Un jeudi midi : le soleil inonde l'autoroute du côté de Duisburg et Essen. Nous nous rappelons que, jadis, les files commençaient ici et c'est à nouveau le cas. Comme pendant la Coupe du Monde, il y a des travaux. L'Allemagne est un chantier permanent. Celui de Schalke 04, pourtant, est terminé. Au cours des dix dernières années, nous y sommes souvent venus. Bruges et Anderlecht y ont joué en Coupe d'Europe tandis que nous avons multiplié les reportages sur Marc Wilmots, Nico Van Kerckhoven, Michaël Goossens, Sven Vermant ou Emile Mpenza.
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Un jeudi midi : le soleil inonde l'autoroute du côté de Duisburg et Essen. Nous nous rappelons que, jadis, les files commençaient ici et c'est à nouveau le cas. Comme pendant la Coupe du Monde, il y a des travaux. L'Allemagne est un chantier permanent. Celui de Schalke 04, pourtant, est terminé. Au cours des dix dernières années, nous y sommes souvent venus. Bruges et Anderlecht y ont joué en Coupe d'Europe tandis que nous avons multiplié les reportages sur Marc Wilmots, Nico Van Kerckhoven, Michaël Goossens, Sven Vermant ou Emile Mpenza. Les progrès accomplis par ce club sont impressionnants, surtout sur le plan infrastructures. Le vieux Parkstadion, construit à l'occasion de la Coupe du monde 1974, était tristounet, délabré. Seule une tribune était couverte et, lorsqu'il pleuvait, les soirs de Coupe d'Europe, les supporters étaient trempés jusqu'aux os. Ce qui ne les empêchait pas d'encourager leur équipe favorite. Une soirée à Gelsenkirchen n'avait rien de folichon. Après le match, il fallait chercher, dans le noir, l'entrée de l'autoroute parce que, les soirs de match, la Polizei fermait l'accès le plus proche... Aujourd'hui, tout a changé ! Sur l'autoroute, des panneaux annoncent fièrement l' Arena Auf Schalke. Le centre d'entraînement est magnifique. A l'époque où Marc Wilmots y jouait, il y avait encore une piste d'athlétisme autour du terrain d'entraînement car Schalke 04 est un club omnisports. Celui qui tirait à côté devait courir très loin pour aller rechercher le ballon. Et à côté de ce terrain, il y en avait un autre, en terre battue, sur lequel il était difficile de tenir debout. Dix ans plus tard, les joueurs utilisent toujours les vestiaires de l'ancien stade pour s'habiller avant l'entraînement mais le terrain, entouré de panneaux solides, est impeccable. A côté, on trouve un grand bac à sable dans lequel on a planté un filet de volley-ball. On trouve également deux autres terrains et on construit un hôtel pour l'équipe A. Les bâtiments administratifs sont nouveaux et les supporters peuvent prendre un verre au Charlie's Schalke en suivant l'entraînement depuis la terrasse ensoleillée lorsque le temps le permet. On trouve même une baraque à hot-dogs qui, malgré la chaleur, vend plus de Bratwurst que de glaces. Nous sommes à deux jours du match contre Cottbus mais le préparateur physique soumet encore les joueurs à un solide entraînement : après un court échauffement, c'est parti pour une demi-heure de travail de vitesse. Manifestement, ça ne rigole pas : le titre est en jeu et c'est bien souvent au cours de la dernière journée qu'il est décerné. Un peu plus tard, Marc Wilmots nous rejoint. Il a déjeuné avec Rudi Assauer, 62 ans, l'architecte de la reconstruction de Schalke tombé en disgrâce. Wilmots explique qu'une des premières préoccupations de l'ex-manager du club avait été d'acheter tous les terrains entourant le stade. " C'est un homme qui voit clair. Lorsque je l'ai rencontré pour la première fois, alors que je devais choisir entre Schalke 04 et Benfica, il m'a directement dit que le club était criblé de dettes. Qui serait aussi honnête envers un nouveau joueur ? " Wilmots regarde le bac à sable qui borde le terrain d'entraînement : " C'est génial, ça ! ". Le club aurait-il ouvert une section beach-volley ? " Mais non, c'est pour la régénération ! Après un match, c'est bon de s'entraîner dans le sable, de faire un peu de tennis ou de foot-volley. C'est bon pour les muscles. Quand je vais à Bordeaux, je joue toujours au foot sur la plage avec mes gamins. " Il regarde un peu l'entraînement et nous indique le jeune gardien, Manuel Neuer, qui n'a que 21 ans. " Un grand talent ". Il est entraîné par Oliver Reck, qui n'a pas perdu de poids depuis qu'il ne joue plus. Wilmots nous montre aussi Christian Pander : " Il porte le numéro 24, le mien. Quand je suis arrivé, j'avais dit que j'espérais bien qu'on s'en