Une nouvelle ère est née : celle des milliardaires étrangers qui se mettent en tête d'acquérir les plus grands clubs de football anglais. L'avenir appartient à ces richissimes personnages qui, même s'ils préparent de beaux discours sur leur attrait pour l'histoire et l'héritage de ces clubs, ne peuvent s'empêcher de parler de " revenus moyens globaux ", " nouvelles technologies " et " ouverture vers l'Asie. "
...

Une nouvelle ère est née : celle des milliardaires étrangers qui se mettent en tête d'acquérir les plus grands clubs de football anglais. L'avenir appartient à ces richissimes personnages qui, même s'ils préparent de beaux discours sur leur attrait pour l'histoire et l'héritage de ces clubs, ne peuvent s'empêcher de parler de " revenus moyens globaux ", " nouvelles technologies " et " ouverture vers l'Asie. " Pour eux, la mondialisation de la Premier League est une belle source de profit tandis que les clubs ont besoin d'investisseurs à court terme afin de pouvoir faire la nique à Chelsea, soutenu par les milliards de Roman Abramovich. Liverpool a ainsi saisi la main tenue par les Américains Tom Hickx et George Gillett, deux propriétaires de franchises sportives en Amérique du Nord. Grâce à eux, le club a construit un nouveau stade de 200 millions de Livres, ce qui lui a permis de rester compétitif vis-à-vis de Chelsea, de Manchester United et d'Arsenal. Mais Hicks et Gillett, eux, veulent faire des bénéfices. L'arrivée de ces investisseurs - des businessmen américains sobres et repris sur les tablettes du magazine économique Forbes plutôt que des magnats du pétrole russes et mystérieux - a provoqué le départ de plusieurs anciens propriétaires de clubs anglais. La plupart du temps issus de la région, ces derniers ont affirmé qu'ils avaient tiré le club aussi loin qu'ils le pouvaient et avaient vendu leurs parts pour des sommes qui ne se refusent pas. David Moores, l'ex-président de Liverpool, qui détenait 51,5 % des actions du club, est celui qui a réalisé la meilleure opération. Fils d'une famille de détaillants des bassins de Littlewoods, il a récupéré les millions qu'il avait investis dans le club mais également quelques-unes des actions de la famille qui avait aidé Bill Shankly a faire de Liverpool un grand club dans les années soixante. C'est en 1994 qu'il avait investi le plus. D'un point de vue financier, cette phase était similaire à celle que l'on vient de connaître : les clubs venaient de former la Premier League et de gros bénéfices se dégageaient à l'horizon, à condition d'avoir les reins suffisamment solides pour doter les stades de places assises afin de répondre à la législation post-Hillsborough. Moores déboursa ainsi 11,7 millions d'euros pour 15.164 nouvelles actions et le total de son investissement se chiffra à 13,6 millions d'euros. Cela permit à Liverpool de doter son fameux kop d'une belle tribune assise. En tout, le président paya 17,6 millions d'euros pour son actionnariat. Moores n'a jamais été un homme d'affaires et n'a jamais eu le charisme d'autres dirigeants. Il n'a même jamais exigé de salaire ou de dividende d'un club qu'il semblait aimer de façon ingénue. Mais dans les discussions pour la revente des parts - que l'administrateur délégué Rick Parry estimait vitale - il n'a jamais été question que Moores accepte autre chose qu'un prix élevé pour abandonner ses prérogatives. Lorsque ils débarquèrent en février pour surenchérir sur l'offre de Dubai International Capital, avec qui les négociations n'avaient pas été faciles, Hicks et Gillett acceptèrent de payer 256 millions d'euros pour l'ensemble des actions de Liverpool, soit 7.350 Livres par action. Moores en détenait 17.923 et le chèque qui lui fut envoyé avec promesse de vente dans les 14 jours était de ceux qui transforment la vie d'un ouvrier du bassin minier : 132 millions d'euros. Une nouvelle fois, on nous dit que ce n'était pas l'argent qui comptait pour lui. Les affaires sont les affaires, le marché avait son prix mais, selon des sources proches du club, Moores souhaitait uniquement que celui-ci soit remis à des gens qui allaient avant tout se préoccuper de son avenir sportif en préservant la tradition et la dignité que Moores et Parry lui avaient conférées. Parry affirme d'ailleurs que, malgré la somme colossale qui lui