Naguère encore, Pep Guardiola donnait l'impression de devoir habituer son estomac au foot anglais. L'entraîneur catalan dirigeait alors, pour la première fois, Manchester City dans le derby contre United. Il ne lui a pas fallu longtemps pour quitter le banc, la bouche grande ouverte. Manifestement, il avait faim, à cause de l'heure inhabituelle du match : 13h30 en Angleterre.
...

Naguère encore, Pep Guardiola donnait l'impression de devoir habituer son estomac au foot anglais. L'entraîneur catalan dirigeait alors, pour la première fois, Manchester City dans le derby contre United. Il ne lui a pas fallu longtemps pour quitter le banc, la bouche grande ouverte. Manifestement, il avait faim, à cause de l'heure inhabituelle du match : 13h30 en Angleterre. Son équipe a remporté ce derby-lunch sur le score de 2-1 et on peut dire que, depuis lors, Guardiola et l'Angleterre ont appris à s'aimer. Les joueurs vantent la précision du staff et le public applaudit le meilleur début de saison depuis des lustres. De quoi faire, en tout cas, la course en tête en Premier League. L'homme au costume sur mesure révolutionne la culture footballistique anglaise. Guardiola modifie les acquis du berceau du football, selon The Telegraph. Les clubs de Premier League doivent travailler davantage maintenant, pour répondre à des critères plus élevés, être plus affûtés. Le Times recommande Guardiola au poste de professeur du centre national d'entraîneurs de St. George's Park, afin que tous ses collègues puissent participer à son " approche cérébrale " du sport. Les supporters de City n'ont pas tardé à apprécier cet homme, bien plus que les supporters du Bayern après trois ans et autant de titres. Ils lui ont dédié une chanson sur la mélodie d'un hit des années 60 des Dave Clark Five. Mais au lieu de chanter " Glad all over ", ils crient " Guardiola ". " Dis que tu as besoin de moi, sois à moi pour toujours car nous avons Guardiola. " Voilà une approche fort peu cérébrale. La ville universitaire, haut-lieu de la culture pop, devait en fait se muer en scène d'un terrible duel : Guardiola, 45 ans, City, contre son vieux rival José Mourinho, 53 ans, United. Un duel de personnalités obsessionnelles s'annonçait, l'affrontement des extrêmes. Deux hommes qui ont travaillé en Espagne au même moment pour un duel qui devait devenir le plus grand drame mis en scène durant la saison. Une guerre de Manchester entre les entraîneurs les mieux payés des équipes les plus chères du monde. Les anciens complices, qui ont oeuvré de concert au FC Barcelone pendant quatre ans, Pep comme joueur, José comme entraîneur-adjoint, étaient censés s'affronter, comme les Abel et Caïn du football. C'était du moins l'espoir de la presse à scandales. Il semble que le combat soit déjà décidé. Les Sky Blues de Guardiola se sont trouvés plus rapidement que prévu et ont relégué Mourinho dans l'ombre. Les nouveaux riches jouent mieux, plus directement, leur entraîneur est plus efficace. Par rapport à ses bonds au bord des terrains de Bundesliga, Guardiola semble presque patient, il adopte une posture de laisser-faire. Ses conférences de presse, quasi incompréhensibles à Munich, sont divertissantes à Manchester. Les journalistes sont flattés que Guardiola s'adresse, ironiquement, à " son brillant auditoire " dans le complexe d'entraînement, qui a la froideur d'un centre de recherches informatiques. Quand Mourinho, que l'Angleterre connaît grâce à ses deux passages à Chelsea, salue malicieusement " ses amis de la presse ", ces mêmes journalistes ont l'impression d'être pris pour des imbéciles. Ensemble, cet été, les deux clubs ont dépensé 400 millions d'euros en transferts. United, qui vient d'annoncer un budget-record de 600 millions d'euros, a surtout investi dans des noms et des muscles. City a misé sur l'intelligence de jeu. La phalange de Guardiola, bâtie autour de Kevin De Bruyne, avec pour stabiliser la défense l'ancien joueur de Dortmund, Ilkay Gündogan, auteur de passes raffinées, se distingue par un rythme élevé, sa précision et sa résolution. Le club a posté sur sa page la vidéo d'un but marqué à Swansea City, du gardien au buteur, sur fond de guitare, pour illustrer ce style de jeu. Les Diables Rouges de Mourinho ont acquis Zlatan Ibrahimovic et PaulPogba, devenu le joueur le plus cher de l'histoire - 105 millions. Ils ont gagné en glamour. Mais l'équipe se borne à un football stop-and-go. Les tweets des stars alimentent les nouvelles. Un fan qui a tenté de copier la coiffure de Pogba lui a déclaré