souviendrait. " Alors que nous marchons vers le nouveau stade, des supporters le reconnaissent. On n'a pas oublié le numéro 24. Wilmots s'arrête, embrasse, signe des autographes et pose pour la photo. En route vers le Schalke Museum, il nous semble que la pelouse pousse à vue d'£il sous le soleil. Après chaque match, il faut huit heures pour la sortir du stade, mais cela permet de ne pas devoir la remplacer régulièrement comme à l'Ajax. En voyant l'évolution du club, Wilmots hausse les épaules. " Je crains que Schalke ne perde un peu de son identité. Je viens d'entendre qu'ils voulaient augmenter fortement le prix des places debout en championnat, celles réservées au kop. Dans cette région, où pas mal d'usines ferment, cela me semble difficile à supporter. " Mais le football de haut niveau coûte cher, surtout lorsqu'on modernise : " Les jeunes rêvent de gros salaires, ça les fascine. Mais je ne sais pas si c'est bon pour eux. " En début de saison, cette évolution a coûté sa tête à Rudi Assauer. Alors qu'on le destinait à la présidence, il a été cité par l'hebdomadaire Focus comme le responsable de la situation financière précaire du club. Afin d'obtenir de l'argent en prêt, il aurait trahi des chiffres secrets d'investisseurs privés. Exit Assauer, donc. " La façon dont ça s'est passé... C'est dommage. J'ai tout suivi via les médias allemands ", dit Wilmots. Son ex-équipier Andreas Müller est donc devenu le patron, deux ans plus tôt que prévu. Dans le musée, niché dans une aile du stade, Wilmots occupe une place importante. D'abord comme membre de la meilleure équipe du siècle, élue par les fans en 2004. Ensuite comme membre de l'équipe qui remporta la Coupe UEFA il y a dix ans. C'était le premier grand succès du nouveau Schalke, un club qui fut l'une des puissances du football allemand dans les années 30 et 50. Willy se tient prêt à faire la fête le 25 mai mais la fête pourrait être avancée au 19, jour où Schalke affrontera Bielefeld, titre en jeu. " Les gens vont être pleins toute la semaine ", rit Wilmots. Dans un coin, une vidéo montre des images de la victoire européenne de l'époque. Olaf Thon et Youri Mulder chantent mais on ne les entend pas. Derrière une vitre, la coupe et une empreinte dans le plâtre des pieds de chaque joueur ainsi que des mains du gardien. Celle de Wilmots est au centre car il fut le personnage central de cette finale. " C'est bien mais ça fait quand même bizarre de se retrouver dans un musée à même pas 40 ans ", remarque Wilmots, décidément en grande forme. " Lorsque j'ai signé à Schalke, en 1996, personne ne pensait que nous réussirions cela ", raconte Wilmots. " Personne ! Mais l'équipe a rapidement pris forme, il régnait une bonne mentalité et nous avons vogué de match en match éliminant Roda, Trabzon, le Club Brugeois, Valence, Tenerife et l'Inter. " Selon lui, cette série était une revanche sur ce qui lui était arrivé en Belgique. " Je suis parti en Allemagne avec le feu au ventre. Je voulais montrer ce dont j'étais capable, m'imposer. Je crois que personne n'aurait pu m'en empêcher. Cet endroit me convenait à merveille : le système, la mentalité. Travailler, encore et toujours. Il ne faut pas non plus oublier qu'après trois mois, on avait mis l'entraîneur dehors et qu'un jour, la police a débarqué. Nous étions 14 et, selon la presse belge, j'étais parti pour un enterrement de première classe (il grimace). Huit mois plus tard, Schalke était champion d'Europe. " Mais au prix de quels sacrifices ! " Nous avons conservé cinq invalides de cette période. Cinq ! Nous avons joué au bord de ce que les Allemands appellent le seuil de la douleur. J'ai joué pendant un bout de temps avec une épaule déglinguée. Lorsque le Docteur De Clerck m'a opéré, je suis resté sur la table d'opération de huit heures du matin à dix-huit heures. Seuls les muscles maintenaient encore l'articulation en place. Quand on me tirait le bras, j'avais l'impression qu'il allait tomber. Mais si on m'avait interdit de jouer, j'aurais rué dans les brancards. " C'était la dernière fois que la finale de Coupe UEFA se disputait en aller-retour. Schalke l'emporta 1-0 à domicile, grâce à un but de Wilmots. Avant de le raconter, il tient à replacer l'histoire dans son contexte. " En mars, nous avions dû jouer à Karlsruhe. En une minute, nous avions perdu nos deux attaquants : Martin Max et Youri Mulder. L'un s'était déchiré les ligaments croisés et l'autre s'était blessé à la cheville. Je jouais dans l'entrejeu et on m'a replacé