fut versée, le jour de la vente fut " le pire de la vie de David " car le club ne lui appartenait plus. De nombreux propriétaires de la génération de Moores acquirent la majorité des actions de leur club avant même que la Premier League et l'émergence de la télévision par satellite ne transforme les clubs en entreprises lucratives. Le père de Martin Edwards, Louis, était grossiste en viande et fanatique de Manchester United lorsqu'il acquit ses premières actions en 1950 avant d'en acheter de plus en plus et de devenir président des Mancunians dans les années soixante. Mais il se révéla que, ce qu'il aimait avant tout, c'était l'implication. Pour lui, United ne fut jamais synonyme d'investissement avant la fin des années 70, lorsque ses affaires périclitèrent. Martin, issu de l'instruction publique, grandit au sein d'une famille qui possédait United. En 1989, il accepta de vendre ses actions pour 15 millions d'euros à l'improbable Michael Knighton. Lorsque l'affaire capota, United entra en bourse pour renflouer ses caisses. En 2002, lorsqu'il vendit la plupart de ses dernières actions à l'entrepreneur minier écossais Harry Dobson, le total de ses gains fut évalué à 137 millions d'euro alors qu'à l'origine, les actions avaient coûté 1,47 million d'euros à sa famille. Et cela sans parler du salaire et des dividendes qu'il toucha pendant 20 ans. A West Ham, Terry Brown a touché le jackpot à la fin de l'année dernière en vendant ses parts d'un club à la dérive aux hommes d'affaires islandais Bjorgolfur Gudmundsson et Eggert Magnusson. Leur remarquable évaluation de 124,95 millions d'euros pour West Ham permit à Brown de gagner 49 millions de Livres pour 7.392.000 actions. Charles Warne et Martin Cearns, descendants des deux familles fondatrices des Hammers, reçurent respectivement 26 et 11 millions d'euros. Ron Noades, qui avait vendu Crystal Palace à Mark Goldberg pour 25 millions d'euros lors de la dernière OPA sur le club en 1997, s'est finalement débarrassé des terrains de Selhurst Park à la fin de l'année dernière. Les 18 millions d'euros payés par une agence immobilière dont l'actuel propriétaire du club, Simon Jordan, dit qu'elle agissait pour son compte, porta les gains de Noades sur Crystal Palace à 45 millions d'euros. D'autres propriétaires de clubs semblent prêts à vendre. Sir John Hall et son fils Douglas ont tendance à vouloir se débarrasser de leurs actions de Newcastle, même si Freddy Shepherd, président et autre actionnaire principal, s'est récemment opposé à une offre et semble décidé à continuer. A Manchester City, on admet " discuter " avec des investisseurs américains inconnus. Doug Ellis, qui finit par vendre Aston Villa en août dernier au milliardaire américain Randy Lerner (ex-président de la firme de cartes de crédit MBNA), a gagné 42,63 millions d'euros. Il avait acheté la plupart de ses actions en 1982, juste après la victoire de Villa en Coupe d'Europe, pour un peu moins de 750.000 euros. Ken Bates, qui avait acheté un Chelsea moribond en 1982 pour 1,5 million d'euros, en reçut 25,5 lorsqu'il céda le club à Abramovitch en 2003. En 2005, les protestations féroces des fans de Manchester United contre la vente du club à Malcom Glazer et à sa famille basée en Floride ont donné l'impression que les supporters seraient généralement hostiles à la vente de leur temple local à des spéculateurs étrangers. Dans les années 90, les fans de United s'organisèrent pour lutter contre l'augmentation du prix des tickets, contre des stewards trop sévères et contre la commercialisation excessive d'Old Trafford. En 1998, ils s'opposèrent même à la reprise du club par BskyB pour 925 millions d'euros. Cette bataille, qu'ils finirent par remporter, fut influencée par de larges mouvements destinés à redécouvrir l'idée que les structures du club devraient être le reflet de son côté populaire. Ces mouvements de supporters ont vu le jour en 1992 dans un pub, le Butchers Arms, où Brian Lomax et trois autres fans mécontents de Northampton Town se retrouvèrent après un match pour discuter de ce que devenait leur club dans les mains d'un président qu'ils n'appréciaient guère. Lomax mit au point un plan pour former une association de supporters qui cotiseraient à un fonds destiné à aider le club en rachetant des actions. " Tout au