Nous sommes dans le lounge bar de l'hôtel bruxellois The Hotel. Alors qu'une délégation sud-africaine se prépare à prendre part à la conférence Union Européenne - Afrique du Sud au Parlement européen, quelques solides vikings pénètrent dans le lobby. Les joueurs islandais, qui s'inclineront 2-0 face à la Belgique le lendemain, sont attendus par deux hommes : un père et son fils. " En Islande, on ne nous considère plus comme des héros ", rigole Rurik Gislason. " Nous avons trop souvent perdu ces derniers temps. "
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Nous sommes dans le lounge bar de l'hôtel bruxellois The Hotel. Alors qu'une délégation sud-africaine se prépare à prendre part à la conférence Union Européenne - Afrique du Sud au Parlement européen, quelques solides vikings pénètrent dans le lobby. Les joueurs islandais, qui s'inclineront 2-0 face à la Belgique le lendemain, sont attendus par deux hommes : un père et son fils. " En Islande, on ne nous considère plus comme des héros ", rigole Rurik Gislason. " Nous avons trop souvent perdu ces derniers temps. " Depuis qu'il a participé à la Coupe du monde, l'attaquant du SV Sandhausen est connu bien au-delà des frontières de l'Islande. Au début du tournoi, il était suivi par 30.000 personnes sur Instagram. Après son entrée au jeu lors du premier match de groupe face à l'Argentine, il est passé à plus de 300.000 followers. Le hashtag sexyrurik est devenu tendance et, à un certain moment, il a compté jusqu'à 1,4 million d'abonnés. Il a même été élu au titre officieux de joueur le plus sexy de la Coupe du monde. Et dire que quinze ans plus tôt, bien avant de conquérir le monde grâce à son look, c'est à Anderlecht qu'il avait entamé sa carrière. " J'étais sur le point de signer à Heerenveen, qui m'avait fait la meilleure proposition sur le plan financier, mais l'entraîneur des U17 islandais m'avait conseillé d'aller à Anderlecht. " Pourquoi un Islandais de 15 ans quitte-t-il son pays pour jouer en Belgique ? RURIK GISLASON : Je voulais devenir professionnel et je devais donc quitter l'Islande. Si j'étais resté là-bas, je n'aurais pas pu me concentrer sur le football et j'aurais fait comme tous les jeunes de 16 ans : j'aurais prétexté des études supérieures pour faire la fête. J'ai effectué un test à Anderlecht à l'automne 2003 et mon contrat a pris cours en janvier de l'année suivante. J'ai débuté en U19 et j'ai rapidement été intégré au noyau A mais j'étais très maigre et, contrairement à Vincent Kompany, qui n'avait que deux ans de plus que moi mais était déjà une machine, mon corps ne résistait pas encore aux chocs. J'ai donc souffert pour apprendre. Je ne parlais pas la langue et j'étais trop timide pour aller vers mes équipiers. J'étais un peu à l'écart du groupe. Pär Zetterberg et Christian Wilhelmsson ne se sont pas occupés de vous ? GISLASON : La différence d'âge était tellement grande qu'ils avaient d'autres choses à faire que de devenir copains d'un gamin de 15 ans. Je m'entendais assez bien avec Jonathan Legear, qui n'avait qu'un an de plus que moi. Mais il ne parlait que de PlayStation et ce n'était pas trop mon truc. J'allais parfois au cinéma avec Anatoly Gerk ( un médian russe, ndlr). Mais, tout comme avec Legear, nous n'avions pas grand-chose en commun et nous ne pouvions pas vraiment être amis. J'étais donc livré à moi-même. Le matin, j'allais à l'entraînement puis j'allais au Westland Shopping Center à pied ou en bus pour acheter un DVD, je regardais un peu la télévision à la maison puis je chattais avec mes amis et ma famille en Islande. J'habitais dans une famille d'accueil mais, en fait, je me sentais seul. On m'a dit que vous éprouviez des difficultés à suivre les règles et les conceptions catholiques de cette famille. GISLASON : ( il réfléchit) C'était la famille de René Trullemans, le directeur financier du club. Je n'ai rien à leur reprocher mais nous étions trop différents les uns des autres pour vivre ensemble. Un exemple : j'avais une copine