devant car notre noyau n'était pas très grand : à peine 14 joueurs. Moi, j'avais déjà mal à l'épaule. J'ai laissé tomber certains matches de championnat pour me concentrer sur la finale. Avec succès car j'ai marqué en quarts de finale contre Valence, j'ai inscrit le but de la qualification contre Tenerife en demi-finale et j'ai encore marqué lors de la finale aller. Je jouais en pointe avec Martin Max, qui était revenu juste à temps. A 20 minutes de la fin, je suis venu rechercher un ballon dans l'entrejeu et je me suis dit que j'avais enfin un peu d'espace. J'ai avancé et j'ai tiré des 30 mètres dans le coin. Nous n'avons plus eu une seule occasion par la suite mais nous avons gagné. " Quinze jours plus tard, le match retour avait lieu dans un stade de San Siro plein à craquer. " A quelques minutes de la fin, nous avons pris un uppercut lorsque Ivan Zamorano a marqué, nous envoyant aux prolongations. Là, il ne s'est plus rien passé et, lorsque nous sommes arrivés aux tirs au but, je me suis dit que c'était notre année. Contre Valence, nous n'avions pas vu le ballon pendant 20 minutes et ils avaient tiré sur la transversale mais nous étions passés. Face à Tenerife, nous avions manqué un penalty mais nous nous étions qualifiés. J'étais donc convaincu que nous allions nous tirer d'affaire en finale aussi. Parce que nous formions une équipe, nous étions des battants. Je crois que la moyenne d'âge était de 31 ans. J'avais 27 ans et j'étais un des plus jeunes sur le terrain. " C'est également lui qui marqua le penalty décisif : " En fait, je ne voulais pas le tirer. Je m'étais déchiré les ligaments de la cheville, mon épaule était déboîtée et je m'étais battu comme un beau diable pendant 120 minutes. J'étais vidé. Mais j'étais sans doute le joueur de Schalke le plus expérimenté au niveau international et je me suis dit que je ne pouvais pas laisser les plus jeunes tirer les marrons du feu. J'espérais cependant que Huub Stevens me dise que je n'avais pas besoin de tirer mais il est venu vers moi et m'a dit : - Le quatrième est pour toi. Il s'est avéré qu'il allait être décisif. " Le trac ? " Tout le monde pensait que j'allais tirer comme un b£uf mais moi je voulais placer le ballon à ras-de-terre dans le coin gauche, ne pas laisser la moindre chance au gardien. Mais je vous assure qu'au moment où on s'avance vers le point de penalty et que 80.000 tifosi sifflent, il faut être terriblement concentré. Le ballon, le but, le gardien : je ne voyais que cela. Je savais que je ne pouvais plus changer d'avis. Au Standard, j'avais manqué un penalty parce que je m'étais ravisé au dernier moment, cela ne pouvait plus m'arriver. Le plus important, à ce moment-là, c'est d'être bien dans sa tête. Le reste, on s'en fout. " " Je n'ai jamais autant chanté ni bu que cette année-là. Nous célébrions toutes les victoires. Il ne faut pas oublier que ce n'est que grâce à ce succès que Schalke s'est qualifié pour la campagne européenne suivante. Ce club m'a donné la chance de jouer en Bundesliga mais je pense que nous lui avons beaucoup donné en retour. L'argent que nous avons rapporté a déclenché un processus dont le titre qui s'annonce est, actuellement, le point culminant. " Il a connu quatre bonnes saisons à Schalke. Après un détour par Bordeaux, son deuxième passage (2 ans) fut moins réussi. Il remporta certes la coupe mais ne joua qu'un quart d'heure en finale. " Quatre ans mais une place dans l'équipe du siècle, même si on m'a mis sur le flanc droit ", grimace-t-il. " Je ne sais pas combien d'étrangers ont joué ici mais il doit y en avoir un paquet. J'avais mon style mais ce que les gens appréciaient surtout, c'est que je tirais toute l'équipe. " Il raconte une anecdote avec Stefan Effenberg : " Les matches face au Bayern étaient toujours très engagés. En début de match, je l'ai taclé, les deux pieds en avant. Il s'est relevé et est venu mettre son nez contre le mien. Le jeu a repris et je lui ai à nouveau volé dans les plumes. Il s'est relevé et est encore venu vers moi alors je lui ai dit : - A Munich, c'est toi le patron mais ici, c'est moi. Après, il ne s'est plus rien passé et à la fin du match, il m'a donné son maillot. Il faut savoir se faire respecter. LuigiPieroni est un ami mais il m'énerve : quand il commet une faute, il demande à son adversaire s'il n'a pas mal. Ça ne se fait pas ! Il ne faut pas blesser quelqu'un délibérément mais il faut être dur. C'est l'engagement total. " par peter t'kint - photos : reporters/gouverneur