avoir des ennuis avec son amie. Pogba a twitté en retour : " Change de copine mais garde le coiffeur. " Les coaches auraient pu accroître le divertissement par quelques joutes verbales mais ils se sont bornés à échanger des civilités. Avant le derby, Mourinho a accepté la main tendue de son antagoniste avant de lui passer le bras autour de l'épaule, avec un sourire diabolique. Mourinho aime jouer avec son adversaire. " On n'a pas nécessairement besoin d'ennemis pour donner le meilleur de soi-même ", a-t-il déjà dit, ajoutant : " mais c'est mieux. " En Espagne, à la tête du Real, Mourinho a irrité Guardiola jusqu'à ce que celui-ci prenne une année sabbatique, en 2012. Le Catalan a pris les choses trop personnellement, selon Guillem Balagué, le biographe de Guardiola, " alors que pour Mourinho, ça faisait partie du boulot. " Cette vieille histoire des antipodes a fait le tour de l'Angleterre dès que les deux hommes ont débarqué à Manchester. Mourinho, un professeur de sport de bonne famille, débarque à Barcelone en 1996. Il est d'abord l'interprète de Bobby Robson puis son adjoint. Il se lie avec le médian Pep Guardiola, le chef de la fraction catalane de l'équipe. Après une victoire en C2, en 1997, à Rotterdam, on les voit quitter le terrain bras dessus, bras dessous, en copains. Onze ans plus tard, c'est la rupture. Mourinho, qui a gagné la Ligue des Champions avec le FC Porto et deux titres avec Chelsea, pose sa candidature au Barça, avec une présentation PowerPoint. Il veut succéder à Frank Rijkaard mais les dirigeants lui préfèrent le coach de l'équipe B, le zélé Pep Guardiola. D'aucuns voient dans ce choix l'origine de l'animosité des deux hommes. Le Portugais se venge en s'opposant systématiquement à Barcelone. Quand le Barça veut être créatif et posséder le ballon, Mourinho, maître ès destruction, ne veut pas de trop longs temps de possession. Alors que le Barça se veut distingué, Mourinho se comporte en gredin. Il est mesquin envers ses collègues, grossier à l'égard des arbitres. Il accuse Guardiola de ne pas aimer le football. " Quand on aime ce qu'on fait, on ne perd pas ses cheveux. " Un auteur du journal sportif The Blizzard a comparé Mourinho au Satan du Paradis Perdu de John Milton. Chassé de l'Eden, Satan tente de séduire l'homme pour se venger de Dieu. Après le succès de son Inter en demi-finale de la Ligue des Champions, il arpente triomphalement la ligne, en faisant un doigt d'honneur. Jusqu'à ce qu'on l'éjecte. Guardiola se défait de son indifférence feinte. En 2011, il traite Mourinho de " foutu chef " de la conférence de presse, las des provocations de celui-ci. Et maintenant ? Guardiola, malgré trois échecs en Ligue des Champions avec le Bayern, s'est ressaisi, presque détendu. Mourinho, lui, est de nouveau en guerre avec le monde entier, ce qui le rend dangereux puisque le Lord du Chaos, comme on le surnomme outre-Manche, fonctionne mieux dans ce climat. Un nouveau livre révèle qu'il a autrefois traité Wayne Rooney, son capitaine actuel, de " petit gros ". Mourinho s'en prend " au monde des Einstein " - la presse, qu'il accuse de mauvaise foi dans ses commentaires. Avant, en des temps meilleurs, son équipe le soutenait. Didier Drogba a dit qu'il avait " l'art de pénétrer l'âme des joueurs. " Après une semaine et trois défaites, il a publiquement critiqué le transfert de Henrikh Mkhitaryan et le défenseur Luke Shaw. L'équipe n'a pas apprécié. Le Special One accuse les Einstein de vouloir effacer des tablettes sa carrière de 16 ans et l'histoire de United. Il est souvent parvenu à motiver ses joueurs par de telles déclarations. Lors du 4-1 contre Leicester City, son équipe a en tout cas proposé davantage, pendant une mi-temps. Tout avait bien commencé pour Mourinho à Manchester. Il avait fait démonter les caméras de surveillance installés par Louis van Gaal au complexe d'entraînement. Dans le vol qui emmenait United en Chine, il avait quitté avec ostentation sa place en business pour rejoindre ses collaborateurs, qui voyageaient en économique. Il s'était couché dans le couloir pour dormir. Il avait renvoyé les jeunes promus par son prédécesseur et classé le fragile Bastian Schweinsteiger sans faire de remous, si ce n'est en Allemagne. Il a emménagé à l'hôtel Lowry. Guardiola louait un appartement à quelques centaines de mètres de là. Le show pouvait commencer. Pep contre José, " deux Picasso de la même époque ", comme a dit un jour Arrigo Sacchi. Mais il ne peut y en avoir qu'un. Depuis le derby, Mourinho semble abattu, il