penses très loin ! , m'a-t-on répondu à l'époque. La formation est un peu particulière, là-bas. Les entraîneurs veulent être champions avec leurs jeunes. Ils touchent un salaire minimal, mais celui-ci est réévalué lorsqu'ils remportent un trophée. Ce n'est pas la bonne méthode, mais c'est très difficile d'en changer. "