depuis deux ans et nous étions habitués à dormir dans le même lit. Les enfants de Trullemans avaient plus de trente ans mais, comme ils n'étaient pas mariés, ils ne passaient pratiquement jamais la nuit avec leur partenaire. Ma copine est restée une fois mais la deuxième fois, nous avons dû aller à l'hôtel. Ma famille d'accueil avait aussi pour habitude de couper la connexion internet à 22 heures. En Islande, il n'était que 20 heures, c'était le moment où je pouvais chatter avec mes amis. Difficile, pour moi, de respecter cette façon de vivre. En Islande, les adolescents sont plus libres. Ici, les règles étaient trop strictes et bizarres pour moi. Aujourd'hui, cependant, je comprends mieux : pourquoi auraient-ils changé leurs habitudes pour un adolescent ? Vous avez donc beaucoup pleuré ? GISLASON : Au début, j'étais intenable. Je m'entraînais avec les U19, les espoirs et l'équipe première. À un certain moment, j'ai commencé à avoir mal au dos. J'étais surentraîné et des disques du dos étaient abîmés. J'ai dû faire de la rééducation tout seul et je me suis encore isolé un peu plus. À la fin, j'étais complètement déprimé, j'avais le mal du pays. J'ai voulu rentrer chez moi pour bien me soigner et repartir de zéro. Anderlecht a-t-il tenté de vous faire changer d'avis ? GISLASON : Bien sûr ! Frankie Vercauteren, qui entraînait les espoirs, a entendu que je voulais partir et il m'a appelé dans son bureau. Je n'oublierai jamais ce qu'il m'a dit : ' You can either fight or flight.' Ça ne voulait rien dire mais c'était tellement marrant que je l'ai retenu. Cependant, ma décision était prise : je n'avais pas d'autre solution que de partir. Je suis allé à la banque pour rembourser ma prime à la signature. Ma mère et ma soeur sont venues me chercher à Bruxelles et elles ont vite compris que ça faisait des jours que je pleurais. J'ai pris l'avion pour l'Islande avec deux valises en main : une avec des vêtements et l'autre pleine de DVD ( il rit). Mais j'ai beaucoup appris à Anderlecht et je ne regretterai jamais d'y avoir tenté ma chance. En Islande, vous êtes parti vous ressourcer au HK Kópavogur, votre premier club. Mais très vite, vous avez signé à Charlton Athletic. Comment vous êtes-vous intégré à un vestiaire dans lequel on trouvait des stars comme Danny Murphy, Dennis Rommedahl, Darren Bent, Jimmy Floyd Hasselbaink et Chris Powell ? GISLASON : C'était formidable. J'avais vu ces gars à la télévision et, avant même de m'en rendre compte, je prenais ma douche avec eux. Quand on est jeune, ce n'est pas facile d'être entouré de gars qui ont beaucoup d'argent et qui changent de voiture chaque semaine. À Londres, les tentations étaient si nombreuses que le club aurait dû me donner moins de jours de congé... Hermann Hreidarsson, un compatriote, s'est alors occupé de moi. J'allais chez lui chaque jour. J'avais mon appartement - cela avait été ma première requête lors des négociations - mais, certains jours, je disais bonjour à la femme de Hreidarsson puis j'allais faire la sieste dans la chambre d'amis. Je serai éternellement reconnaissant à Hreidarsson de m'avoir accueilli de la sorte. Et sur le plan sportif ? À l'époque, Charlton était un club du milieu de classement en Premier League. GISLASON : Je jouais avec l'équipe B et je m'entraînais avec l'équipe première. J'ai été 19e homme à deux reprises, en déplacement à Manchester United et à Arsenal. A Old Trafford, pendant l'échauffement, je n'ai pas cessé de regarder Cristiano Ronaldo et Wayne Rooney... En Angleterre, un jeune doit être au moins deux fois aussi fort que les anciens pour pouvoir jouer. Lorsque j'ai signé à Charlton, j'étais certain de m'imposer mais à 19 ans, après être resté deux ans sans jouer, je me suis dit qu'il valait mieux faire un pas en arrière. Vous avez connu Alan Curbishley, le manager légendaire de Charlton. Quel genre d'homme était-ce ? GISLASON : Il avait peu de contact avec les stagiaires. À la fin de ma première saison, on nous a dit qu'il allait quitter le club