long de l'histoire du football, les supporters ont investi du temps et de l'argent dans les clubs mais la plupart du temps, ceux-ci sont restés aux mains de quelques directeurs qui les ont gérés dans leur propre intérêt ", expliqua Lomax. Il devint ainsi le premier directeur élu de Northampton Town et le resta pendant sept ans. A la fin des années 90, les fans de Manchester United et ceux d'autres clubs mécontents de voir leurs directeurs faire fortune en imposant des prix prohibitifs se réunirent avec Lomax afin de plaider pour que les supporters rachètent les clubs. Le gouvernement travailliste reconnut leur argument progressiste et fonda Supporter Direct, une organisation présidée par Lomax et qui vise à ce que les fans puissent faire partie de l'actionnariat du club et avoir leur mot à dire dans sa gestion. Il faut reconnaître qu'avant les années nonante, la majorité des supporters ne pensait pas à cela. La plupart ne savaient même probablement pas que les clubs étaient des entreprises dirigées par des actionnaires. Mais quand on s'en prit soudain à des choses ressenties comme la propriété commune du sport - les tickets, les gradins, les directeurs gagnant beaucoup d'argent sur le compte du club - de nombreux fans s'intéressèrent à la façon dont on avait pu en arriver là. Ils apprirent ainsi que la plupart des clubs avaient été fondés dans les années 1880 par des groupes d'amis qui voulaient juste s'amuser. L'Eglise les encourageait car elle estimait que le sport était profitable aux gens des villes. Les clubs devinrent des entreprises après que la fédération ait reconnu le professionnalisme en 1885 et la Football League fut créée trois ans plus tard. L'intention était d'exonérer les fondateurs de clubs de leur responsabilité personnelle dans les dépenses mais également de gagner de l'argent pour construire des stades. Des groupes de supporters se formèrent autour des terrains et affirmèrent que les clubs leur appartenaient alors qu'ils étaient des firmes et que les présidents, toujours des hommes d'affaires de la région, en étaient les actionnaires principaux. Ils avaient acquis leurs parts lorsque le club était en crise ou par un coup d'Etat. Pour les supporters, ces hommes étaient supposés rester, comme eux, " à vie ". Il était impensable qu'ils gagnent de l'argent sur leur dos. La fédération imposa des règles empêchant que les directeurs touchent un salaire et limitant les dividendes. Pour elle, les présidents étaient là pour servir les clubs, pas pour garnir leur compte en banque. Dans les années 90, lorsque Manchester United, Aston Villa, Newcastle et d'autres firent leur entrée en bourse, on ferma les yeux sur ces règles désuètes. Les actionnaires faisaient fortune et la FA ne disait rien. La vague de rachat actuelle est le salaire d'une génération qui, hormis Moores, peut-être, n'a jamais été très appréciée. Pourtant, hormis à Manchester United, les supporters n'ont guère protesté contre ces ventes de capitaux. Les fans de Liverpool sentaient bien qu'ils avaient besoin d'un nouveau stade sous peine de mourir à petit feu. Ils savaient que Moores aimait réellement le club. Jusqu'ici, Hicks et Gillett ont eu le bon goût de ne pas les spolier. De nombreux supporters de Villa n'aimaient pas Ellis et n'hésitèrent pas à scander " USA ! USA ! " lorsque Lerner débarqua avec des projets et un sens des relations publiques bien meilleur. Les fans de West Ham composèrent une chanson sympa à l'adresse de Magnusson, ex-propriétaire d'une compagnie de cookies : " Si vous avez gagné beaucoup d'argent avec les biscuits, achetez notre club. " Beaucoup semblaient reprocher à Brown qu'il ait gagné de l'argent mais ils accueillirent avec bienveillance l'investissement islandais. En Angleterre, on ne semble pas beaucoup se soucier du fait que les nouveaux investisseurs veuillent faire de l'argent. L'investissement américain peut en étonner plus d'un, surtout sur le continent, où certains clubs sont toujours intacts et appartiennent toujours aux supporters. Pourtant, les fans anglais ne sont pas révoltés. Ils suivent cela comme ils le feraient pour n'importe quelle firme, dans le Financial Times, en analysant les comptes. Les seules discussions visent donc réellement à savoir quel club sera vendu prochainement. par david conn (esm)