est cerné. Alex Ferguson, désormais membre de la direction, s'est avancé pour féliciter Guardiola de son succès. Les deux hommes ont paru complices. Le regard de Ferguson a trahi une profonde admiration pour le Catalan. La rencontre a définitivement gâché la journée de Mourinho. Ferguson, manager du club pendant 27 ans, aurait préféré Guardiola pour lui succéder. Pendant son année sabbatique, il lui a rendu visite à New York mais l'héritier a refusé le trône : il s'était déjà lié au Bayern. Quatre ans plus tard, l'Espagnol est le coryphée de la Premier League alors que Mourinho est aussi fatigué que quand son second mandat à Londres a pris fin. Après seize journées, Chelsea était 16e. Fin. Le Guardian a parlé de sa phase Supernova, cette étoile qui pâlit sans cesse. On murmure que Mourinho n'a obtenu le job à United que parce que Guardiola, son meilleur ennemi, avait pris ses quartiers dans la ville. Comme si quelqu'un avait voulu mettre en scène le drame. Pour Roy Keane, un ancien de United, le véritable Special One, maintenant, c'est Guardiola. Les Anglais lui trouvent toutes les qualités. Il a engagé un nutritionniste. Il a exclu les joueurs en surpoids de l'entraînement. Il a appelé le jeune avant Raheem Sterling pendant l'EURO pour l'encourager alors que l'Angleterre le vouait aux gémonies. Au bord du terrain, Guardiola arrache des mains de son adjoint la farde comprenant la tactique pour expliquer à un défenseur de 18 ans que faire, avant de monter au jeu. Il embrasse un Espagnol de 19 ans dans le cou. Pendant des décennies, Manchester United a été un formateur. Maintenant, les " voisins bruyants ", comme Ferguson appelait City, font pareil. Brahim Diaz, un médian espagnol de 17 ans, vient de signer un contrat professionnel. C'est le cinquième jeune du cru à rejoindre l'ensemble de Guardiola. Le club est aux mains d'investisseurs d'Abu Dhabi. Il appartient à un holding qui comporte des équipes à Melbourne, New York et Yokohama. L'Espagnol Angelino (19 ans) a effectué un stage à New York parce qu'il n'était pas prêt pour la Premier League. A un pont piétonnier du stade, 500 enfants s'entraînent. Le complexe a été érigé pour 250 millions sur une surface de 720.000 mètres carrés, équipée de terrains intérieurs, de toutes les technologies imaginables. Derrière les bâtiments design, il y a pas moins de seize terrains en gazon. L'équipe A s'entraîne sur un des terrains en arrière. L'herbe est constamment entretenue, tondue. Le chef est entouré de treize adjoints. On s'entraîne par petits groupes et on parle généralement espagnol. A Munich, cette influence espagnole dérangeait. Pas à Manchester. Ferrari Sorano, le chef, et Txiki Begiristain, le directeur sportif, avaient déjà pris le parti de Guardiola contre Mourinho. Même le nouveau médecin de City vient de Catalogne. De Bruyne et Vincent Kompany ont été envoyés chez un médecin espagnol proche de Guardiola pour soigner leurs blessures musculaires. L'entraîneur a tous les pouvoirs. Quand il n'a pas trouvé de place à Yaya Touré, un monument du club, seul l'agent ukrainien de l'Ivoirien s'en est ému. Quand il a retiré du goal Joe Hart, le gardien de l'Angleterre, les gens ont encouragé celui-ci mais n'ont pas protesté. Tout le monde réalise que le Chilien du Barça, Claudio Bravo, accélère le jeu. Il constitue une station supplémentaire dans le jeu, comme ManuelNeuer au Bayern, mais c'est nouveau pour Albion. Impliquer le gardien dans les passes a un impact psychologique. Les acteurs fonctionnent comme un organisme unique, harmonieux même sans partition. Les débats ne tournent déjà plus qu'autour de l'intelligence de jeu et du free jazz. Quatre fois par semaine, Guardiola s'explique en long et en large, dans une salle trop froide. Il tousse depuis des semaines, il fait face à des dizaines de micros mais, revêtu du pull d'une grande marque italienne, il parle patiemment de ses démons. Après un match, il s'autorise une, voire deux heures de satisfaction. " Le lendemain, je me tracasse déjà pour la suite. Je sens que n'importe quelle équipe peut nous battre. " PAR JÖRG KRAMER - DER SPIEGEL - PHOTOS BELGAIMAGE " On n'a pas nécessairement besoin d'ennemis pour donner le meilleur de soi-même mais c'est mieux. " JOSÉ MOURINHO On murmure que Mourinho n'a obtenu le job à United que parce que Guardiola, son meilleur ennemi, avait pris ses quartiers dans la même ville. " Le lendemain d'un match, je me tracasse déjà pour la suite. Car je sens que n'importe quelle équipe peut nous battre. " PEP GUARDIOLA