et, le jour de sa fête d'adieux, j'ai pris mon courage à deux mains pour échanger quelques mots avec lui. Je l'ai remercié de s'être bien occupé de moi et je lui ai souhaité bonne chance pour la suite. Il m'a regardé d'un air sévère et m'a demandé très sérieusement : Tu as mangé de l'ail ? (il éclate de rire). Il s'est levé et a quitté la table. Depuis, je veille toujours à avoir bonne haleine. Les Anglais ont un humour particulier et je soupçonne Curbishley de s'être fichu de ma g... Mais la mentalité anglaise me convenait : si on jouait bien, les gens ne s'intéressaient pas à ce que nous faisions de nos loisirs. Tout le monde était heureux. Cela fait des années que je joue en Allemagne et j'ai connu des entraîneurs qui inventent des règles ridicules. C'est au Danemark que vous avez percé. D'abord à Viborg, puis à OB et, finalement, vous vous êtes retrouvé à Copenhague. GISLASON : C'est au Danemark que j'ai découvert ce qu'il fallait pour réussir. Mon transfert à Copenhague, le plus grand club de Scandinavie, est le point culminant de ma carrière. Ariel Jacobs voulait un ailier supplémentaire mais les négociations traînaient. À deux jours de la clôture du mercato, OB s'est rendu à Copenhague. J'ai inscrit le but égalisateur et, le lendemain, à 8 heures du matin, j'étais à Copenhague pour signer. C'était mon premier gros contrat et j'ai acheté des choses inutiles, dont un jet ski que je n'ai plus utilisé depuis quatre ans, et une Porsche Cayenne. Si vous connaissez un Islandais qui veut acheter un jet ski, dites-lui de m'appeler. Je me demande toujours aussi ce qui m'a pris d'acheter cette Porsche. A l'époque, je roulais en Citroën C4 et j'étais content de cette voiture. J'ai sans doute voulu imiter mes collègues. Vous donnez l'impression d'être quelqu'un de sobre mais à la Coupe du monde, vous êtes devenu une star malgré vous. Comment avez-vous vécu ce moment ? GISLASON : Il y a dix ans, j'aurais perdu la tête mais, à trente ans, j'ai suffisamment de maturité pour ne pas m'arrêter à cela. Je pense que je n'ai pas changé. Au début, c'était fou. Je recevais jusqu'à mille messages privés par jour - aujourd'hui, je n'en reçois plus que quelques centaines -. Des mères me supplient d'épouser leur fille. Des hommes et des femmes m'envoient des photos d'eux à poil. Je suis peut-être naïf mais je n'y vois pas de mauvaise intention. En quelques mois, vous êtes passé de 1,4 million à 1,1 million de followers. Les gens en ont-ils marre de vous ? GISLASON : Instagram est un média dans lequel il faut investir beaucoup d'énergie. Mes followers attendent de moi que je place régulièrement des photos et des vidéos spectaculaires mais j'ai une vie très tranquille. Je m'entraîne, je vais au fitness et c'est tout. C'est sans doute à cause de ça que j'ai perdu des followers. Les gens doivent comprendre que je suis avant tout un joueur de football. Je veux qu'on me juge sur mes prestations sur le terrain. Je ne cherche pas à faire des photos parfaites. Quand je me lève, ma seule volonté, c'est de bien m'entraîner. Je gagne un peu d'argent comme modèle mais je ne suis pas un influenceur. J'utilise avant tout Instagram pour promouvoir les oeuvres caritatives que je soutiens. Je suis ambassadeur de SOS Villages d'Enfants dans mon pays, comme la first lady islandaise. Vous avez beaucoup de suiveurs parce que vous êtes beau. N'est-ce pas ennuyeux ? GISLASON : 86 % de mes suiveurs sont des femmes. Je n'ai pas de problème avec ça. Je sais que je ne suis pas le meilleur joueur du monde et que je ne joue pas pour le plus grand club européen. Je suis content que les gens me suivent et likent ce que je fais. Vous savez quel est le plus gros inconvénient de tout cela ? Je ne sais rien de mes followers. Il m'est arrivé de suivre à mon tour une belle femme qui m'avait ajouté... (il rit) Mais il y a tellement de mouvement sur mon compte que je ne sais pas qui me suit. J'espère qu'on ne me prend pas pour quelqu'un d'arrogant parce que je ne suis personne en retour.